LA TRIBUNE FONDA N°228
décembre 2015
Société vieillissante, société innovante

La Tribune Fonda n°228 est consacrée aux défis et opportunités du vieillissement démographique pour les acteurs de l'économie sociale et solidaire.

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Société vieillissante, société innovante ?

Édito écrit par
Yannick Blanc
Préfet, vice-président de la Fonda


La population française, comme celle de tous les autres pays du monde, vieillit. Ce vieillissement résulte d’abord de la baisse de la fécondité – même si celle-ci a été moins forte que dans les autres pays européens, ensuite de l’allongement de l’espérance de vie, qui s’opère désormais essentiellement par le recul de l’âge au décès. Pour ne citer qu’un seul chiffre, entre 1960 et 2012, la part des 0-19 ans est passée de 30 % à 24 % de la population totale tandis que celle des 60 ans ou plus passait de 16 % à près de 24 % !

En dépit des inerties inhérentes aux phénomènes démographiques, les prévisions à long terme sont à prendre avec précaution puisque leurs résultats dépendent d’hypothèses toujours discutables sur la fécondité, l’espérance de vie et le solde migratoire.

Néanmoins, sauf événement majeur (pandémie ou choc migratoire, par exemple), on peut sans grand risque affirmer que ce vieillissement démographique s’accentuera dans les décennies à venir, que la part des plus de 60 ans continuera à croître, notamment sous l’effet de l’arrivée à cet âge des générations nombreuses du baby boom, et que la part des personnes très âgées, les 75 ans ou plus, a fortiori les 80 ans ou plus, augmentera encore plus rapidement sous l’effet du recul de l’âge au décès.

Mais les personnes âgées ne sont plus ce qu’elles étaient ! Les seniors bénéficient généralement d’un état de santé infiniment meilleur que leurs grands-parents lorsqu’ils atteignaient cet âge, souvent déjà atteints par des handicaps précédant de peu leur décès. Elles sont aujourd’hui pour la plupart en bonne santé et jouissent, en dépit d’inégalités évidentes, d’une retraite qui jusqu’à présent a été généreuse et leur a permis de jouer un rôle moteur dans l’économie résidentielle. Tous ne sont cependant pas logés à la même enseigne comme en témoignent, par exemple, les sensibles différences d’espérance de vie à 60 ans des sexes et des catégories sociales. En outre, l’âge d’or des retraités touche peut-être à sa fin.

La France est loin de l’époque des Trente Glorieuses où la croissance économique était forte, le plein emploi assuré, et où l’ascenseur social permettait à chacun d’anticiper un avenir meilleur. C’était aussi l’époque durant laquelle se sont développés la Sécurité sociale et, plus généralement, l’ensemble des régimes formant le système français de protection sociale. Cette époque est révolue comme en témoigne, par exemple, le chômage sévissant en France depuis déjà quarante ans, ou encore la crise dudit système de protection sociale – une crise financière mais aussi une crise d’efficacité et de légitimité.

Pour ne nous en tenir ici qu’à la crise financière, elle tient à la dégradation très rapide du ratio entre le nombre d’actifs cotisants et celui des inactifs allocataires, et à une dynamique des dépenses sociales, notamment celles des retraites et de l’assurance maladie, qui augmentent bien plus rapidement que le rendement des prélèvements, quels qu’en soient la nature et le niveau.

Particulièrement clairvoyant fut à cet égard le Livre blanc sur les retraites de 1991 et la préface de Michel Rocard qui, après avoir décrit les défis auxquels se trouverait exposé le système de retraite du fait du vieillissement, écrivait notamment : « Ne rien faire aujourd’hui conduirait à terme à la condamnation de la répartition et à la rupture des solidarités essentielles. » Et il poursuivait en affirmant que « ceux qui, pour des gains politiques à courte vue, croiraient flatter l’opinion en niant le problème, programmeraient sûrement une guerre des générations ».

Les rapports qui ont suivi n’ont pas fait preuve de la même lucidité, à commencer par celui de Jean-Michel Charpin , publié, il est vrai, alors que l’économie française, à la fin des années 1990, connaissait un regain de croissance, enregistrait une création nette d’emplois et que l’Insee anticipait une diminution de la population active dès 2006… De bons esprits, pensant imminent le retour au plein emploi, ont alors imaginé que l’on pourrait renoncer à la politique des pré-retraites et inciter les seniors à poursuivre leur activité professionnelle plus longtemps. Et le Conseil d’orientation des retraites (Cor) ne trouva rien de mieux, lors de ses rapports périodiques, que d’entretenir ce leurre, encourageant ainsi l’adoption de réformes purement paramétriques en attendant des jours meilleurs.

Ainsi des réformes Balladur (1993), Fillon (2003) et Woerth (2010), dont l’utilité ne fut pas nulle mais qui, aux dires même du Cor, ne permettaient pas de résoudre le problème du financement des retraites, qu’il s’agisse du régime de base ou des régimes complémentaires des salariés du privé (Agirc-Arrco) dont on a pu constater la difficulté durant l’année 2015… L’assurance maladie n’est pas dans une meilleure situation. Malgré une quarantaine de plans et de lois de financement décidés depuis décembre 1975 (plan Balladur) visant tout autant à limiter les consommations qu’à augmenter les recettes, la dette s’accroît d’année en année.

Ces réformes paramétriques n’étaient pas à la hauteur d’enjeux manifestement sous-estimés, comme l’ont souligné de nombreux travaux de Futuribles International , parce qu’ils n’avaient pas fait l’objet d’un réel travail de prospective permettant d’explorer des futurs possibles pouvant être radicalement différents de la voie suivie dans le passé. C’est ce qui a conduit Futuribles International et la Fonda à lancer, avec le concours d’un certain nombre de souscripteurs, une étude sur « Le vieillissement démographique : défis et opportunités pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire ».

Quatre scénarios contrastés sur les futurs possibles d’une société vieillissante ont été élaborés : l’un que l’on peut qualifier de tendanciel « à la dérive », les trois autres élaborés à partir de discontinuités ou de ruptures plus ou moins radicales qui pourraient intervenir à l’horizon des vingt prochaines années : un scénario « Vers un nouvel ordre moral », un scénario « La social-démocratie réinventée », enfin un scénario « La société digitale et collaborative ».

Ces scénarios ne se contentent pas d’examiner des variantes vis-à-vis d’une projection tendancielle. Sans prétendre prédire l’avenir, ils tentent d’éclairer le spectre des futurs possibles pour permettre d’identifier avant qu’il ne soit trop tard les enjeux majeurs auxquels la société française risque de se trouver confrontée, et ainsi de permettre aux acteurs, notamment ceux qui se réclament des valeurs de l’Ess, de définir une stratégie adaptée. L’examen des scénarios par l’équipe projet, par les membres du conseil scientifique et par ceux du comité de pilotage de l’étude, a permis de dégager neuf enjeux majeurs.

Dans une troisième phase, nous avons recherché les innovations de toute nature, menées en France aussi bien qu’à l’étranger, susceptibles de répondre à ces enjeux. Nous avons rassemblé un premier catalogue d’environ trois cents innovations, parmi lesquelles nous en avons sélectionné une centaine. En croisant celles-ci avec les enjeux que nous avions retenus, nous avons consacré des monographies à dix d’entre elles, permettant d’apprécier les conditions dans lesquelles elles avaient été développées, ainsi que leur efficacité.

Nous avons pu, sur cette base, élaborer un certain nombre de recommandations dont nous espérons que les acteurs de l’Ess pourront « faire leur miel » et s’inspirer pour définir leur stratégie à moyen et à long terme. Il ne nous appartient pas ici de leur dire ce qu’il convient de faire, mais quelques enseignements à caractère général peuvent, nous semble-t-il, être tirés de ce travail collectif. Car de toutes parts, et dans tous les domaines, fleurissent des innovations, nombre d’elles étant manifestement porteuses d’avenir. La question essentielle est maintenant de savoir comment les acteurs de l’Ess peuvent contribuer à faire de ces initiatives des leviers de changement.