Enjeux sociétaux

Lecture : Les grands projets, moteurs de notre société, de Bernard Lassus

Yannick Blanc
Yannick Blanc
Cet ouvrage propose une présentation des grands projets économiques mis en chantier en France depuis la fin des années 2010, ainsi que des réflexions sur les moyens de leur mise en œuvre, dans une démarche participative et prospective.
Lecture : Les grands projets, moteurs de notre société, de Bernard Lassus

Une recension proposée par Yannick Blanc.
 

Bernard Lassus, qui a rejoint la Fonda dans le cadre du programme Faire Ensemble 20301, a fait toute sa carrière chez EDF, puis Enedis où il a, en dernier lieu, dirigé le programme Linky. Cette expérience de confrontation entre un grand projet technique et économique et une société inquiète et méfiante à l’égard d’un objet soupçonné de provoquer des nuisances et de collecter en douce des données personnelles, lui a inspiré cette réflexion sur les conditions dans lesquelles on peut encore mener à bien un grand projet au XXIème siècle.

Bernard Lassus est de cette génération de dirigeants d’EDF qui a déployé le programme électro-nucléaire français. Pour ces hommes portés par l’esprit de service public et nourris d’une solide culture technique, la logique du grand projet technologique laisse peu de place au doute : le prix du pétrole, l’indépendance énergétique (relative), la maîtrise de la technologie nucléaire forment un faisceau d’arguments rationnels pour mener à bien un projet complexe au service de l’intérêt général. Le public fait alors massivement confiance aux « sachants », la contestation anti-nucléaire restant confinée à une minorité militante.

Lorsqu’il s’agit de déployer, dans le cadre d’une directive européenne, le compteur Linky, qui collecte quotidiennement les données de consommation et les transmet, via le réseau électrique, afin d’assurer un pilotage plus fin de la production et de la distribution, la même logique est mise en œuvre : le besoin est identifié, le cadre juridique de la décision est solide, la technologie est disponible, la finalité est de maîtriser la consommation d’énergie de la production à l’utilisateur final. L’inquiétude, la méfiance et parfois la mobilisation du public contre le programme Linky prennent Enedis au dépourvu.

Pour comprendre, pour dialoguer et pour reprendre la main, Bernard Lassus va passer de longs mois sur le terrain, de rendez-vous avec des maires en réunions publiques et découvrir que le projet collectif et la décision publique doivent respecter une nouvelle grammaire : transparence de l’information, disponibilité des données, respect des parties prenantes, écoute permanente des besoins transforment les fondamentaux de la conduite de projet. Il ne s’agit plus de déployer sur le terrain un plan élaboré en état-major, mais, néologisme obligé de tout langage institutionnel, de « co-construire », c’est-à-dire d’enchaîner projet, dialogue et retour d’expérience : « Une décision n’est plus considérée comme un ordre à exécuter mais comme une base de discussion… »

L’analyse s’élargit à d’autres grands projets, le Grand Paris, les Jeux olympiques, la 5G, ITER, le Service civique, pour comparer les conditions du succès et les difficultés à surmonter. Le lecteur pourra s’étonner de l’optimisme techno-économique (« comment produire les 30 térawatts d’énergie annuelle dont l’humanité aura besoin à partir de 2050… ») qui sous-tend la vision du livre mais l’essentiel n’est pas là. Le retour d’expérience de Bernard Lassus témoigne de manière concrète et réfléchie d’une double mutation qui affecte profondément les conditions de l’action collective.

C’est en premier lieu, comme la Fonda l’observe depuis de nombreuses années, le passage d’une structuration verticale à une structuration horizontale du collectif : ni la légitimité du statut ni la détention du savoir ne permettant d’établir une relation hiérarchique, il faut désormais, pour agir à plusieurs, commencer par « faire connaissance », au double sens de se reconnaître et se respecter les uns les autres et de produire et de partager des connaissances nées de la confrontation du savoir et de l’expérience. C’est le processus que l’on retrouve à l’œuvre dans la Conférence citoyenne pour le climat.

La seconde transformation, qui percute l’idée même de grand projet, est celle de l’emboîtement des échelles. L’exemple de Notre-Dame des Landes est ici très parlant : construire un grand aéroport dans l’ouest de la France est utile et rationnel pour éviter la saturation des aéroports parisiens (dans une perspective de croissance continue du trafic), mais constitue une violence illégitime pour les milieux naturels et pour les habitants du site qui revendiquent légitimement la projection à leur échelle de l’utilité de préserver la planète et ses habitants. Peut-on encore concevoir de grands projets répondant à des besoins ou des finalités à grande échelle sans piétiner le local, c’est-à-dire l’échelle de l’action accessible à tous, de la démocratie agissante ? L’exemple des Jeux olympiques en Seine-Saint-Denis et celui du Service civique montrent que ce n’est pas impossible, à condition que le grand projet prenne soin d’intégrer les petits projets de son territoire ou de son champ d’action.

Cette approche systémique n’est pas sans conséquence sur le calcul de rentabilité des projets : l’estimation habituelle du taux de rentabilité interne, c’est-à-dire de la somme des flux financiers générés par le projet dans la durée, ne tient pas compte de l’ensemble des dynamiques directes et indirectes provoquées par le projet que Bernard Lassus appelle sa « rentabilité sociétale ». Cette rentabilité peut-elle être calculée ? C’est à cette question que la Fonda essaie de répondre à travers l’analyse des chaînes de valeur des projets sociaux.

« Le grand projet, conclut Bernard Lassus, vit avec les paradigmes de son temps ; il s’en nourrit ». Au fait, le grand projet de notre temps n’est-il pas de tirer les conséquences du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources ? Bienvenue, donc, dans Faire ensemble 2030.

 


Bernard Lassus, en collaboration avec Yoann Derriennic, Les grands projets, moteurs de notre société, 216 pages, paru aux éditions du Cherche-Midi en octobre 2019.
 

  • 1. … et qui a décidé de reverser à la Fonda les droits d’auteur de son livre. Qu’il en soit chaleureusement remercié.

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