Enjeux sociétaux

Lectures : Où atterrir ? de Bruno Latour, et L’économie symbiotique d'Isabelle Delannoy

Tribune Fonda N°238 - ODD : quelles alliances pour demain ? - Juin 2018
Yannick Blanc
Yannick Blanc
Pour Bruno Latour et Isabelle Delannoy, l’urgence écologique change fondamentalement la donne de l’économie et de la politique. Nous ne pouvons ni envisager la question de la valeur de la même manière, ni faire vivre l’action collective et les institutions comme hier.
Lectures : Où atterrir ? de Bruno Latour, et L’économie symbiotique d'Isabelle Delannoy

Isabelle Delannoy et Dominique Bourg, son préfacier, rappellent que nous avons davantage transformé la planète au cours des cinquante dernières années que durant toute l’histoire de l’humanité tandis que Bruno Latour affirme « qu’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans si on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation » (p.10). La notion même de sol, ajoute-t-il, change de nature parce que le sol rêvé de la mondialisation est en train de se dérober. La Terre dans sa réalité matérielle n’est pas de taille à contenir l’idéal de progrès, d’émancipation et de développement de la modernité, la matière même du monde est en train de se métamorphoser.

Isabelle Delannoy estime qu’il y a une contradiction dans les termes à qualifier de « marché libéral » une économie dont le flux de richesse est capté et commandé par une poignée de gens. C’est bien lorsque ces gens ont compris que la Terre ne pouvait survivre à cette idée même de richesse qu’ils ont « fait sécession » et décidé de nier purement et simplement la réalité, ajoute Latour. Il ne faut pas interpréter autrement le climato-négationnisme et le discours de « post-vérité » d’un Donald Trump. Écologie, économie et politique sont prises simultanément dans ce grand tournant de notre destin collectif et les deux livres proposent des approches qui nous permettent de renouveler notre compréhension et notre capacité d’action pour y faire face.

L’objet du petit livre de Bruno Latour est, comme son titre l’indique, de définir de nouveaux points cardinaux pour s’orienter en politique. Deux types de polarité ont successivement structuré le champ politique : l’opposition entre progrès et conservatisme, puis l’opposition entre global et local. Le fordisme peut être considéré comme le compromis trouvé entre l’idéal du progrès social et les effets du progrès technique. Malgré une tentative analogue (« Think global, Act local »), la tension entre global et local ne s’est pas résolue en compromis mais n’a cessé au contraire de s’exacerber, débouchant sur le triomphe économique de la mondialisation et la montée inexorable des égoïsmes territoriaux, qu’ils soient xénophobes, séparatistes ou protectionnistes.

Ce n’est pas par simple épuisement des cycles historiques que ces polarités ne structurent plus le champ politique mais parce que « la matière même du monde » est devenue l’enjeu de l’affrontement. La poursuite du progrès, entendu comme développement techno-scientifique des modes de vie, se heurte désormais aux limites climatiques, géologiques et biologiques des ressources de la Terre. Le repli sur le local, y compris en termes d’utilisation de ces ressources, n’est cependant pas une réponse pertinente, parce que les phénomènes climatiques et biologiques, mais aussi les ressources géologiques, n’obéissent pas à des logiques locales.

Le réchauffement climatique et la crise migratoire ne peuvent être localement ignorés. « Il n’y a pas de Terre correspondant à l’horizon infini du Global, mais en même temps le Local est beaucoup trop étroit, trop riquiqui pour y tenir la multiplicité des êtres du monde terrestre » (p.72).

La nouvelle polarisation politique oppose désormais ceux qui ont décidé de faire sécession en niant purement et simplement la réalité du nouveau régime climatique et qui pensent pouvoir échapper à cette réalité en concentrant la richesse et… tous les autres. Latour baptise les deux pôles de ce champ le Hors-sol et le Terrestre. Lorsque Bayer et Syngenta attaquent devant la Cour de justice de l’Union européenne la décision de la Commission de suspendre l’autorisation de vente des pesticides qui détruisent les abeilles, en contestant la validité des études scientifiques qui ont justifié cette décision, ils entendent bien faire prévaloir la logique d’une économie « hors sol »1.

Pourquoi appeler Terrestre l’antithèse du Hors-sol ? D’abord parce que la référence au sol est non seulement xénophobe et de sinistre mémoire dans la langue française2, mais surtout parce que ce Terrestre n’est pas un lieu où l’on s’enracine ni une frontière à défendre mais un ensemble d’interactions à différentes échelles entre des êtres considérés comme agents et non comme objets. « Il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée » (p.98).

Le Terrestre est plus large que la biosphère puisqu’il comprend l’ensemble des phénomènes biogéochimiques qui rendent la vie possible. « Le Terrestre se limite, vu de l’espace, à une minuscule zone de quelques kilomètres d’épaisseur entre l’atmosphère et les roches-mères. Une pellicule, un vernis, une peau, quelques couches infiniment plissées (…) une minuscule Zone critique » (p.101). C’est une nouvelle science politique que de découvrir de quels autres êtres nous avons besoin pour subsister, avec lesquels nous devons partager notre terrain de vie. Et c’est la description de cet « attracteur Terrestre » qui peut redonner sens et direction à l’action politique.

C’est en ce sens que l’on peut considérer le livre d’Isabelle Delannoy comme une économie politique du Terrestre. Sa démarche consiste, à partir de l’observation des formes innovantes et alternatives de l’économie (agroécologie, permaculture, ingénierie écologique, économie circulaire, économie de la fonctionnalité, smart grids, économie collaborative, pair à pair, communs, coopératives – la liste est longue !) à dégager la logique commune à ces pratiques, celle d’une économie qui, dans son rapport aux ressources de toute nature, n’est plus extractive mais régénérative. Pourvu qu’elle respecte six principes fondamentaux, l’activité économique met les ressources en symbiose : l’exploitation de l’une génère la reproduction d’une autre.

Ces principes se divisent en trois principes constructeurs :

  • collaboration libre et directe entre les entités de l’écosystème ;
  • diversité d’acteurs et de ressources préservée par l’activité du système ;
  • territoires accessibles de flux communs ;


et trois principes régulateurs :

  • utilisation prioritaire des services rendus par les écosystèmes ;
  • recherche de l’efficience à partir des flux d’information ;
  • inscription des activités humaines dans les cycles de la planète.


La convergence avec l’analyse de Bruno Latour se confirme lorsque Isabelle Delannoy montre que la même logique s’applique aux écosystèmes naturels et aux rapports sociaux ; elle correspond alors à l’effondrement des relations hiérarchiques, des organisations pyramidales et à la diffusion massive et non-centralisée de l’information, des savoirs et des expériences. Le développement de l’économie symbiotique ne repose pas, loin de là, que sur les pratiques d’innovateurs marginaux. Si la permaculture pratiquée à la ferme du Bec-Hellouin est encore une exception dans le système agricole dominant, la gestion agricole et forestière de la région des Catskill garantit l’alimentation en eau potable de la ville de New-York et la végétalisation urbaine structure la gestion du cycle de l’eau de la ville de Portland.

Cependant, pour passer d’une mosaïque d’expériences réussies à un système universel, l’économie symbiotique doit encore surmonter deux difficultés majeures : celle de sa valorisation et celle de sa gouvernance. « La grande difficulté des acteurs de cette nouvelle logique économique est de ne pas avoir les indicateurs qui démontrent leur performance » (p.289).

Quant à la gouvernance, Isabelle Delannoy se réfère aux travaux d’Elinor Ostrom sur la gouvernance des communs entrepreneuriaux : « Le mécanisme général commun à ces initiatives est de ne plus déléguer les décisions à un organe représentatif mais de répartir les sphères de prise de décision selon les acteurs qu’elle impacte et de leur garantir une expression directe, sans intermédiaire. Il s’agit d’une gouvernance de centre vide » (p.197).

Au demeurant, les deux difficultés sont intrinsèquement liées : « Pour développer cette économie, mutualiser les investissements et les risques et être régénérative également socialement, la gouvernance apparaît être la ligne de fracture : les acteurs doivent avoir accès à la gouvernance de ce qu’ils produisent en commun dans des formes juridiques qui permettent d’en redistribuer la valeur » (p.315).

Pour Bruno Latour, le concept de Terrestre répond à la nécessité de dépasser l’opposition entre local et global : les phénomènes climatiques, l’épuisement des ressources et les migrations appellent des réponses locales même s’ils s’analysent globalement. Pour Isabelle Delannoy, le passage à l’échelle des initiatives locales doit obéir à une logique fractale : un écosystème a nécessairement un ancrage local mais s’insère dans un écosystème d’écosystèmes. La construction et la régulation de ces emboîtements d’échelons est l’enjeu de la gouvernance ; le petit ne peut ni être subordonné au grand selon un principe hiérarchique parce que c’est lui qui construit les équilibres élémentaires, ni se rêver auto-suffisant parce que les enjeux auxquels il répond et les informations dont il dispose pour ce faire sont planétaires.

Construire et analyser les chaînes de valeur peut être la première partie de la réponse. Les ODD, sans fournir l’intégralité de la seconde, permettent cependant d’envisager la mise en cohérence des stratégies d’acteurs autonomes et contributeurs d’un même système de ressources.
 


Isabelle Delannoy, L’économie symbiotique. Régénérer la planète, l’économie, la société. Paru en octobre 2017, éditions Actes Sud, collection Domaine du possible. 352 pages.

Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paru en octobre 2017, éditions La Découverte, collection Cahiers libres. 160 pages.

  • 1. Voir à ce sujet la pétition lancée par SumOfUs : www.sumofus.org/fr/
  • 2. « Seule la terre ne ment pas » est un célèbre slogan antisémite du régime de Pétain.
ODD : quelles alliances pour demain ?
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La Tribune Fonda n°238 revient sur l'Université de prospective Faire ensemble 2030, organisée par la Fonda en mars 2018 pour interroger les liens entre action associative et Objectifs de développement durable (ODD).

Vous retrouverez également dans ce numéro, sous forme d'analyses, lectures ou cas pratiques, d'autres éclairages sur les transformations du fait associatif. Bonne lecture !

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