Enjeux sociétaux Numérique et médias

Service public de l'orientation : réconcilier les anciens et les modernes

Tribune Fonda N°242 - Favoriser l'accès de tous à l'éducation - Juin 2019
Maxime Legrand
Maxime Legrand
Alors que les EdTech ont laissé croire aux politiques qu’elles allaient régler le défi du chômage en quelques clics, la réalité du terrain doit conduire à plus de modestie et inciter à construire des solutions hybrides avec les acteurs de terrain du service public de l’orientation et de l’insertion professionnelle.

La révolution numérique ne constituera un réel progrès que si elle permet plus d’efficacité et de justice sociale dans les différents domaines. Tel est le défi dans les domaines de la nutrition, de la mobilité, de la santé mais aussi dans ceux de la formation et l’employabilité tout au long de la vie. Malheureusement, cela n’en prend pas le chemin aujourd’hui. Le monde de l’orientation se fissure entre deux univers : l’ancien monde dit « du terrain » et le nouveau monde des « EdTech »1.
 

Service public de l'orientation : les inégalités persistent


Dans le camp des « anciens », les structures publiques en matière d’orientation scolaire et professionnelle se sont multipliées depuis trente ans, parfois sans concertation ni coordination entre elles mais surtout avec une quasi-absence d’évaluation et de modernisation de ses outils. À côté de ce service public de l’orientation se développe à toute allure un marché privé de l’orientation qui, pour être solvable, ne s’adresse qu’à ceux qui en ont les moyens. Faute d’outils, de moyens et de formation de ses agents, le service public de l’orientation est source d’inefficacité et surtout d’inégalités.

Dans le camp des « modernes », les technologies de l’éducation et de l’orientation se développent partout dans le monde, à coups de levées de fonds de plusieurs millions, voire plusieurs dizaines de millions d’euros. Ces start-up mettent souvent du temps à trouver leur modèle économique. En matière d’orientation, à quelques exceptions près — et c’est certainement le plus grave —, elles ont laissé croire que les big data et l’intelligence artificielle pouvaient en quelques clics régler le problème d’employabilité de centaines de millions de personnes. Les femmes et hommes politiques pensaient avoir enfin trouvé le Graal pour réduire massivement le chômage…

Malheureusement, les résultats en matière d’insertion professionnelle, notamment des moins qualifiés, se font attendre. Plus grave, elles limitent souvent l’orientation à une vision déterministe (la datascience vous dirait le métier pour lequel vous êtes fait….), à l’opposé d’une démarche constructiviste particulièrement importante pour les plus fragiles et les moins qualifiés en quête de projet. Il est à craindre que les EdTech de l’orientation ne contribuent pas beaucoup à la réduction des inégalités en matière d’orientation tant qu’elles ne travailleront pas avec et pour les acteurs de terrain…
 

Le blended counseling comme solution


Que faire pour réconcilier ces deux mondes et permettre des synergies exponentielles ?

Le counseling est un terme américain (counselling en anglais) qui n’a jamais pu être traduit correctement en français (le terme « conseil » n’est pas tout à fait adapté) et qui, au-delà de l’accompagnement en orientation éducative et insertion professionnelle, s’intéresse à toutes les problématiques de l’individu (logement, finances, psychologie, addictions…) pour maximiser ses chances de trouver ou retrouver un emploi, ou au moins définir un projet. Le terme blended renvoie quant à lui au mélange ; il est souvent utilisé pour parler de modes hybrides de formation (en présentiel / à distance, en simultané / en décalé…).

Le blended counseling, terme que nous introduisons dans cet article, correspond à la combinaison des différentes formes et outils (dans le contenu comme dans le contenant) d’accompagnement en matière d’orientation, d’insertion professionnelle et d’employabilité : séances individuelles / collectives, accompagnement humain/ outils technologiques, suivi en présentiel / à distance, lieux fixes ou mobiles, combinaison de différents services d’accompagnement…

Le point commun aux blended learning (pour « apprentissage »), terme également utilisé, et au blended counseling, est la priorité accordée à la réponse aux besoins de l’individu suivi et la recherche de solutions les plus adaptées à sa situation, son système cognitif, son état émotionnel, son passé éducatif, professionnel et personnel….


S’inspirer des career et counseling centers


Des career et counseling centers ont été développés au Québec, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Asie et, depuis plusieurs années, en Afrique. Des solutions hybrides peuvent être inventées pour moderniser ce service public par la création de Career Centers (centres regroupant différents services d’orientation, formation et aide à l’entrepreneuriat) implantés dans certains territoires, mobiles (bus, caravanes parcourant les campagnes et animant le quartier en pieds d’immeubles dans les zones périurbaines) mais également « dématérialisés », c’est-à-dire en ligne.
 
Dans le benchmark international que le fonds d’investissement philanthropique et accélérateur de l’éducation Eduvalley a réalisé, il est montré que les meilleures pratiques en matière d’accompagnement à l’orientation réunissent les forces, compétences et financements d’acteurs aussi variés que les entreprises, les ministères, les collectivités territoriales, les structures de l’orientation, l’éducation et l’insertion. Tel a notamment été le cas de plusieurs programmes développés par de grandes agences internationales comme l’USAID au Maroc.


Pour une réconciliation des deux mondes


La réussite d’un tel projet repose sur un réel souhait (qui peut passer par des incitations) de ces différents acteurs de travailler ensemble. Cela signifie que les acteurs du service public de l’orientation doivent être convaincus que le numérique n’est pas une mode qui va passer mais un outil qui peut réellement les aider, voire valoriser leurs compétences et leur expertise. Cela implique aussi que les futures technologies de l’orientation soient élaborées à partir du terrain, de la demande, et non dans une pure logique d’offre qui voudrait imposer sa vision du monde binaire (au sens digital du terme) de l’insertion.
 

 

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  • 1. Selon le site bpifrance.fr, le terme EdTech « est né de la contraction des mots éducation et technologie. Il désigne toutes ces entreprises, notamment des jeunes pousses, qui utilisent les nouvelles technologies pour révolutionner le monde de l’éducation et de la formation. Mooc, supports pédagogiques, marketplaces de professeurs particuliers, formations spécialisées ou encore applications pédagogiques et ludiques… sont autant de terrains de jeu. »
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