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Miser sur l’énergie citoyenne

Tribune Fonda N°227 - Transition écologique, la fin d’un monde - Septembre 2015
Charlotte Debray
Charlotte Debray
La grammaire de la RSE se conjugue désormais avec économie sociale et solidaire. Mettant en lumière deux expériences inspirantes, le Labo de l’Ess a exploré un des leviers activables pour contrer le réchauffement climatique : la mobilisation des citoyens pour la transition énergétique. Retour sur un débat énergisant .

Comment conjuguer écologie, économie et enjeux sociétaux ?


Le 29 septembre dernier, le Labo de l’Ess présentait en public les fruits d’un groupe de travail consacré à la transition énergétique citoyenne. À l’approche de la Cop 21, les citoyens, et les organisations de l’économie sociale et solidaire qu’ils animent, ne sont pas absents du débat. Les urgences environnementales nous invitent à réfléchir à de nouveaux modes de consommation et de production. À la croisée de consommateurs en recherche de sens et de l’économie sociale et solidaire, des myriades d’initiatives intelligentes et efficaces émergent. Mais force est de reconnaître qu’elles restent anecdotiques (le Labo les qualifie d’embryonnaires, par rapport à l’Allemagne ou au Danemark) et fragmentées. Il faut aller plus loin.

 

Le coût de l’inaction

Pourtant, quelques rappels devraient suffire à déclencher l’action, du côté public comme privé.
2014 fut l’année la plus chaude depuis 1900. Le coût de l’inaction est évalué à 150 milliards à l’horizon 2050 ; 2050, année où les réfugiés climatiques pourraient être 150 millions (ils seraient déjà 30 millions aujourd’hui). Le nombre de réfugiés climatiques et civils générés par les guerres pour la maîtrise du pétrole au Moyen-Orient menace de progresser dangereusement. Qu’est-ce qu’on attend pour… ne rien faire ?

À l’avenir, la croissance et le vieillissement démographique vont augmenter nos besoins, sauf… si nous nous mettons debout sur le frein. À ce titre, depuis la fin du monopole d’Edf en 2007 des projets collectifs ouvrent le champ des possibles.
 

Quatre leviers citoyens

En tant que citoyens, quatre leviers stratégiques s’offrent à nous. Les trois premiers sont les suivants : diminuer la consommation, améliorer l’efficacité énergétique, augmenter la production d’Energie renouvelable (ENR). Le quatrième, et probablement le plus important, est le reflet de notre indignation : notre voix, qui dessine les limites de l’inacceptable.

Diminuer la consommation relève essentiellement de comportements individuels. Rien qu’en éteignant tous les appareils en veille, l’équivalent de ce que produit en une année un réacteur nucléaire peut être économisé. En faisant sienne la sobriété énergétique, chacun a la capacité de contribuer à réduire de 54 % de notre consommation globale. L’auto-partage, les circuits courts, la consommation collaborative… sont autant de pistes pour les écologistes du quotidien.
Concernant le deuxième levier : améliorer l’efficacité énergétique, des normes de construction et le soutien à la rénovation du bâti ou des équipements de chauffage peuvent enclencher des comportements respectueux. De même que le tri et le réemploi ouvrent des voies alternatives au gâchis.

Le troisième levier active les ressorts de l’entrepreneuriat collectif : augmenter la production d’ENR par une économie au service du développement social et solidaire. Deux sociétés de personnes (et non de capital) ont été citées en exemple. La première, Energie partagée , propose la mutualisation de fonds issus de la générosité publique (sociétariat, épargne salariale, financement participatif, souscriptions privées) pour investir dans l’aménagement de parcs à éoliennes, de toitures solaires… Une campagne digitale oriente les internautes vers une plateforme réunissant différents outils financiers. Un capital est réuni et, au lieu de servir à acheter et transporter de l’énergie produite à des centaines de kilomètres, il est investi dans un projet local, concret, visible, utile. Les médias sont convoqués et le récit des réussites sur les réseaux sociaux entraîne de nouvelles mobilisations.

La seconde, les Fermes de Figeac, a misé sur l’humanisme et l’intelligence collective pour créer une coopérative de toitures solaires. Mutualisation des achats, des crédits, des investissements à hauteur de 36 millions d’euros… même la maintenance et les revenus sont mutualisés. S’il y a des résultats, les sociétaires s’accordent pour leur devenir : 30 % sont redistribués, 30 % sont mis en réserve et 30 % servent à réinvestir.

Aujourd’hui, les Fermes de Figeac ont la capacité de répondre aux besoins énergétiques de 70 000 habitants. Des projets de diversification à l’horizontale voient le jour (recyclage de chutes de bois pour fabriquer des combustibles, éoliennes, location d’abris…), et un Pôle territorial de coopération économique vient d’être constitué pour permettre des projets de méthanisation, de maraîchage, de séchage de foins, de rénovation de l’habitat ... On notera au passage les effets vertueux du « faire ensemble » : les idées et les réalisations nouvelles foisonnent.

 

Une nouvelle chaîne de valeurs

Renforçant le pouvoir d’agir des citoyens et bénéfiques pour l’environnement, ces initiatives génèrent des externalités positives indiscutables : retombées économiques (création d’emplois ou d’activités), sociales (elles sont souvent le support de reliance, de convivialité, d’entraide, de partage de connaissances…) et territoriales (les Fermes de Figeac contribuent à l’entretien du patrimoine naturel), sans parler des coûts probablement évités en matière de santé publique.

Sur un territoire de 100 000 habitants, comme Colmar ou Périgueux, 100 millions d’euros par an sont dépensés pour faire venir de l’énergie. Energie partagée propose de les reporter sur des investissements locaux, supports d’activités et d’emplois. À titre d’exemple, 8 millions d’euros ont été collectés dans le cadre d’une opération de financement participatif (moyenne de 2 000 € par personne). Une campagne « Epargnons le climat » est lancée avec la Nouvelle économie fraternelle (Nef), coopérative financière pour mobiliser l’épargne solidaire.

Dans le cas des Fermes de Figeac, le territoire réunit 45 000 habitants sur un rayon d’action de 15 km. Le développement des Fermes de Figeac a soutenu 25 emplois, et génère 6 millions de chiffre d’affaires. Mais ne nous leurrons pas, le succès de ce projet ne s’est pas fait en un jour : il a fallu près de vingt ans de travail, une crise majeure et la conduite d’un exercice de prospective pour enclencher un changement de cap.

Les belles histoires comme la Ferme de Figeac devraient être la règle et non l’exception. Oui, en France, on a quelques beaux exemples. N’en restons pas là ! « À tout moment sur cette nouvelle chaîne de valeurs, les organisations de l’Ess peuvent apporter une réponse », a rappelé Pascal Canfin. A minima, elles peuvent s’organiser pour essayer.
 

Pour un lobbying citoyen

C’est ici que le quatrième levier citoyen intervient. Les nouvelles formes de mobilisation en ligne (pétitions en ligne, plateformes collaboratives, campagnes sur les réseaux sociaux…) matérialisent les indignations, dessinent la carte de l’inacceptable et portent des propositions. Dans le cadre du groupe de travail proposé par le Labo de l’Ess, une trentaine d’experts appartenant à vingt-quatre organisations a formulé plusieurs propositions.

– Mettre la transition citoyenne dans les priorités des politiques énergétiques : cela signifie que des dispositions fiscales et réglementaires soient adoptées et, contrairement à la situation que l’on a connue sur le photovoltaïque, stabilisées. Il faudrait aussi que les collectivités locales s’impliquent dans les Sociétés coopératives d’intérêt collectif, autour de la production des ENR.

– Accompagner à la fois financièrement, et en ingénierie, la transition citoyenne : dans le domaine de l’économie solidaire et de l’habitat participatif, on a besoin d’ingénierie et de financement. Le Plan d’investissement avenir (Pia) pourrait être mobilisé à cet effet.

– S’inscrire dans les dynamiques internationales : il faut se connecter avec les réseaux européens. Discutons plus de l’avenir de l’Agence française de développement, qui se rapproche de la Caisse des dépôts et consignations et reportons une partie du fonds vert de l’Onu vers les ENR.

– Mobiliser les acteurs et les réseaux de l’Ess : nous tous, acteurs associatifs, mutualistes, coopératifs, entrepreneurs sociaux, mécènes et philanthropes... Quels engagements les grandes entreprises de l’Ess peuvent-elles prendre et annoncer lors de la Cop 21 ? L’objectif est de convaincre 1 000 entreprises.
Pour que chacun d’entre nous exerce son influence, pas d’excuse : le Labo de l’Ess a pré-rédigé des twitts. Chacun peut les relayer , en choisissant à quel décideur les adresser. On peut même proposer d’autres relais d’opinion ou décideurs à interpeller.

Pour une planète habitable aujourd’hui et demain, une économie au service de l’Être humain et une société en réseau ouvert, l’objectif stratégique des gouvernements devrait être le suivant : investir, intégrer, réguler. Les dispositifs d’incitation et d’exonérations fiscales pour soutenir l’investissement demeurent inefficaces en l’absence de stratégies globale et territoriales.
 

Transition écologique, la fin d’un monde
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La tribune Fonda n°227 réunit différents articles sur la question de la transition écologique et de la place des associations dans cette transition.

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