Enjeux sociétaux

La prise en compte des sujets écologiques par les associations

Tribune Fonda N°40 - Ce que nous devons aux associations - Septembre 2021
Elisabetta Bucolo
Elisabetta Bucolo
Comment s’articulent, depuis une cinquantaine d’années, les relations entre les associations qui ont fait des questions écologiques et environnementales leur fer de lance et les pouvoirs publics et politiques ?
La prise en compte des sujets écologiques par les associations
Échanges lors d’un rallye propreté organisé par PikPik Environnement à Pierrefitte-sur-Seine en 2020 © PikPik Environnement

Aux origines du mouvement écologiste

La période des revendications sociétales des années 1960-1970 marque la naissance en France de l’activisme écologiste et la prise de conscience par la société civile des atteintes à l’environnement provoquées par les activités industrielles. Il s’agit, pour les collectifs et les associations, de faire valoir dans l’espace public et politique la cause écologiste en défendant également des formes de consommation et des modes de vie en cohérence avec ces revendications.

Des antennes d’ONG internationales comme Greenpeace ou Les Amis de la Terre se créent à partir des mouvements sociaux contestataires et mobilisent leurs militants autour de la défense de l’environnement inscrite dans une critique plus large du modèle de développement. Leurs prises de position, notamment contre le nucléaire, s’inscrivent dans un rapport de force avec les pouvoirs publics lors de manifestations publiques et par l’intermédiaire de la presse spécialisée.

En ceci, elles se démarquent d’autres associations plus anciennes qui militent dans le secteur de la protection de la nature, des espèces et des écosystèmes, tel le WWF, ancrées dans une action moins revendicative et orientées davantage vers le déploiement d’actions pédagogiques et de sensibilisation qui auront un rôle crucial dans la conscientisation du grand public aux enjeux de protection de la nature.

Ces associations bénéficient d’une expertise et de compétences acquises sur le terrain et grâce à la collaboration systématique avec le milieu scientifique.

Ainsi, lors de la création en 1971 du premier ministère de l’Environnement, elles seront sollicitées pour intervenir dans l’action publique locale et nationale. Cette légitimité leur octroie un rôle inédit dans la gestion publique des questions environnementales et renforce leur capacité de contre-expertise pour s’opposer aux arguments technocratiques des administrations1.

Le sommet de Stockholm de 1972, la publication la même année du rapport du Club de Rome, The Limits to Growth, puis le premier choc pétrolier de 1973 contribuent à construire la notion de crise écologique2 et à désigner le système productiviste comme la cause principale des dérèglements climatiques. La dimension planétaire des causes et des impacts amène les associations à de nouvelles convergences y compris dans la construction de réseaux internationaux, ce qui va déterminer le rapprochement, durant les années 1980-1990, des associations environnementalistes et écologistes en dépit de leurs différentes postures.

Dans ce sens, la Fédération française des sociétés de protection de la nature (aujourd’hui France Nature Environnement) renforce son action de lobbying et de plaidoyer et fédère les associations de protection de la nature qui mènent des actions locales de sensibilisation3. La constitution, en 1984, du parti Les Verts donne une visibilité plus grande au mouvement écologiste, de même que la publication des revues consacrées à l’écologie politique (La Gueule ouverte, Le Sauvage) et les apports d’intellectuels, tels André Gorz et Ivan Illich, autour de la notion d’écologie politique.

Les associations oscillent entre deux approches : l’une modérée, pour être audible dans des instances de discussion, et une autre plus contestataire, pour solliciter l’attention de l’opinion publique et des élus sur les enjeux d’une transition nécessaire. Commence ainsi à se faire jour une tension entre des postures de protestation et de collaboration à la politique publique.

De nouvelles modalités d’action pour faire face à l’urgence climatique

Les années 1990 marquent l’émergence de la question climatique. Les ONG internationales comme les associations nationales changent leur répertoire d’action en renforçant le processus de montée en expertise4. En effet, conscients de l’urgence et de la nécessité de convaincre avec des argumentations claires sur des sujets parfois pointus, les militants travaillent à la vulgarisation et à l’appropriation des travaux scientifiques afin qu’ils puissent avoir un impact plus direct sur les décisions publiques.

Cependant, à la suite du protocole de Kyoto pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, signé en 1997 et entré en vigueur seulement en 2005, d’autres modalités d’actions prennent forme, notamment pour accélérer le processus de mise en agenda politique.

Les associations nationales deviennent des pivots indispensables car, en dépit des décisions prises au niveau international en faveur du changement climatique, la traduction nationale reste bloquée, signe de l’insuffisante sensibilisation des populations et de la carence d’actions locales indispensables à la cause écologique. Le niveau territorial permettra aux associations d’avoir une prise plus directe sur les réalités locales et de développer des activités de conseil et d’accompagnement, voire de justice et plaidoyer, pour la mise en place de dispositifs publics.

Si ce processus conduit à l’enrôlement et la professionnalisation de certaines associations et la mise en sourdine de leurs actions de protestation5, d’autres finissent par choisir des formes de militance plus radicales.

Durant les années 2000, de nombreux collectifs citoyens reprennent des postures contestataires avec des marches publiques ou s’organisent dans des espaces de vie alternatifs, comme les ZAD ou les éco-villages. Les protestations contre le barrage de Sivens ou contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes constituent des moments forts, voire tragiques, révélateurs de la mobilisation militante et des carences participatives des décisions environnementales6.

Dernièrement, les attentes déçues suite à la Convention citoyenne pour le climat7 ont participé à cristalliser l’action associative de protestation face à l’inaction politique. Les récentes marches pour le climat sont l’expression d’une mobilisation grandissante et d’une capacité certaine des collectifs associatifs, tels Alternatiba, Extinction Rébellion ou encore Youth for Climate, à fédérer les plus jeunes, y compris dans le cadre d’actions de désobéissance civile vécues comme l’ultime rempart pour faire face à l’urgence climatique.

L’environnementalisme de proximité

L’adhésion à la cause environnementale est également le fruit d’une mobilisation à bas bruit qui s’organise dans les territoires tant ruraux qu’urbains par des associations qui mettent à distance le répertoire contestataire et proposent des actions ancrées dans les mondes vécus des personnes : jardins partagés, recycleries, circuits courts alimentaires, écoconstruction, mouvement des villes en transition, etc. Cet écosystème d’associations directement impliquées dans la transition écologique s’élargit au fur et à mesure de l’intégration de la finalité écologique à d’autres secteurs d’activités associatifs, comme l’insertion professionnelle, les loisirs, les transports, etc.

Si cet élargissement rend les frontières mouvantes, il est également le signe d’une plus grande diversification des activités et des publics impliqués.

Le contexte alarmiste des années 2020, qui fait suite à la COP21, aux derniers rapports du GIEC, mais aussi aux théories de l’effondrement8, impose en effet une adaptation des sociétés aux crises écologiques, par l’absorption des chocs et la création des modèles résilients9 portés par la société civile.

Ces formes d’appropriation situées ont révélé des modes alternatifs de produire, consommer, habiter et se déplacer, portés par des populations dont la capacité d’agir était insuffisamment mobilisée et dont les impacts sur leurs milieux de vie et auprès de leurs interlocuteurs publics locaux sont significatifs10. Par ailleurs, ces associations contribuent à une meilleure intégration des publics défavorisés, largement exclus des mobilisations écologistes.

Liens entre écologie et inégalités sociales

La crise des Gilets jaunes a mis en exergue la nécessité de concevoir un discours et des pratiques permettant une articulation entre combat écologique et combat social. L’acceptabilité politique des mesures prises pour lutter contre le changement climatique, telles les éco-taxes, est moindre chez les plus défavorisés11 qui non seulement subissent les répercussions des dérèglements environnementaux, mais qui, en plus, sont impactés par ces mesures sur leurs revenus mensuels. Ce qui ne signifie aucunement une indifférence à l’urgence climatique, au contraire.

À la différence d’autres pays où la justice environnementale est une question acquise, il subsiste encore en France une faible prise en compte de l’effet ciseaux entre inégalités sociales et environnementales alors que tous deux sont la résultante d’un modèle de société qui a montré ses limites.

Les inégalités d’exposition aux pollutions, d’accès aux ressources et aux aménités naturelles, de mobilité et de consommation énergétique, comme celles qui concernent la participation politique pour la définition des enjeux écologiques, viennent se cumuler à d’autres formes de précarité.

Mobilisées sur les questions des inégalités sociales, des associations comme ATD Quart Monde, le Secours catholique ou encore Emmaüs France alertent sur la nécessité de faire converger priorités environnementales et enjeux sociaux. Si des associations comme celles de lutte contre la précarité énergétique et alimentaire ont très vite pris en compte ces problématiques, d’autres intègrent progressivement la question des inégalités sociales à leurs revendications.

Les injonctions publiques, voire associatives, aux écogestes et aux comportements écocompatibles peuvent, en effet, se révéler culpabilisantes et excluantes pour les plus précaires, en renforçant un imaginaire collectif qui lie la mobilisation écologiste aux seules classes aisées. Or, des associations d’agriculture urbaine, d’éducation à l’environnement, d’alimentation et de réemploi essayent de déjouer le risque de reproduire les logiques d’exclusion par la prise en compte des vulnérabilités environnementales en termes de justice sociale.

Les associations pionnières ont contribué de manière significative à éveiller la société civile et les pouvoirs publics aux questions écologiques.

Leur contre-expertise s’est avérée nécessaire pour faire évoluer la décision publique et faciliter l’appropriation citoyenne des enjeux climatiques. Des initiatives de proximité continuent à inventer des modes de vie alternatifs et plus durables qui participent à la revitalisation des espaces de vie tant en milieu urbain que rural.

Cependant, face à l’inaction politique, les mobilisations militantes de plaidoyer et d’interpellation, voire de désobéissance civile, alertent sur l’urgence d’agir pour changer de manière plus radicale l’ordre économique productiviste à l’origine tant de la crise sociale que de la crise écologique.

  • 1. Pierre Lascoumes, Action publique et environnement, Que sais-je?, 2018, p.53.
  • 2. Alexis Vrignon, «Écologie et politique dans les années 1970 : Les Amis de la Terre en France», Vingtième Siècle, no113, 2012, pp.179-190.
  • 3. France Nature Environnement fédère 5837 associations de protection de la nature et de l’environnement.
  • 4. Benoît Faraco, «Les organisations non gouvernementales et le réchauffement climatique», Écologie et Politique, no33, 2006, pp.71-85.
  • 5. Sylvie Ollitrault et Bruno Villalba, «Sous les pavés, la terre.», in Michel Pigenet, Histoire des mouvements sociaux en France, La Découverte, 2014.
  • 6. Florence Denier-Pasquier, «Oser l’innovation démocratique pour accélérer la transition écologique», Annales des Mines, no81, 2016, pp. 52-56.
  • 7. La Convention citoyenne pour le climat a formulé 140 propositions pour parvenir à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 %. Elle les a soumises au Parlement français en 2020 ; seulement une partie a été intégrée à la loi «Climat et Résilience».
  • 8. Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015.
  • 9. Crdla, Les Essentiels de l’environnement, CRDLA Environnement, 2019.
  • 10. Lydie Laigle, « Pour une transition écologique à visée sociétale», Mouvements, no75, 2013, pp. 135-142 et Nathalie Blanc et alii, « Mobilisations environnementales et dynamiques des territoires», VertigO, no2, 2017.
  • 11. Audrey Berry et Éloi Laurent, « Taxe carbone, le retour, à quelles conditions ? », OFCE Working Paper, 2019.
Analyse