Enjeux sociétaux

Offre de soins et recours aux services des urgences en métropole

Tribune Fonda N°244 - Les invisibles de la santé - Décembre 2019
Jean-Marc Macé
Entre services des urgences et médecins généralistes, comment se répartit l'offre de soins sur le territoire métropolitain ? Quels sont les taux d'usage de ces services et sont-ils corrélés ?

Le point grâce aux données issues de la première étude sur le recours aux urgences hospitalières - non suivi d’une hospitalisation - en France métropolitaine1.

En 2015, la France métropolitaine compte 557 « services officiels » d’accueil des urgences qui accueillent plus de 17 millions de « primo-passages » pour des soins d’urgences2. Plus des quatre cinquièmes (soit 14 millions) de l’ensemble des passages sont pris en charge dans 455 établissements publics, au sein d'établissements de santé privés d’intérêt collectif (Espic), ou encore dans les hôpitaux d’instruction des armées (HIA), ces trois catégories représentant 75 % des établissements, tandis que 16 % des passages (soit 2,7 millions) sont réalisés dans 152 établissements privés à but lucratif, représentant donc 25 % des établissements. 

Au cours d’une année, 17 % des passages aux services des urgences (2,9 millions) donnent lieu à une hospitalisation ; par conséquent, les 83 % autres (près de 14 millions) sont réorientés vers le domicile de l’usager3

Selon le recensement de l’Insee de 2014, la France métropolitaine compte 64 millions d’habitants répartis dans 35 755 communes. Les quatre cinquièmes de ces communes (soit 30 500 communes) abritent un quart de la population considérée comme rurale (soit 13 millions de personnes vivant dans des communes de moins de 2 000 habitants). Le « rural profond », quant à lui, regroupe 12 % de la population métropolitaine (7 millions d’habitants) dans plus de 26 000 villages de moins de mille habitants. À l’opposé, 18 % de la population métropolitaine, soit dix millions d’habitants, se répartissent dans 39 villes de plus de 100 000 habitants. 

Les services d’accueil des urgences suivent une logique populationnelle, leurs implantations sur le territoire métropolitain montrent une subsidiarité des services d’accueil des urgences avec les grandes villes. En effet, seuls quatre services d’accueil des urgences font preuve d’une « originalité » et sont localisés dans une commune rurale (Le bailleul dans la Sarthe, Bretagne de Marsan dans les Landes, Carhaix dans le Finistère, Saint-Palais dans les Pyrénées-Atlantiques).

Seules 0,6 % des communes rurales accueillent donc un service des urgences contre 1 % des communes de 2 000 à 5 000 habitants (34 sites) ; 8 % des communes de 5 000 à 10 000 habitants (100 sites) ; 24 % des communes de 10 000 à 20 000 habitants (121 sites); 50 % des communes de 20 000 à 50 000 habitants (165 sites); 85 % des communes de 50 000 à 100 000 habitants (70 sites) ; et 100 % des 39 villes de plus de 100 000 mille habitants.

En 2015, un cinquième de la population de la France métropolitaine (22 %), soit 14 millions d’usagers, recourt à ces services de soins de première ligne avec un retour au domicile4. Les 607 établissements abritant un service d’accueil des urgences officiel, ou non-officiel mais opérationnel, génèrent, par leur polarisation des flux de la population, 451 « territoires vécus »5  liés au service des urgences. Parmi ces 451 entités territoriales reflétant la pratique spatiale des usagers, le plus petit territoire vécu couvre une population 11 800 habitants. Centré sur la ville de Die dans le département de la Drôme, où 35 % des autochtones, soit 4 200 primo-passages au service des urgences domiciliés dans ce territoire, recourent au service des urgences.

À l’inverse, les territoires suivent une logique populationnelle, c’est-à-dire que les grands territoires sont situés dans les grandes villes comme celles de Lyon, Nantes, Toulouse, Rennes, ou Lille, etc. Le plus grand territoire vécu des urgences est celui de l’agglomération de Lyon, notamment par la prépondérance du site de l’hôpital Herriot, avec 1,3 million d'autochtones et 183 000 primo-passages, soit 14 % des domiciliés qui s’adressent, chaque année, à un des services des urgences implantés dans ce territoire.

Toutefois, il n’existe pas de relation systématique entre les variables « taille de la population du territoire » et « taux de recours aux services des urgences non suivis d’une hospitalisation ». En effet, le test de corrélation de Spearman6 (0,13) ne montre pas de relation significative entre ces variables. 

L’analyse des flux du recours aux services des urgences en France métropolitaine indique que 59 % de la population de France métropolitaine, soit 37,7 millions d’habitants, sont situés à moins de quinze minutes d’un service des urgences ; 33 % de la population de France métropolitaine, soit 21 millions d’habitants, sont situés à moins de trente minutes d’un service des urgences. Le dispositif des services des urgences en France métropolitaine couvre donc 92 % de sa population à moins de 30 minutes. 

En revanche, 8 % de la population de France métropolitaine, soit cinq millions d’habitants, sont situés à plus de trente minutes d’un service des urgences, dont 4,9 millions de personnes entre trente-et-une minutes et une heure (6,7 %) ; 681 000 personnes entre une heure et une heure et demie (1,1 %) ; et enfin 59 000 personnes habitent à plus d’heure et demie d’un service des urgences, notamment dans les vallées du « territoire vécu » de Sallanches dans les Alpes ; dans le « territoire vécu » de Challans (île d’Yeu) en Vendée ; et dans le centre de la Corse (vallée de Corté) dans le territoire vécu de Bastia.

Les 451 territoires vécus montrent une corrélation significative (r= -0.38, p<0,0001) entre le nombre de consultations chez les médecins généralistes par habitant et le nombre de passages aux services des urgences sans hospitalisation par habitant. En effet, le nombre de passages par individu diminue lorsque le nombre de consultations de médecins généralistes par personne augmente. 

Cette tendance s’améliore encore (r= -0.41, p<0,0001) lorsque les treize territoires dotés d’une consommation atypique des passages aux urgences sont soustraits (Marseille-Nord, Bondy, Blanc-Mesnil, Aubervilliers, Sarcelles, Vitry-sur-Seine, Stains, Paris 19ème, Saint-Denis, Aulnay-sous-Bois, Bagnolet, Marseille-Centre, Marignane). Notons que cette surconsommation de passages aux urgences concerne les territoires les plus défavorisés.
 

macé
Graphique : recours aux urgences versus consultations chez les médecins généralistes par territoire vécu. Pour accéder au commentaire des résultats de l'étude, cliquer ici.

 

→ Accéder au commentaire des résultats de l'étude « La géographie de la santé : aménagement sanitaire et médico-social en France métropolitaine», étude réalisée par Jean-Marc Macé (Cnam) avec la collaboration d'Albert Da Silva Pires (GeoConcept).

 



Bibliographie


Macé J.-M., « Répercussion du vieillissement de la population sur la démographie médicale », Droit & Santé, Hors-série, N°50, juillet 2013.

Berger L .& Macé J.-M., Ricco J.-B., Saporta G. : Methodology for the evaluation of vascular surgery manpower in France, Public Health, 2013, 65-71.

Macé J.-M., actes du colloque « Fronts et frontières des sciences du territoire » (CIST), Répercussion du vieillissement de la population sur la consommation hospitalière et sur la démographie médicale dans les territoires en France métropolitaine : exemple des obstétriciens, 28 mars 2014.

Gandré C., Gervaix J., Thillard J., Macé J.-M., Roelandt J.-L., Chevreul K. : Understanding geographic variations in psychiatric inpatient admission rates: width of the variations and associations with the supply of health and social care in France, BMC Psychiatry 2018 Jun 5;18 (1) :174. Epub, 2018 Jun 5.

Kononovich K., Macé J.-M., Impact of population ageing on hospital consumption and medical demography in metropolitan France: the example of obstetricians" MEDU-D-18-00002. Medical University, sept 2018.

 

  • 1. La géographie de la santé : aménagement sanitaire et médicosocial en France métropolitaine, étude réalisée par Jean-Marc Macé (Cnam) avec la collaboration d'Albert Da Silva Pires (GeoConcept).
  • 2. Source : SAE 2015.
  • 3. Source : SNIIRAM 2015.
  • 4. Source : SNIIRAM 2015.
  • 5. Concept introduit par Armand Frémont au début des années 1970. Selon ce courant, la notion de territoire implique nécessairement une dimension « vécue » : espaces de vie, espace proche, habitant, habiter ...
  • 6. Mesure de dépendance statistique.
Analyses et recherches
Étude