Associations et démocratie Prospective

Lecture : « Utopies réelles » d'Erik Olin Wright

Tribune Fonda N°237 - Faire des ODD un projet de société - Mars 2018
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Bernard Grozelier
Bernard Grozelier
En rédigeant Utopies réelles, Erik Olin Wright s’est fixé pour tâche principale de repenser un horizon de changement social, à la fois utopique et réalisable, qui intègre pleinement l’échec patent des révolutions du XXe siècle et les limites que rencontre maintenant l’État-providence pour continuer à promouvoir le progrès social.
Lecture : « Utopies réelles » d'Erik Olin Wright

À rebours du pessimisme ambiant, Erik Olin Wright pense qu’une transformation du capitalisme est possible. L’originalité de son approche est de considérer que ce mode peut être érodé à l’intérieur du système économique existant, à partir d’initiatives citoyennes concrètes, plutôt que par une rupture révolutionnaire . Ces expériences, Olin Wright tente de les articuler avec une réflexion théorique sur un changement social plus large, d’où le terme « d’utopies réelles » qui veut rendre compte de cette « tension en rêves et pratiques ». 

Trois stratégies de transformation sociale peuvent être définies. La première, la « transformation par la rupture », a inspiré les révolutions du siècle dernier. La seconde est la plus intéressante, il s’agit de la « transformation interstitielle », celle par laquelle des initiatives citoyennes exploitent les fissures et incohérences du système économique et social dominant pour faire émerger progressivement des pratiques qui vont provoquer une transformation de grande ampleur. Il s’agit « de construire des alternatives émancipatrices dans les espaces des économies capitalistes, et en luttant pour défendre et étendre de tels espaces ». La troisième stratégie est la « transformation symbiotique », celle par laquelle les travailleurs renforcent leur action dans l’économie, pour amener les capitalistes à passer des compromis de classe sous l’égide de l’État social-démocrate.

Pour Olin Wright, le changement passe par le renforcement du pouvoir d’agir de la société civile sur l’économie et sur l’État, mais sans considérer que les initiatives individuelles peuvent ignorer l’État, comme dans la tradition anarchiste, et sans adopter non plus l’approche de la gauche étatiste qui considère que seul l’État peut changer la société.

Quelles sont les capacités de ces actions citoyennes à provoquer un changement social d’importance ? C’est à ce niveau qu’Olin Wright envisage de manière très précise, suivant quelles conditions, des initiatives de la société civile, peuvent être considérées comme des réalisations concrètes, porteuses d’utopies.

Wikipedia est retenue comme l’exemple d’une organisation fondamentalement non-capitaliste dans la manière de partager la connaissance. Les contributions y sont volontaires, non rémunérées, les contenus sont validées sur la base d’une délibération collective et il n’existe aucun droit d’accès payant au site. Dans le même esprit, Mondragón, qui est un conglomérat de coopératives autogérées est vue comme une expérimentation réussie d’entreprises gérées de manière non-capitaliste. Enfin, le budget municipal de Porto Alegre peut être considéré comme un succès en termes de démocratie participative, avec de vastes assemblées de citoyens, participant à l’élaboration et au vote du budget de cette mégapole brésilienne.

En conclusion, ne peut-on considérer que l’ouvrage d’Olin Wright est une tentative intéressante pour définir un cadre conceptuel, à partir duquel les initiatives éparses de la société civile auraient une chance d’être porteuses d’un large changement social, à l’heure où les gauches européennes sont en mal d’utopies ? 
 


Erik Olin Wright, Utopies réelles.
Paru en août 2017, éditions La Découverte, collection L'horizon des possibles.
Traduit de l'anglais (américain) par Vincent Farnea et João Alexandre Pexchanski.
624 pages.

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