Prospective Enjeux sociétaux

Lecture : Pour une écologie numérique, d'Éric Vidalenc

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Yannick Blanc
Yannick Blanc
Comment orienter la transition numérique pour la mettre au service de la transition énergétique ? C’est à cette question simple mais cruciale que tente de répondre Éric Vidalenc, conseiller scientifique de Futuribles International, dans un petit livre qui a le grand mérite de clarifier et de mettre à hauteur d’action un problème d’une réelle complexité.
Lecture : Pour une écologie numérique, d'Éric Vidalenc


Une recension proposée par Yannick Blanc.


La transition énergétique et la transition numérique sont à bien des égards antagonistes. La première nous est imposée par l’épuisement des ressources fossiles et le réchauffement climatique, tandis que la seconde, monopole technique radical du XXIème siècle comme l’automobile a été celui du XXème, porte une promesse ambiguë d’immédiateté et de toute-puissance.

En outre, elles ne s’inscrivent pas dans la même temporalité : les modèles énergétiques sont d’une grande inertie et reposent sur des investissements et des infrastructures à vie longue, comme le montre le calendrier séculaire de sortie du nucléaire et plurimillénaire de la gestion de ses déchets ; la civilisation numérique s’est construite en quelques années : il n’a fallu qu’une dizaine d’années au smartphone pour devenir l’ « unimédia » à 6 milliards d’exemplaires. Mais cette appropriation fulgurante dans les usages quotidiens de toutes les catégories de population masque deux facteurs de risque qui font du numérique un problème autant qu’une solution.

La rapidité de maturation du marché du matériel grand public pousse les acteurs économiques à la fuite en avant de la numérisation : il y a 10 milliards d’objets connectés en 2020, on en prévoit 50 milliards en 2025 et 100 milliards en 2030, ce qui ferait passer la consommation d’électricité par le numérique de 10 à 50% de la production actuellement disponible.

Mais d’ores-et-déjà, derrière l’illusion d’une dématérialisation générale de l’activité économique et sociale, le numérique repose, comme l’énergie accessible et bon marché, sur un réseau considérable d’infrastructures matérielles et consomme d’énormes quantités de matières premières non renouvelables et difficilement recyclables. Le moment s’approche donc très vite où nous estimerons qu’il y a trop de numérique, trop d’objets, de déchets, de données, de messages inutiles et de publicités polluantes.

Ce basculement est d’autant plus probable que la fuite en avant provoque des effets pervers déjà perceptibles. L’augmentation de capacité des infrastructures et des terminaux génère un déluge de données que nous trouvons certes menaçantes pour notre intégrité et notre autonomie, mais qui produisent déjà davantage de bruit que d’information pertinente et réellement utilisable. L’innovation disruptive et le blitz-scaling (changement d’échelle ultra-rapide) ne provoquent de percées stratégiques qu’à très court terme, comme le montre l’expérience des trottinettes électriques, parfaitement adaptées à l’usage urbain mais génératrices de désordre, de déchets et d’incivilités. La multiplication des objets et services numériques accélère l’entropie des systèmes complexes au lieu de rendre ceux-ci à la fois plus accessibles et plus clairement gouvernables. L’emballement pour la blockchain ou l’intelligence artificielle génère de l’attentisme au lieu de fournir des leviers pour l’action : on attend le miracle technologique au lieu d’agir.

Enfin, l’hyper-dépendance au numérique accroît la vulnérabilité de la société, non seulement parce que les systèmes peuvent être fraudés, attaqués ou détournés, mais aussi à cause de la dépendance croisée entre énergie et numérique. Sans numérique, impossible de gérer les réseaux de distribution d’électricité ; sans électricité, même si celle-ci n’est indisponible que pendant une durée limitée, la totalité des fonctions sociales est à l’arrêt. « Ajouter une couche numérique sur nos usages, c’est ajouter de la complexité au système et déplacer (souvent loin) les impacts environnementaux plutôt que de les résoudre » (p.59).

Examinant la façon dont on mobilise les outils numériques pour réduire la consommation d’énergie, Éric Vidalenc parvient à la même conclusion : la « maison intelligente » n’économise guère plus de 15% de la consommation électrique, au prix d’un système lui-même consommateur ; la production locale d’électricité, nécessitant le déploiement des smart grids et des compteurs connectés, ne couvrira au mieux que 20% des besoins ; le déploiement des smart cities, c’est-à-dire la gestion numérisée des réseaux et des services, accélère l’instauration d’une société de surveillance. L’exemple de l’auto-partage est sans doute le plus significatif car, semblant répondre à un constat de bon sens (un véhicule individuel est inutilisé 95% du temps), il ne fait qu’ajouter une couche numérique à un concept en voie d’obsolescence, le déplacement individuel en automobile. Le problème, c’est la mobilité et l’organisation de l’espace, pas la voiture.

L’écologie numérique qu’imagine Éric Vidalenc ne se résume pourtant pas à un mot d’ordre de décroissance, parce que nous sommes déjà sur un sentier de dépendance irréversible. Mais un petit nombre de mesures pourraient nous permettre de reprendre la main : d’abord remettre le numérique à sa place, c’est-à-dire l’écarter lorsqu’il est manifestement inutile, par exemple en limitant le nombre et l’emplacement des écrans publicitaires ; rendre visibles les impacts de notre consommation ; réguler dans le temps la consommation numérique en fonction de l’énergie renouvelable disponible ; dimensionner l’offre matérielle et logicielle en fonction de la réalité des usages ; nettoyer les données inutilement stockées ; créer une obligation d’intelligibilité des logiciels et des algorithmes.

Comme la transition énergétique, la transition numérique repose sur un impératif de sobriété et de résilience. « La sobriété est un levier puissant pour développer la résilience du système énergétique et indirectement celle du système numérique » (p.120). « Le pire serait de conditionner la réussite de la transition énergétique à la transition numérique. S’en remettre à un dispositif technique (même si la transition numérique n’est pas que cela) pour résoudre un enjeu de société (la transition écologique) est révélateur de la pensée « solutionniste » : toujours plus de technologie demain doit permettre de résoudre les problèmes d’aujourd’hui » (p.124).

Le livre d’Éric Vidalenc soulève plus de questions qu’il ne propose de réponses, mais du moins les questions sont-elles clairement énoncées. Elles appellent un effort prolongé de réflexion collective pour imaginer ce que pourrait être une société plus sobre et comment les outils numériques pourraient y contribuer.

 


Éric Vidalenc, Pour une écologie numérique, paru en octobre 2019 aux éditions Les petits matins - Institut Veblen, dans la collection Politiques de la transition, 124 pages.
 

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