Enjeux sociétaux

Lecture : Le nouveau monde de Marcel Gauchet

Tribune Fonda N°239 - Les dynamiques de l'engagement - Septembre 2018
Jean-Pierre Jaslin
Jean-Pierre Jaslin
Le dernier tome de L’Achèvement de la démocratie explore le passé récent et la crise de la modernité à partir d’une approche pluridisciplinaire en sciences humaines.
Lecture : Le nouveau monde de Marcel Gauchet

Avec ce quatrième tome de sa recherche sur l’achèvement de la démocratie Marcel Gauchet nous renvoie au milieu des années 1970, chamboulées par une crise  de la croissance de la démocratie. Fort de sa nouvelle autonomie, l’individu veut construire l’histoire.

Armé de droits fondamentaux l’« individu de droit » signifie la phase ultime de la sortie de la religion comme ancien principe organisateur de notre société. L’autonomie potentielle ne s’est jamais autant accrue, et en même temps l’autonomie réelle recule, faute de savoir gouverner cette puissance dont nous disposons en en inventant les modalités pertinentes.

L’originalité de l’apport de Marcel Gauchet réside dans « une histoire philosophée» intégrant également les apports de la sociologie, de l’anthropologie et de la psychologie pour montrer les grands mouvements d’une « révolution invisible », modifiant insidieusement, de fond en comble, les institutions, les rôles et les pratiques. Une évolution qu’il fait percevoir dans l’articulation entre la proximité immédiate et le monde globalisé.

Si la révolution a été progressive et non linéaire, les ruptures n’en s’en pas moins radicales. Les crises de l’État, de l’État providence, du socialisme rendent obsolètes l’autorité d’un avenir scientifique et le rôle de son acteur central, la classe ouvrière. Elles s’imbriquent avec celles du système productif et de l’épuisement de la hiérarchie de l’organisation fordiste.

Il faut ajouter les difficultés d’ajustement entre les principales puissances économiques dont le nombre augmente et dont l’interdépendance demande des règles de nature différente. La modernité dissout la scène politique qui, depuis la Révolution française, s’organisait autour d’une lutte pour l’égalité, la représentation, la séparation du religieux et du politique, et contre la hiérarchie et la domination. Il s’agit maintenant de vivre avec le devenir sans tradition, la nation sans appartenance, l’État sans domination, le lien social sans hiérarchie.

L’analyse de la radicalisation de la modernité autour de quelques dimensions montre que l’illusion de certains changements ne fait que remplacer les anciennes visions erronées. Ainsi, l’image et les moyens communicationnels ont individualisé et privatisé l’espace public, et se sont émancipés en captant la fonction médiatrice des corps intermédiaires tout en se centrant sur la consommation. La société de l’histoire s’est transformée en une mise en marché avec ses règles endogènes, et une marchandisation de toutes les activités humaines.

Par ailleurs, l’État s’est transformé, subissant la comparaison avec les autres systèmes politiques, la dynamique des mouvements sociaux (liberté d’expression, femmes, famille, éducation, écologie…), le constat de son inefficacité, la réhabilitation de l’entrepreneur… Il n’intervient qu’en accompagnant une société civile. Le social est repris par la société civile accompagnée par l’espace public médiatique. Pourtant l’État reste indépassable pour aller au-delà des particularités d’une myriade d’acteurs agissant pour leur compte et dans un univers temporel limité sans se soucier d’une totalité, y compris écologique.

Aujourd’hui, la relation entre l’histoire faite, à faire et se faisant est bouleversée, et le présentéisme, l’innovation comme principe de fonctionnement rendent l’Homme étranger à son monde.

Marcel Gauchet invite à inventer un art de gouverner. Il rend le cadre de nos actions plus intelligible. La recomposition se fera pièce par pièce en sortant de la méconnaissance du passé humain, en acceptant de reconnaître ce qui constitue une société pourvue de sens pour ses membres et pour une vie biologiquement soutenable.

Une démarche largement esquissée, qui passe par une intelligence de l’ensemble, une autoréflexion de l’action s’appuyant sur une connaissance théorique et historique critique, pour obtenir une intercompréhension dans la délibération et la décision communes d’action hors du jeu des experts et du simplisme démagogique vantant la seule proximité citoyenne. Au total, un questionnement stimulant, inspirant pour tout ceux qui ont pour ambition de s’atteler au « vivre ensemble ».
 


Marcel Gauchet, Le Nouveau monde, L'avènement de la démocratie IV. Paru en janvier 2017, aux éditions Gallimard, collection Bibliothèque des Sciences humaines. 768 pages.
 

Les dynamiques de l'engagement
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