Engagement

Les représentations de l’engagement bénévole

Tribune Fonda N°221 - Quels horizons collectifs pour demain ? - Avril 2014
Jean-Michel Peter
Jean-Michel Peter
Et Roger Sue
Synthèse d'une étude sur l'engagement bénévole menée par Jean-Michel Peter et Roger Sue, du CERLIS/CNRS de l'Université Paris Descartes, en partenariat avec la Fonda et le Crédit Mutuel.
Les représentations de l’engagement bénévole

Fin 2010, le Crédit Mutuel et la Fonda ont souhaité s’associer au travail de recherche de deux chercheurs du laboratoire Cerlis/CNRS de l’Université Paris Descartes, Jean-Michel Peter et Roger Sue, portant sur l’engagement des bénévoles au sein des associations.

La mondialisation, la construction européenne, les bouleversements démographiques, les nouvelles technologies de la communication ont profondément transformé la société française. Dans un contexte de morosité, les notions de vivre ensemble et le sentiment de partager un destin commun semblent particulièrement impactés dans les enquêtes nationales d’opinion. Dans ce contexte, quelle peut être la contribution des associations ? C’est la question que sous-tend l'étude.

L’objectif essentiel de cette recherche concerne moins le bénévolat en tant que tel, que l’analyse des incidences positives, ou éventuellement négatives, pour le sujet de la pratique d’une activité bénévole régulière au sein d’une association. Ces incidences sont appréhendées dans les différentes sphères de la vie quotidienne, de la vie professionnelle ou personnelle, et dans l’ensemble de leurs dimensions aussi bien psychoaffectives que socio-économiques.

Deux rapports de recherche (à télécharger en fin d'article) ont été produits dans le cadre de cette étude :

  • le rapport « Intérêts d'être bénévole » en novembre 2011,
  • le rapport « Les représentations de l'engagement bénévole » en décembre 2013.

Ces deux rapports d'enquête éclairent les formes nouvelles que prend l’engagement bénévole, en particulier dans les associations. Ils soulignent la contribution essentielle des bénévoles à la vie de la cité.

Cet article de Jean-Michel Peter propose une synthèse du second rapport, « Les représentations de l'engagement bénévole ». L'enquête avait été conduite par questionnaire auto-administré auprès de 2 427 bénévoles engagés.

 

La vie associative facteur de rénovation du lien social


Deux faits retiennent particulièrement l’attention. Premièrement, l’engagement des bénévoles dans la vie de la cité reste très élevé. Ainsi, à la question sur les avantages de l’investissement dans les mouvements associatifs, coopératifs ou mutualistes, 68,1 % des répondants soulignent la « défense des valeurs de solidarité », 65,6 % « s’impliquer dans la vie locale » et 54,1% « recréer du lien social ».
 

Tableau 1 : Les valeurs attribuées par les bénévoles à leur engagement

Etude Fonda-Cerlis 2013_T1


Deuxièmement, le principe d’association et les pratiques de loisir sont plébiscités pour créer du lien social. À la question « selon vous, aujourd’hui en France, qu’est-ce qui contribue le plus à créer du lien social ? », 81,2 % répondent massivement l’engagement associatif, suivi par les pratiques de loisir (62,4 %). Les espaces traditionnels de socialisation sont beaucoup moins cités, comme l’école (43,3 %), voire peu cités comme le travail (27,8 %) ou la famille (25,9 %), ce qui est plus surprenant.


Tableau 2 : L’opinion des bénévoles sur la contribution à la création de lien social

Etude Fonda-Cerlis 2013_T2


À l’encontre du discours ambiant sur le délitement social, les associations opposent des myriades d’initiatives qui soutiennent le lien social. Dans une société minée par le pessimisme, elles sont dotées d’atouts indéniables pour mettre la société en « mode projet ». se saisir d’un ressort si puissant devrait donc être une priorité nationale et non le seul effet de la bonne volonté de ceux qui s’y engagent.

 

Motivations et intérêts d’être bénévole aujourd’hui


Le premier volet de l’étude, reposant sur une soixantaine d’entretiens qualitatifs, avait montré comment du devoir, voire de la mission sous couvert d’altruisme, l’engagement bénévole est passé à une forme privilégiée de réalisation de soi, avec l’avènement d’un « individu relationnel » pour qui les notions de plaisir et d’acquisition de compétences deviennent dominantes. « se connaître », « se produire », « se réaliser », tels sont les termes qui reviennent le plus souvent dans le discours des bénévoles sur leur parcours.

Le volet quantitatif de l’étude confirme ce changement radical de modèle d’engagement. La recherche d’expériences significatives pour soi-même est une condition sine qua non, qui contribue à faire du bénévolat un moment privilégié pour la reconnaissance de soi dans l’altérité.

Dans les réponses spontanées, reviennent souvent des expressions du type : « par choix personnel et intérêt depuis l’adolescence », « travailler pour le collectif est la meilleure façon de s’améliorer soi-même », « initiative personnelle », sont des réponses apportées pour qualifier son engagement. « Pratiquer régulièrement avec d’autres personnes de tous horizons socioprofessionnels qui partagent cette passion », « Faire vivre les passions et motiver les nouveaux membres », « Apporter du bon temps et enrichir la vie collective » font partie aussi des ressorts de l’engagement.

Les bénévoles considèrent que la rencontre et le partage d’une cause commune sont généralement les principaux vecteurs de l’engagement (61,2 % et 57,6 %). Même si, concernant les motivations de leur engagement, ils préfèrent encore mentionner massivement « Pour être utile à la société, faire quelque chose pour les autres » (67,8 %).


Tableaux 3 et 4 : Les raisons de s’engager dans une association / Les raisons d'adhérer à une association

Etude Fonda-Cerlis 2013_T3-4


L’importance du rapport à l’acquisition ou au développement des compétences se vérifie et se confirme à un niveau très élevé. Si 81 % des bénévoles estiment que leurs compétences sont mises en valeur par l’association, ils sont encore plus nombreux (93,6 %) à juger que l’exercice d’une activité associative leur a apporté des compétences ou des connaissances nouvelles. La valorisation et le développement des compétences, encore plus forts chez les jeunes et les étudiants, font donc désormais partie des facteurs déterminants de l’engagement bénévole dans les associations aujourd’hui.


Tableau 5 : Le développement des compétences

Etude Fonda-Cerlis 2013_T5


Les qualités ou l’utilité que se reconnaît la population bénévole sont avant tout celles de managers (57,2 %) ou au moins d’animateurs (49,7 %), ce qui indique à la fois l’importance prise par les fonctions organisationnelles dans les associations et une professionnalisation croissante. Le militant dévoué corps et âme à une organisation ou une cause n’est plus la figure dominante du bénévole.


Tableau 6 : Les qualités des bénévoles

Etude Fonda-Cerlis 2013_T6


Phénomène nouveau révélé par notre enquête, le facteur « déclencheur » de l’engagement résulte le plus souvent d’une démarche directe effectuée par un membre d’une association (49,8 %). La sollicitation et la cooptation figurent donc parmi les moyens les plus efficaces pour inciter à de nouvelles adhésions. Ce n’est plus la tradition familiale qui domine dans les racines de l’engagement (30,3 %), mais c’est le contact personnel par les dirigeants d’association qui est de loin aujourd’hui la méthode la plus fructueuse pour recruter de nouveaux bénévoles.

Ce phénomène est assez net dans le domaine sportif, avec une sollicitation par un ou des membres de l’association et où un dépannage occasionnel peut se transformer en un engagement plus durable.

Au final, s’associer et s’engager, c’est avoir des intérêts et des préoccupations en commun et former un groupe à partir de ces intérêts. On constate que dans les ressorts de l’engagement, le rôle de la famille, les relations au travail s’estompent au profit des réseaux d’amitié, et du partage de valeurs communes autour de moments conviviaux.

C’est une représentation de l’engagement qui navigue entre un idéal de réalisation de soi et d’acquisition de compétences, plus forte chez les jeunes et les étudiants, et une inscription dans une identité collective au nom d’un idéal de solidarité et d’intégration au niveau du local, plus affirmée chez les seniors.


Tableau 7 : Les circonstances de l’engagement associatif

Etude Fonda-Cerlis 2013_T7



Les résistances et freins à l’engagement bénévole


Paradoxalement la notion de compétences peut apparaître comme un frein notable à la prise de responsabilités pour nombre de bénévoles qui craignent de ne pas « être au niveau », y compris chez les plus diplômés. D’où la demande formelle de formation (28,3 %) pour accepter de nouvelles responsabilités, ou tout autre moyen d’acquérir des compétences.

D’une manière unanime, se dégage une plus grande attention aux demandes de formation, d’autant que les compétences requises aujourd’hui pour prendre des responsabilités comme dirigeant sont perçues comme de plus en plus solides.


Tableau 8 : La prise de responsabilités des dirigeants associatifs

Etude Fonda-Cerlis 2013_T8


S’exprime également une crainte pour un certain nombre de bénévoles, surtout chez les plus âgés, de se laisser submerger par des pesanteurs et une organisation trop lourde qui brideraient leur marge d’initiative et de liberté. D’où le souci récurrent qui émerge de « préciser le rôle et les limites de chacun sans les rejeter » et « la question du temps et du partage des tâches à effectuer ».

Émerge à travers les réponses, une véritable demande auprès des dirigeants associatifs « d’accepter de s’adapter en fonction des contraintes et du désir d’investissement de chacun » et d’« expliquer clairement aux gens ce qu’ils peuvent apporter et ce qui leur est demandé ». L’engagement traditionnel, enraciné dans des appartenances « communautaires », fondé sur une intégration verticale au sein de structures souvent fédérales, s’inscrivant dans la durée, privilégiant le nous, est un modèle moins dominant. Ce modèle laisse progressivement place à un « engagement distancié », voire « critique » et du pouvoir de dire non au nom du « je ».
 

On est passé de « l’individu anonyme » à « l’individu relationnel »


Enfin, la dernière question proposée dans l’enquête confirme le souhait de reconnaissance symbolique de l’engagement bénévole de la part des pouvoirs publics et des structures associatives : il faut une vraie reconnaissance du statut de bénévole.

Concrètement cette reconnaissance peut être la prise en compte de l’activité bénévole, dans le calcul de la retraite. Pourtant cette reconnaissance symbolique n’est pas seulement fondée sur des aspects financiers ou statutaires, mais plutôt sur le respect de la personne (faire confiance, laisser des initiatives et des responsabilités…) : « ce n’est pas de l’assistanat dont ont besoin les associations mais de liberté d’action et d’encouragement. »

D’autre part, un des moyens de satisfaire cette demande est de mieux prendre en compte les besoins et aspirations personnels : « donner du sens à sa vie », « se faire plaisir », « rechercher du bien-être », « sens de l’autonomie tout en étant au service de l’intérêt local ou de la société », etc. Le bénévole ne veut plus être considéré comme une variable d’ajustement corvéable à merci au service d’une institution aussi philanthropique soit-elle, au détriment de ses choix et satisfactions personnelles.

En conclusion : ces études permettent de comprendre de manière fine les formes nouvelles que prend l’engagement bénévole aujourd’hui. On est passé de « l’individu anonyme » à « l’individu relationnel » pour qui les notions de plaisir, de développement personnel et de connaissance des autres sont déterminantes pour motiver l’engagement.

Au cœur de la notion d’engagement bénévole, existe un sentiment de libre choix en interaction avec une recherche de bien-être et de sociabilité, que permet le développement du temps libre.

Les résultats posent l’apparent paradoxe actuellement en question dans l’engagement bénévole, entre recherche identitaire et liens sociaux. Son développement repose en dernière instance sur l’insertion de l’individu au sein d’un collectif dont il partage des normes et des valeurs communes. L’action collective, et sa capacité à infléchir la décision politique et à transformer le monde, ne peut se développer qu’en tenant compte de ces mutations.

Dans cette perspective, l’identité comme les collectifs sont issus d’une coproduction au sein de laquelle l’individu occupe une place centrale et dont l’engagement associatif constitue une voie possible, d’une richesse indéniable, notamment comme forme de résistance au délitement social. Cependant la prudence s’impose s’il s’agit de faire du milieu associatif l’ultime recours face à un repli sur soi.

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