Engagement

Les associations : un espace d’apprentissage collectif

Tribune Fonda N°234 - L’engagement associatif, source d’apprentissages - Juin 2017
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François Rousseau
François Rousseau
L’immatériel est devenu un facteur majeur de création de richesses individuelles et collectives, mais aussi d’emplois. Il le sera de plus en plus dans les années à venir. Dans l’économie de l’immatériel , ce ne sont pas les facteurs physiques (la localisation, les matières premières), ou financiers qui sont déterminants, mais avant tout le capital « humain » des organisations : leurs valeurs, leurs savoirs, leurs capacités à innover, à instaurer des relations constructives avec leurs partenaires, avec leurs clients et leur environnement.

La nécessité de compétences transversales et sociales

Plusieurs tendances de fond expliquent cette évolution : la tertiarisation croissante de nos économies, l’élévation du niveau de qualification moyen des populations, l’explosion des technologies de l’information et de la communication, la course à l’innovation. Cette économie de l’immatériel requiert de la part de ses acteurs des compétences spécifiques, notamment des compétences dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. Mais également une capacité à chercher l’information, la hiérarchiser, la décrypter ou encore la produire. Elle requiert aussi un haut niveau de connaissances allié à des capacités à innover, à faire preuve d’imagination et de créativité. Elle requiert enfin d’importantes compétences dites sociales : capacité à travailler avec autrui, à faire preuve d’empathie, à communiquer, à avoir le comportement ou les paroles adaptées aux situations, à travailler en réseau, à prendre des initiatives.

Cette évolution ne remet pas en cause le rôle central joué par les associations, à côté de la famille, de l’école et de l’entreprise, dans la formation de l’individu, ou plus précisément du citoyen. Au contraire, elle incite les associations à l’amplifier. De même, elle ne remet pas en cause leur rôle au titre de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes les plus en difficulté. Elle les incite cependant à en réinterroger les modalités, dans un contexte où les transformations en cours de notre économie supposent et supposeront, d’après tout un ensemble de travaux , beaucoup plus de polyvalence et de mobilité professionnelle, précisément de la part des personnes les moins qualifiées.

Dans ce contexte, l’acquisition par ces jeunes de compétences transversales et sociales est une priorité. Des compétences sociales pour pouvoir s’insérer dans une diversité de milieux professionnels, des compétences transversales pour pouvoir les appliquer à une diversité d’objets et de situations professionnelles : capacité à s’organiser, à rendre compte, à mener une action en autonomie, voire capacité à gérer un micro-projet et son budget de A à Z.

Notre système éducatif français dispose pour l’instant de très peu d’atouts pour faire face à cette évolution de l’économie. S’il garantit un haut niveau de connaissances à ceux qui accèdent à des études supérieures et les réussissent, ses enseignements donnent en revanche très peu de place à la créativité et à l’imaginaire, à la prise d’initiatives. Ils ne se donnent pas non plus comme priorité de développer les aptitudes de chacun à concrétiser ses idées, entreprendre, innover... avec les autres.


Les associations : une ressource pour la formation des individus

Inversement, les associations disposent, dans ce même contexte, de nombreux atouts pour jouer un rôle nodal de formation de l’individu et des acteurs économiques de demain, de par leurs valeurs de référence, leur histoire – et notamment le rôle prépondérant qu’y a joué l’éducation populaire –, le type d’activités qu’elles développent – qui relèvent pour la majorité d’entre elles de l’économie de services – leurs principes de fonctionnement.

Mais les associations réunissent-elles toujours les conditions leur permettant aujourd’hui de contribuer de manière optimale à la formation des individus et plus particulièrement des jeunes ? Ou plutôt quels seraient les quelques principes méthodologiques et de fonctionnement qu’il leur faudrait renforcer pour jouer pleinement le rôle qui pourrait être le leur dans l’acquisition par les individus de savoir-faire et savoir-être contribuant profondément à renouveler et à dynamiser notre économie ?
Cette perspective suppose selon nous notamment de se demander :

  • Comment les associations peuvent-elles avoir des fonctionnements plus inclusifs ?
  • Comment rendre les fonctionnements associatifs (encore) plus coopératifs ?
  • Comment développer encore plus la créativité des associations ?

 

Adopter des fonctionnements inclusifs

L’enjeu de fonctionnements plus inclusifs des associations est d’optimiser le capital humain ou plutôt, et cela revient au même, d’amener chaque individu à « donner le meilleur de lui-même », bref à s’engager.

Mes interventions auprès de nombreuses associations m’ont convaincu qu’elles ne facilitaient pas toujours l’engagement de leurs membres, qu’ils soient bénévoles ou professionnels. Inversement, les expériences d’équipes citoyennes, impulsées par l’association Monalisa (Mobilisation nationale pour la lutte contre l’isolement des aînés), ou différentes pratiques existantes dans certains centres sociaux ou espaces de vie sociale, semblent fonctionner, pour nombre d’entre elles comme des creusets d’engagements citoyens. Il nous semble que, dans leurs fonctionnements, ces associations font écho aux travaux canadiens sur l’auto-détermination et l’engagement . Deci et Ryan y postulent l’existence de trois besoins de base, dont la satisfaction dans un environnement donné est la condition pour qu’un individu atteigne un optimal en termes de développement personnel, au plan comportemental, et d’expérience.

La satisfaction du besoin d’appartenance découle des interactions avec autrui, du sentiment de se sentir connecté, d’un sentiment partagé de « faire un » avec les autres membres du groupe. La satisfaction du besoin de compétence découle du sentiment d’interagir efficacement avec son environnement, et d’utiliser ses différentes capacités, de les voir sollicitées. La satisfaction du besoin d’autonomie renvoie au sentiment d’être à l’origine de son comportement, de prendre des décisions utiles pour soi et pour les autres.
Ces sentiments dépendent des interactions de l’individu avec son milieu, et réciproquement. Du même coup, il est décisif que les fonctionnements associatifs garantissent le fait d’accueillir les nouveaux bénévoles et professionnels au sein de la « communauté », permettent l’identification par tous des habiletés de chacun. Il est tout aussi important que ces fonctionnements associatifs reconnaissent en continu les contributions de chacun à la construction du projet, aux avancées collectives dans sa mise en œuvre, garantissent a minima l’existence d’interactions positives et solidaires entre les membres du groupe autour de valeurs partagées. En outre, il est essentiel que chacun soit associé à la décision, et notamment quand cette décision le concerne, et dans tous les cas, puisse contribuer à la construire en connaissance de cause.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : ces fonctionnements associatifs ne sont pas le fait des seuls dirigeants, qu’ils soient bénévoles ou professionnels, mais de l’ensemble des membres de l’association ou du collectif constitué pour la conduite de telle ou telle action. Il s’agit bien pour l’ensemble des membres du groupe de faire société ensemble et avec chaque individu qui le compose.

 

Davantage de coopération

Rendre les fonctionnements associatifs plus « coopératifs » est la deuxième condition à réunir, selon nous, pour que les associations contribuent plus fortement à la formation de l’individu. Cette ambition ne va pas de soi pour de nombreuses associations, fortement institutionnalisées, très professionnalisées, et structurées, dans leurs fonctionnements par une relation de type hiérarchique (par définition antinomique avec la relation coopérative), la relation employeur-salarié. L’enjeu de ces fonctionnements plus coopératifs est l’acquisition de compétences au travail en réseau. La coopération est en premier lieu une posture et un état d’esprit : je suis dans la coopération, si, dans l’exécution de la mission qui m’est confiée, je prends en compte les autres, leurs compétences et habiletés, leurs marges de manœuvre, les projets spécifiques qui sont les leurs, sur la base d’une relation d’égalité. Coopérer, c’est aussi agir ensemble pour atteindre un objectif partagé.

Ainsi, des fonctionnements en mode projet sont de nature à faciliter l’apprentissage du travail en réseau : constitution d’un groupe « ressource », explicitation en commun des effets recherchés et objectifs poursuivis, identification des contributions de chacun à chacune des étapes de la mise en œuvre du projet, évaluation continue... De nombreuses associations expérimentent ces modes de fonctionnement, rompant ainsi avec les fonctionnements en silo, par services, pyramidaux, par lignes hiérarchiques.

 

Développer la créativité et l’innovation

Le fonctionnement des associations comme espaces de créativité, d’innovation, et d’apprentissage collectif permanent, est une troisième condition à réunir pour que les associations jouent tout leur rôle dans la formation de l’individu. D’autant plus que les organisations de travail, qui aujourd’hui sont les plus performantes, sont d’ores et déjà des organisations réactives, innovantes, apprenantes.

La pratique ponctuelle ou régulière, au travers de différentes techniques de créativité, d’une recherche collective de solutions ne permet pas que les individus acquièrent une culture de l’innovation et que les associations la construisent . Cette acquisition suppose qu’ils baignent intensément ou durablement dans un véritable éco-système d’innovation.

À l’évidence, les associations sont pour nombre d’entre elles des lieux d’innovation et de créativité. Les exemples seraient légion de la manière dont les associations se sont emparées historiquement de besoins mal ou peu pris en compte et y ont répondu de manière innovante dans des domaines aussi divers que l’accompagnement scolaire, l’accompagnement des demandeurs d’emploi, la création d’entreprises, le développement durable… Le dernier numéro de La tribune fonda ayant porté sur la question de l’innovation sociale, nous y renvoyons le lecteur.

Les ressorts de cette culture de l’innovation s’enracinent, entre autres, dans le projet de société dont les associations peuvent être porteuses, l’engagement de ses membres, quelquefois le refus partagé d’une forme de fatalité qui amène ses membres à s’emparer de besoins peu ou mal pris en compte. Dans le même temps, de nombreuses associations peinent à investir de nouveaux enjeux sociaux ou institutionnels et à se positionner vis-à-vis de ceux-ci dans une dynamique d’innovation. Ainsi, les associations accueillant des adultes en situation de handicap ont souvent du mal à se positionner dans une dynamique d’innovation par rapport aux processus dits de « désinstitutionnalisation » aujourd’hui en cours dans l’action auprès de ces personnes. De même, de nombreuses structures associatives accueillant des enfants dans leurs temps libres, peinent à faire évoluer leurs relations aux parents, ou à l’institution scolaire.


Un meilleur fonctionnement des associations comme éco-systèmes de créativité et d’innovation gagnerait selon nous à s’appuyer sur plusieurs leviers :

  • l’optimisation de leurs ressources sociales, de leur capital humain, en évitant toute approche trop normative et en faisant vivre au contraire une forme de « biodiversité » des talents et contributions. Le recrutement de profils et compétences atypiques au sein des associations est de nature à favoriser cette alchimie ;
  • le développement d’une forme de curiosité collective : état des savoirs sur l’objet associatif, passage en revue de ce qui se fait ailleurs, ouverture au point de vue de l’usager, du partenaire, de l’habitant, pratique du débat contradictoire ;
  • l’apprentissage permanent : il s’agit d’essayer, de tester, de prendre le temps de l’expérimentation, d’en tirer des enseignements, de construire des savoirs . L’absence récurrente de traces dans les associations sur les processus, sur ce qui a marché et ce qui n’a pas marché et sur les raisons pour lesquelles on a changé de cap, comme l’absence de démarches de capitalisation des expériences et des savoirs, est de ce point de vue dommageable : une culture de la créativité est aussi une culture de la mémoire, de l’héritage, de la transmission ;
  • les technologies de l’information et de la communication : celles-ci permettent non seulement de s’ouvrir à de nouvelles connaissances et à différents réseaux de créativité, mais aussi de constituer des bibliothèques virtuelles, de diffuser l’innovation, de la mettre en résonance avec ce qui se pratique ailleurs ;
  • la reconversion régulière de l’organisation et de ses membres autour de nouveaux défis, de nouvelles expériences collectives ;
  • l’évolutivité continue du projet associatif qui se nourrit des acquis de l’expérience, des apports de chacun, des nouvelles actions qui découlent des nouveaux défis.

 

Quelle formation des dirigeants ?

Autrement dit, les associations joueront un rôle d’autant plus fort et en prise avec les évolutions de notre économie, au titre de la formation des individus, de leur insertion sociale et professionnelle, et de l’acquisition par ces derniers de compétences nodales pour les années qui viennent, que les associations fonctionneront comme espaces d’apprentissage collectif permanent.

Ce n’est cependant pas la priorité de nombreuses associations, souvent gérées dans une logique de « stocks » comme des « entreprises à l’ancienne », ni-même de l’essentiel de l’offre de formation des dirigeants associatifs.

Les analyses précédentes inciteraient à développer la formation des dirigeants associatifs autour :

  • de la mobilisation de leurs compétences sociales dans l’exercice de la fonction employeur et dans la relation aux bénévoles ;
  • du développement du bien-être dans l’engagement et au travail, de la qualité de l’emploi associatif ;
  • des technologies de l’information et de la communication ;
  • de l’animation et l’autonomisation des collectifs d’action ;
  • de la mise en place de parcours tutorés vis-à-vis des individus (qu’ils soient bénévoles, en service civique ou salariés) et de démarches de Gpec, organisés non pas seulement autour de l’acquisition des compétences métiers mais des compétences sociales et transversales ;
  • des méthodes de l’innovation « coopérative » ;
  • du management du projet associatif en tant que support d’une formation du citoyen tout au long de la vie et d’apprentissage sociétal.
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