Engagement

L’engagement bénévole des jeunes : de nouveaux défis à relever ?

Tribune Fonda N°239 - Les dynamiques de l'engagement - Septembre 2018
554
Emmanuel Rivat
Emmanuel Rivat
Face aux grands défis du XXIe siècle, les associations se posent des questions sur la manière de mobiliser les citoyens, et notamment les jeunes. Comment favoriser l’engagement bénévole des jeunes ? Avec quelle offre et quels outils de mobilisation ? Par quels canaux de communication ?

Le constat est connu et commenté. La plupart des organisations associatives rencontrent trois grandes difficultés : un engagement souvent de court-terme des jeunes sur des périodes de quelques mois, une faible représentation des jeunes dans les instances dirigeantes et, lorsqu’ils y sont présents, un important turn-over des jeunes cadres associatifs1.

À partir d’une étude de plusieurs mois, cet article nuance cette thèse en analysant les motivations de l’engagement pour les jeunes, et comment les associations de jeunes expérimentent de nouveaux parcours d’engagement, plus inclusifs.
 

— Focus 1 - L’évaluation de l’expérimentation APOJ du Fonds d’Expérimentation Jeunesse (en %)

Cet article reprend les enseignements de l’évaluation d’une expérimentation nationale menée auprès de 16 associations de jeunes2 (c’est-à-dire dirigées par des jeunes de moins de 30 ans) dans le cadre du Fonds d’expérimentation jeunesse.

À rebours des injonctions à l’engagement dont font l’objet les jeunes, cette expérimentation a eu pour objectif de donner les moyens aux associations de jeune d’expérimenter de nouvelles actions pour augmenter le nombre de jeunes engagés, notamment ceux éloignés de l’engagement.

L’évaluation de cette expérimentation menée par l’Agence Phare visait, quant à elle, à mieux comprendre les conditions politiques, sociales et économiques de l’engagement des jeunes par les jeunes, selon des logiques dites de « pair-à-pair ».

Cette évaluation a fait l’objet de plus de 200 entretiens avec des jeunes et d’une centaine d’observations en immersion afin d’analyser les processus d’engagement au cœur des organisations, pendant 18 mois entre 2014 et 2016.


Les jeunes s’engagent pour des raisons multiples


Jusqu’à présent, les travaux soulignent l’idée d’un « effet de génération » pour expliquer les nouvelles dynamiques de l’engagement : les nouvelles générations (dites « X », « Y », ou encore « Z ») souhaiteraient – davantage que leurs prédécesseurs – un engagement sans contrainte, plus ponctuel et ludique, sur des missions de court-terme3. Cette analyse d’un long changement générationnel peut cependant être nuancée.

Si certains jeunes continuent de s’engager principalement en raison de leur attachement à une cause – le plus souvent quand il s’agit de jeunes venant de milieux politisés –,  beaucoup affirment qu’ils s’engagent d’abord pour mieux s’informer sur des causes (« l’Europe », « les perturbateurs endocriniens », « le vivre ensemble ») autant que pour les défendre. Le premier engagement est souvent guidé par la volonté d’en savoir plus, de se renseigner, d’apprendre.

L’épanouissement personnel est également de plus en plus mis en avant par les jeunes bénévoles comme facteur d’engagement et d’implication sur le long-terme4. S’engager dans une association devient un moyen de rencontrer d’autres jeunes, mais aussi de sortir d’un milieu familial, scolaire ou même d’un territoire. Par la découverte de nouvelles expériences, au contact des autres, l’engagement se vit alors comme une opportunité pour mieux se connaitre soi-même.

Pour certains, et surtout à partir de 18 ans, l’engagement peut-être considéré comme une opportunité pour aller à la recherche d’un premier emploi. C’est particulièrement le cas pour les jeunes les plus démunis, et donc les moins dotés en capital social ou culturel, pour qui s’engager dans une association donne la possibilité de construire un CV, d’acquérir des compétences, de tisser un réseau dans un secteur d’activité spécifique5. Cette motivation professionnelle vient souvent renforcer d’autres types de motivations.


— Focus 2 - Les moteurs de l’engagement : des raisons plurielles

Les motivations personnelles et politiques de l’engagement sont souvent renforcées par des motivations professionnelles, comme c’est le cas de Samuel, jeune dirigeant d’une association de jeunes mobilisée sur la promotion du service civique.

Si Samuel constate que ses premières années d’engagement dans des associations locales sont guidées par des motivations « insouciantes », « juste pour s’amuser », sa découverte des valeurs de l’éducation populaire lui a donné envie de prendre des responsabilités.

Au moment de commencer ses études supérieures, Samuel précise ainsi que son engagement lui a permis de découvrir un milieu professionnel : « Je me suis dit que je pouvais continuer. Que cela me faisait de l’expérience, et me permettait de rencontrer du monde ».

Devenu président de son association, il a ensuite obtenu un emploi dans le secteur de l’animation sociale, en valorisant son réseau, ses « soft skills » (confiance en soi, apprendre à travailler en équipe) et ses compétences transversales (gestion de projets, démarchages de partenaires).

 

Cette transformation des motivations de l’engagement a pu se traduire par un malentendu : alors que pour les acteurs associatifs un engagement de long terme est synonyme de sincérité vis-à-vis d’une cause et de loyauté, les motivations professionnelles signaleraient une faible adhésion des jeunes aux valeurs des associations et seraient la cause de la volatilité de leur engagement. Or ce sont souvent les différents formats de mobilisation qui sont peu adaptés à ces nouvelles motivations.


L’expérimentation de nouveaux programmes d’engagement


Les études s’accordent : la jeunesse présente un fort potentiel d’engagement6. 46 % des jeunes de moins de 30 ans se disent prêts à s’engager pour une cause contre 31 % des plus de trente ans ; et près de 80 % des moins de 30 ans sont déjà bénévoles ou pourraient envisager de le devenir7. L’évaluation de l’expérimentation APOJ montre que, pour mobiliser, les associations de jeunes proposent des programmes d’engagement qui présentent trois caractéristiques communes.

Tout d’abord, plutôt que de recourir à des formations politiques ou techniques, certaines associations donnent une plus grande place à l’expression des émotions des bénévoles en amont des projets et des actions. Elles remettent au goût du jour l’importance des « groupes de paroles », à l’image du Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), ou encore proposent, comme Ticket for Change, des méthodes et des techniques de développement personnel.

De plus, plutôt que de figer les modèles d’action, les associations de jeunes proposent de construire son propre projet d’engagement. La construction de l’action devient un aspect central du programme d’engagement, à l’image de ce que propose l’association Horizon à Dunkerque8. Il est ensuite décliné en plusieurs étapes (participer à un projet, construire un projet, participer à la gouvernance).


— Focus 3 - Vers une gouvernance plus inclusive des bénévoles

Alexandre, Chloé, Éric sont responsables de Générations Cobayes, une association qui sensibilise les jeunes aux risques liés aux perturbateurs endocriniens, en proposant une approche de la prévention renouvelée, en valorisant les messages humoristiques et décomplexés.

Ayant constaté que les associations traditionnelles de leur domaine ne laissent pas suffisamment de place aux jeunes pour proposer leurs propres messages de prévention et pour s’engager de façon rapide et adaptée, ils proposent aux bénévoles des modes d’organisation plus horizontaux, par exemple en offrant la possibilité d’accéder au « conseil d’administration » de l’association en fonction de son degré d’engagement (que les jeunes soient bénévoles, volontaires ou salariés).

Surtout, cette association propose une répartition des responsabilités par un système d’élection sans candidats déclarés (sociocratie) permettant « de clarifier les attentes et les envies de chacun, ainsi que les  capacités d’engagement réelles pour l’association »9.


La montée en responsabilité des bénévoles est désormais plus rapide, selon une logique d’engagement « à chaud ». Les jeunes n’ont plus besoin d’avoir prouvé leur expérience ou une ancienneté, ils accèdent à des postes de responsabilité en fonction de leur degré de motivation et d’implication. Des formations et la constitution de binômes de bénévoles-salariés peuvent alors être proposées aux nouveaux élus pour accompagner progressivement leur montée en compétence, comme dans le cas de l’association Etudiants et Développement.

Globalement, les associations de jeunes tendent à personnaliser l’accompagnement à l’engagement de leurs bénévoles. Elles proposent du mentorat pour la construction de projets, des formations pour aider à acquérir des compétences. Le numérique, dans ce contexte, est un outil de plus en plus envisagé pour construire et informer un plus grand nombre de jeunes, mais il favorise surtout l’engagement des étudiants et ne permet pas de toucher toutes les catégories de jeunes10.


Donner plus de moyens et de pouvoir aux jeunes bénévoles ?


Dans le cadre de l’évaluation de l’expérimentation APOJ, il apparaît que les associations de jeunes cessent de considérer les bénévoles uniquement comme des ressources (des militants locaux se mobilisant sur des campagnes et/ou de futurs donateurs), pour leur donner la possibilité d’être acteurs de la construction des actions et du projet de l’association.

Les associations de jeunes les plus mobilisatrices sont celles qui parviennent à proposer des programmes d’engagement inventifs, progressifs, voire personnalisés, répondant aux attentes d’épanouissement et d’apprentissage des bénévoles. Les jeunes sont enfin fortement en attente d’un engagement pragmatique, rattachés à des impacts concrets.

Cette évolution n’est pas uniforme car le champ des associations de jeunes demeure traversé par une différence majeure. Certaines associations, attachées aux récits de l’éducation populaire, visent à mobiliser davantage sur de fortes valeurs militantes tandis que d’autres,  influencées par les récits de l’entrepreneuriat social, tendent à valoriser un discours « startup », des logiques « projets », et une ambition de croissance rapide. Rares sont les associations parvenant à articuler ces deux tendances.
 

  • 1. Fonds d’expérimentation Jeunesse, Cahier des charges de l’expérimentation APOJ, 2015.
  • 2. L’expérimentation nationale APOJ est composé de projets portés par des associations de jeunes dans les années 1970 (Mouvement rural Jeunesse chrétienne, Jeunesse ouvrière chrétienne, Concordia, Génépi), des associations étudiantes nées dans les années 1990 (Animafac, Étudiants et Développement, Jeunes européens, Jets d’encre), dans les années 2000 (Ticket for Change, Génération cobayes), des associations destinées à la représentation des jeunes (Forum français de la jeunesse, Forum régional des jeunes en Lorraine), et des associations locales (Horizon, 2KZ, Réseau des jeunes volontaires 78). Agence Phare, évaluation de l’expérimentation APOJ, fonds d’expérimentation Jeunesse, 2017. Lien : http://bit.ly/évaluationexpérimentationAPOJ
  • 3. Monique Dagnaud, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Nouveaux débats », 2013, 1ère éd. 2011.
  • 4. France Bénévolat, Rapport 2015.
  • 5. Il faut souligner que la montée en puissance des motivations professionnelles de l’engagement peut s’expliquer par la situation du marché de l’emploi. Ainsi, la moitié des 15-24 ans ont un emploi précaire en 2014, contre 17 % au début des années 1980 (Observatoire des inégalités, « L’évolution de la précarité de l’emploi selon l’âge », octobre 2016).
  • 6. France Bénévolat, « La situation du bénévolat en France », 2017.
  • 7. Crédoc, Enquête « Conditions de vie et aspirations », 2015.
  • 8. Voir le programme d’engagement « Horizon Jeunes » : https://associationhorizon.wordpress.com/
  • 9. Entretien avec un jeune de Générations Cobayes, Agence Phare, Évaluation de l’expérimentation APOJ, op.cit.
  • 10. Agence Phare, Evaluation de l’expérimentation APOJ, Fonds d’Expérimentation Jeunesse, 2017, p.66 et p.80
Analyses et recherches
Analyse