Enjeux sociétaux

L'éducation : un droit pour tous qui souffre trop d'exceptions

Tribune Fonda N°242 - Favoriser l'accès de tous à l'éducation - Juin 2019
Vanessa Martin
Vanessa Martin
Et Aide et Action
L’accès à l’éducation est un droit fondamental et figure parmi les 17 Objectifs de développement durable (ODD). Pour rendre ce droit effectif pour tous, une approche fondée sur un universalisme progressif est à défendre.
L'éducation : un droit pour tous qui souffre trop d'exceptions

L’éducation est un droit fondamental1 inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, dans la Convention internationale des droits de l’enfant ainsi que dans de nombreuses législations nationales.

Elle est également un droit moral, réaffirmé depuis la fin des objectifs du Millénaire pour le développement comme absolument prioritaire : en 2015, 195 chefs d’État ont ainsi pris l’engagement d’offrir douze années d’éducation gratuite à tous les enfants d’ici 2030 (ODD n°4)2, faisant ainsi de l’éducation préscolaire, primaire et du premier cycle du secondaire une voie royale et sacrée pour éradiquer la pauvreté, promouvoir la croissance, diminuer les maladies et famines3 et construire une société de paix durable…

Pourtant, 262 millions d’enfants dans le monde en sont aujourd’hui totalement privés. 46 % d’entre eux n’ont que très peu de chances de recevoir une éducation gratuite d’ici 2030 et 31 % n’en ont strictement aucune4.

 
262 millions d'enfants exclus de l'éducation


Plus grave encore, ces statistiques déjà impressionnantes ne reculent plus5 depuis plusieurs années. En dépit des millions d’euros déjà investis et d’une mobilisation sans précédent autour de l’accès à l’éducation, force est de constater que les programmes d’aide à l’éducation échouent à atteindre la totalité des populations.

Pour quelles raisons ? Qui est responsable ? Comment y remédier et à quelle vitesse ? Car au rythme actuel, l’objectif d’une éducation de qualité pour tous d’ici à 2030 ne sera pas atteint en temps et en heure, a déjà alerté l’Unesco. Et comment pourrait-il en être autrement alors qu’en 2019, soit à peine dix ans avant la date ciblée, plus de la moitié des enfants et adolescents du monde n’apprennent toujours pas ?6

 
Seul(e)s face aux discriminations


Ces jeunes sont pour la plupart issus des communautés les plus vulnérables,exclus de l’éducation, mais aussi de tous les services sociaux de base. Ils sont nés pauvres, filles, handicapés, au sein d’une ethnie ou d’une religion minoritaire, parfois dans des zones de conflits ou de crise.

Derrière ces grandes catégories se cachent de multiples disparités, des histoires singulières d’hommes et de femmes qui subissent chaque jour le poids grandissant des inégalités et des discriminations. Les causes de leur exclusion sont nombreuses et, surtout, elles se cumulent: une fille née dans une famille pauvre, appartenant à une ethnie minoritaire et déplacée en raison de conflits, n’aura pratiquement aucune chance d’aller à l’école. Elle aura, par contre, plus de risques d’être mariée avant ses 18 ans7 et de tomber enceinte précocement.

 

 

Des inégalités en hausse, partout


Ces barrières qui s’accumulent rendent l’intégration de ces jeunes8 8 encore plus difficile. D’autant que ces derniers sont le plus souvent invisibles aux yeux des états. Les programmes développés pour les inclure peinent à les intégrer puisqu’ils n’agissent pas (ou encore trop rarement) de manière simultanée sur tous les freins.

Certaines régions du monde sont plus affectées que d’autres : ainsi, plus de la moitié des 262 millions d’enfants exclus de l’éducation vivent aujourd’hui en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Pour autant, les pays développés sont loin d’être épargnés par ces inégalités d’accès à l’éducation. La France en est, malheureusement, un exemple, puisque plusieurs milliers d’enfants et adolescents9 vivant sur le sol français se voient régulièrement refuser l’accès aux écoles.

Pourtant, discriminer ainsi ces enfants, leur refuser une chance de construire la vie dont ils rêvent, coûtera cher, tant à ces jeunes individus, privés de toute opportunité, qu’à la société.


Des enfants réfugiés prêts à se suicider faute d'espoir


Les 50 millions d’enfants déplacés dans le monde n’ont aujourd’hui que très rarement l’opportunité d’être scolarisés, faute d’école ou d’enseignant, faute d’argent pour payer les frais de scolarité, faute également de parler la langue de l’état où ils se trouvent. Ces déplacements, qui les forcent à quitter leurs villes natales en raison de conflits, de catastrophes naturelles ou pour des raisons économiques, sont une épreuve, un déracinement et une exposition aux violences de toutes sortes. Au cours des derniers mois, traités et déclarations10 se sont multipliés, montrant la volonté des hommes politiques d’intégrer ces enfants réfugiés dans des systèmes d’éducation nationaux. Mais ils sont loin de tenir leur promesse. Car ces enfants déplacés, migrants ou réfugiés sont le plus souvent condamnés à rester seuls toute la journée ou à être exploités. Les conséquences psychologiques sont irrémédiables et peuvent parfois conduire des enfants au suicide11.

Négliger ces jeunes est sans conteste une violation des droits humains, qui favorisera dès demain l’émergence d’incompréhensions, de violences et de conflits. Pour Aide et Action, c’est dans ces situations de crise que l’éducation est déterminante : sur le court terme, elle améliore le développement des enfants durant les périodes où ils sont le plus vulnérables ; sur le long terme, elle bénéficie aux sociétés dans lesquelles des enfants déplacés ont trouvé refuge et contribue à la stabilité sociale et à la paix.


5 dollars par an et par enfant pour un universalisme progressif


Malheureusement, atteindre l’éducation pour tous d’ici 2030 est fort peu probable. L’Unesco estime qu’il manque 39 milliards de dollars par an pour parvenir à atteindre l’ODD n°4. En stagnation pendant près d’une décennie, l’aide au développement allouée à l’éducation a atteint un plus haut historique en 2016,  à 13,4 milliards de dollars12. Mais cela ne représente guère plus de 5 dollars par an et par enfant13. Au delà du sous-investissement14, l’aide à l’éducation reste mal ciblée. Au Nigéria et au Soudan, qui comptent respectivement 8,7 millions et 2,7 millions d’enfants déscolarisés, la part de l’aide bilatérale reçue pour l’éducation représente 6 % de l’aide totale, et cette part tombe à 4 % pour le Soudan (chiffres de l’OCDE).

Bien sûr, l’aide à l’éducation internationale n’est pas l’unique solution, mais elle reste un levier majeur. Car les états, premiers garants du droit à l’éducation, peinent à changer la donne : ils investissent certes (en moyenne 16,9 % du total des dépenses publiques en Afrique subsaharienne en 2016) mais ils sont confrontés à la faiblesse des PIB, de la base fiscale et de leurs capacités à collecter les impôts en relation avec le nombre important et croissant d’enfants à scolariser. Les familles, déjà exsangues financièrement, n’ont aucune chance d’améliorer seules la situation éducative de leurs enfants.
 
Pour permettre l’intégration des exclus, l’aide internationale à l’éducation doit donc augmenter, en particulier l’aide au préscolaire, reconnue comme outil clé pour lutter contre les inégalités15.

D’autres actions doivent être déployées parallèlement pour qu’un maximum de progrès soient réalisés avant 2030, à savoir la collecte de données désagrégées pour mieux connaître ces populations en situation de vulnérabilité et le développement de programmes qui agiront simultanément sur tous les obstacles. Aide et Action en appelle donc à un universalisme progressif afin de prioriser dès maintenant les progrès pour celles et ceux qui sont les plus vulnérables avec des cibles très précises, des interventions précoces et l’allocation de ressources adaptées.

Sans ces moyens, l’éducation de qualité pour tous restera sans surprise une chimère : inégalités et discriminations laisseront sur le bord de la route des générations entières d’enfants vulnérables. Et nous en serons tous responsables.

 


Crédit photo ©Aide et Action

 

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  • 1. Right to Education Handbook, Right to Education Initiative, 2019, Unesco.
  • 2. ODD n°4 : « Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie. »
  • 3. L’éducation a été reconnue lors de l’adoption des ODD comme un droit aux effets multiplicateurs : il donne accès aux autres droits (civiques et politiques, culturels, bien-être physique et émotionnel et droits économiques) et les accroît.
  • 4. Extraits de Unlock education for everyone: delivering the pledge to leave no one behind in education, Send my friend to school, 2019.
  • 5. « Le nombre de personnes exclues de l’éducation a chuté régulièrement de 2000 à 2007 mais les progrès ralentissent et stagnent », note le rapport Leaving no one Behind : how far on the way to universal primary and secondary education?, UIS, 2016.
  • 6. De nouvelles estimations laissent d’ailleurs penser qu’en 2030, 1,5 milliard d’adultes n’auront pas reçu d’éducation au delà du primaire, d’après Unlock education for everyone: delivering the pledge to leave no one behind in education, op. cit.
  • 7. Dans plus de 25 pays, 1 femme sur 3 est mariée avant l’âge de 18 ans et 1 sur 5 a son premier enfant avant d’être majeure. D’après Economic impacts of child mariage: global synthesis report, Banque Mondiale, 2017.
  • 8. Les inégalités ont conduit à des situations dramatiques. En 2019, 2 fois plus de filles que de garçons ne commenceront jamais l’école et les enfants et les jeunes les plus pauvres ont 4 fois plus de risques de ne pas aller à l’école et 5 fois moins de chances de terminer l’éducation primaire que les jeunes plus aisés, d’après Unlock education for everyone: de- livering the pledge to leave no one behind in education, op. cit.
  • 9. Plus de la moitié des 8 à 10 000 enfants vivant en bidonvilles et en squats ne sont pas scolarisés en France (Unicef). De nombreuses mairies n’hésitent pas à enfreindre le code de l’éducation et à prétexter une absence de justificatif de domicile pour ne pas accueillir ces enfants. C’est aussi le cas des enfants vivant en habitat précaire. De nombreux jeunes sont également exclus plusieurs mois durant de l’éducation quand ils n’ont pas de représentants légaux et quand leur minorité est contestée. Beaucoup de jeunes en situation de handicap se retrouvent sans solution de scolarisation. Ces problèmes d’exclusion sont particulièrement importants dans les départements d’outre-mer.
  • 10. Le 19 septembre 2016, les Nations unies ont adopté à l’unanimité la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants, ouvrant la voie à l’adoption de deux pactes mondiaux en 2018 : un sur les réfugiés et un pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (UNHCR)
  • 11. Dans une récente allocution aux Nations unies (février 2019), Gordon Brown, envoyé spécial pour l’éducation, a indiqué, s’appuyant sur un rapport de Médecins sans frontières, que des enfants dans des camps de réfugiés en étaient réduits à se mutiler, voire à se suicider, faute d’éducation et d’espoir.
  • 12. Aide à l’éducation : un retour à la croissance ?, GEM Report, 2018
  • 13. e Financement de l’éducation en Afrique subsaharienne: les chiffres parlent, R. d’Aiglepierre, V. Theio, The Conversation.
  • 14. Selon de récentes données publiées par l’OCDE, l’aide au développement en 2018 a baissé de 2.7 % par rapport à l’année 2017, et la part allouée aux pays qui en ont le plus besoin a également reculé. Cette chute laisse craindre une exacerbation de la pauvreté et des inégalités.
  • 15. L’aide à l’éducation pré-primaire a reculé de plus d’un quart depuis l’adoption des ODD en 2015. Elle ne représente que 0.5% de l’aide totale en 2017 contre 0.8% en 2015. (Leaving the Youngest Behind, Theirworld, 2019).
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