Enjeux sociétaux

Lecture : L'étranger qui vient, par Michel Agier

Tribune Fonda N°243 - Vers une transition énergétique citoyenne - Septembre 2019
Bernard Grozelier
Bernard Grozelier
L’ouvrage de Michel Agier propose de repenser l’hospitalité envers les étrangers afin d’en faire des hôtes plutôt que des ennemis, et enquête sur les formes que prennent aujourd’hui les mobilisations en faveur de l’hospitalité, qui deviennent un véritable mouvement social, en Europe, face à des politiques migratoires de plus en plus restrictives.
Lecture : L'étranger qui vient, par Michel Agier


À quelles conditions peut-on faire de l’étranger un hôte plutôt qu’un intrus ?

Partant d’une analyse critique de la position du philosophe Jacques Derrida qui défend une hospitalité inconditionnelle, Michel Agier montre, à partir d’une discussion sur la notion et les formes d’hospitalité depuis l’Antiquité, que c’est la relation qui s’établira entre l’accueillant et « l’étranger en soi » qui déterminera qu’il devienne ou non un hôte, loin des injonctions sur un devoir d’accueil défini comme un impératif moral décontextualisé.

L’anthropologue va ainsi s’intéresser aux formes concrètes d’hospitalité en montrant, notamment à partir d’enquêtes réalisées en Afrique de l’Ouest auprès des haoussas, riches commerçants, combien l’hospitalité est une relation fragile, asymétrique, qui repose sur une complémentarité des rôles et prend fin avec l’inclusion sociale de l’étranger, ou au contraire son rejet ou abandon.

Alors qu’aux XIXe et XXe siècles, l’hospitalité avait été absorbée par l’État dans le cadre de ses politiques d’asile, Michel Agier nous montre ensuite comment elle revient aujourd’hui sous la forme d’un important mouvement social, porté par la société civile et des communes, tant elle s’inscrit en réaction, depuis ce qui a été appelé la « crise migratoire » de 2015, aux politiques migratoires des États préoccupées avant tout des contrôles des frontières et des circulations.

L’hospitalité devient ainsi une attitude politique incarnée entre autre par la figure de Cédric Herrou, jugé pour avoir hébergé des migrants en situation irrégulière et celles de personnes, collectifs ou élus locaux faisant pression sur l’État pour qu’il respecte ses obligations en matière d’hébergement et qui, dans cette lutte, rencontrent souvent des difficultés avec les pouvoirs publics.

L’hospitalité privée, c’est-à-dire l’hébergement chez l’habitant, retrouve ainsi une nouvelle vie, en général encadrée et appuyée par des collectifs et associations qui viennent pallier les carences des pouvoirs publics mais aussi la disparition des formes anciennes de communautés du fait de l’individualisation des modes de vie.

Mais une forme relativement nouvelle d’hospitalité plus large voit le jour, celle des villes et villages, avec  la création en 2012 du Réseau des élus hospitaliers et de l’Association nationale des villes accueillantes en 2018.

En Italie aussi, des exemples retiennent l’attention, comme le village de Riace en Calabre qui s’est vu redynamisé par l’arrivée de migrants depuis 1998. Et des villes ont commencé à redéfinir leurs politiques urbaines dans une optique d’accueil, avec les concepts de « ville accueillante », « maison de migrants », « quartier d’accueil », etc. Les maisons de migrants visent à se substituer aux ghettos et bidonvilles et se retrouvent un peu partout, notamment près des frontières et sur les routes migratoires.

La question se pose alors du degré d’autonomie des villes par rapport à l’État. Des villes de premier plan comme Paris ou Barcelone ont publiquement pris position pour l’accueil des exilés dans le cadre notamment de l’Appel européen pour les « villes-refuges » signé en 2016. Et dans certains cas se font jour des attitudes de résistance, avec notamment les « villes sanctuaires » aux États-Unis qui abritent des étrangers en situation irrégulière en refusant de les dénoncer, les « villes d’asile» ou les « villes solidaires ».

Mais les initiatives locales ne peuvent suffire et Michel Agier n’hésite pas à plaider, de manière sans doute assez utopique, pour un droit universel à l’hospitalité qui poserait le postulat que tout étranger a le droit de ne pas être traité comme un ennemi et ne soit pas perçu sous la figure de l’alien, l’étranger radicalement autre fantasmé des migrations contemporaines, qui est celui à qui l’on dénie le droit de circulation et toute forme de reconnaissance. Ce livre pourra constituer sans nul doute un encouragement aux associations et mouvements citoyens qui œuvrent à l’établissement de liens entre les exilés et les locaux et font de la rencontre le meilleur moyen de surmonter la distance et les préjugés.
 



Michel Agier, L’Étranger qui vient. Repenser l’hospitalité. Essai paru aux éditions du Seuil en octobre 2018.156 pages
 

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