Associations et démocratie

« Faire association contribue à la transition vers la vie adulte. »

Tribune Fonda N°261 - Engagements des jeunes : encadrer ou accompagner ? - Mars 2024
Fransez Poisson
Fransez Poisson
Et Anna Maheu
Politiste étudiant les mécanismes de participation des jeunes depuis une dizaine d’années, Fransez Poisson situe son analyse à la croisée des organisations de jeunesses et des acteurs publics. Dans cet entretien, il revient sur son travail de thèse auprès d’une junior association ayant bénéficié d’accompagnements d’adultes. S’appuyant sur son expérience au sein de la coopérative d’animations et de recherches Coop’Eskemm, il défend un accompagnement transversal, inclusif et varié des engagements des jeunes.
« Faire association contribue à la transition vers la vie adulte. »
Le projet européen Erasmus+ COME:ON ! rassemble des organisations de Belgique (Communa), de France (Keur Eskemm, DIDA et Coop’Eskemm), d’Italie (SMK Factory et Baumhaus), de Lettonie (Free Riga), de Roumanie (Reset et Diogene) et du Royaume-Uni (RAPAR), travaillant sur l’engagement des jeunes et l’occupation des bâtiments vacants en Europe. © Coop’Eskemm

Propos recueillis par Anna Maheu. 

La junior association est une structure juridique originale qui permet à des jeunes de 11 à 18 ans de faire association. Pourquoi avez-vous choisi d’étudier ce dispositif, dans votre thèse notamment1  ? 

Fransez Poisson : Au-delà de ce dispositif, je voulais tout d’abord interroger mes propres pratiques : je me suis investi jeune dans une association, avant d’être impliqué au sein d’Animafac. Ce sujet s’inscrivait donc dans mon propre parcours d’engagement. Le dispositif des juniors associations m’intéressait parce qu’il s’agit d’engagements peu connus. On n’imagine pas forcément que des adolescents puissent créer une association. 

Je voulais donc étudier ces cadres collectifs qui sont encore trop peu appréhendés. Par ailleurs, le Réseau national des juniors associations (RNJA) a une culture d’étude de son action depuis sa création. J’ai toujours souhaité que mes travaux d’enquête puissent être utilisés2

Comment étudier ces cadres collectifs ? 

Le RNJA privilégie en général les études sur plusieurs organisations, pour avoir une variété de jeunes interrogés, parfois avec des ambitions quantitatives. Multiplier les points de vue permet d’observer une diversité de situations géographiques, sociologiques, historiques, etc. 

Il est difficile néanmoins d’avoir une vision complète des interactions au sein de la structure avec cette méthode de recherche. Dans les études quantitatives comme qualitatives, les fondateurs, ou en tout cas les dirigeants, sont les premiers à s’exprimer. 

Cela demande plus de temps et d’énergie pour recueillir la parole des autres membres de la junior association ou des adultes accompagnateurs qui ne sont pas l’accompagnateur désigné au RNJA. 

Pour ma thèse, j’ai étudié entre autres une junior association créée en 2010 par des adolescents de 14 ans. Travailler sur une association en particulier m’a permis d’observer la dynamique collective en ayant la possibilité de m’entretenir avec tous les membres actifs de la junior association et les adultes qui les entouraient, même de façon informelle. 

Dans une junior association, les jeunes peuvent choisir d’avoir un adulte accompagnateur local. Était-ce le cas de la structure que vous avez étudiée ? 

Oui, elle avait choisi d’être accompagnée puisqu’elle était déjà en lien avec une maison des jeunes et de la culture (MJC). L’animateur jeunesse de la MJC était l’accompagnateur déclaré au RNJA, il faisait le lien entre les adolescents et le réseau national.

Néanmoins, l’accompagnement de ce groupe de jeunes ne se limitait pas aux actions de cet accompagnateur « officiel ». J’ai observé que de nombreux adultes interagissaient avec ces jeunes pour les soutenir dans leur projet de création de films. 

L’accompagnement d’une junior association ne se limite pas aux actions de son accompagnateur « officiel ». Elle bénéficie d’un accompagnement pluriel et multidimensionnel.

Il s’agissait des parents, des enseignants, mais aussi d’autres travailleurs de jeunesse. Cette junior association a bénéficié d’un accompagnement pluriel et multidimensionnel. 

Quel regard portaient les jeunes que vous avez interrogés sur cet accompagnement des adultes ? 

Positif : être accompagnés par des adultes leur apportait de la confiance, mais aussi plus prosaïquement des moyens. Leur principal accompagnateur étant un professionnel, il leur ouvrait des portes pour rentrer dans un circuit associatif. 

Cela ressemble à l’accompagnement professionnel dont pourrait avoir besoin n’importe quelle association d’adultes ! L’animateur jeunesse les aidait à comprendre le fonctionnement associatif, les financements et les espaces disponibles, les étapes de structuration de leur projet, etc. 

Ils appréciaient cette aide en tant que telle, mais aussi parce qu’elle s’accompagnait d’une reconnaissance de leur action. Le conseiller municipal délégué à la jeunesse de la ville les avait par exemple reçus dès le début de l’activité, ce dont ils se souvenaient très positivement. De fait, ces adultes leur accordaient des moyens pour mener leur action, même limités. 

Dans un article issu de votre thèse3 , vous signalez que la faiblesse des moyens dévolus au festival de cinéma porté par cette junior association est due au fait qu’il n’est pas identifié comme une initiative culturelle par les institutions publiques, mais comme un projet de jeunes. Est-ce que le cloisonnement des associations de jeunesses leur est néfaste ? Ou, au contraire, doiventelles être considérées avant tout comme des associations de jeunesse, sans regard pour leur thématique ? 

À mon avis, les deux approches sont complémentaires. Avoir un système spécifique pour les initiatives de jeunes me semble nécessaire. Ces initiatives ont besoin d’être accompagnées par des travailleurs de jeunesse qui comprennent les enjeux spécifiques de cet âge de la vie. 

Les engagements des jeunes sont importants pour leur construction en tant qu’adulte, il ne s’agit pas que de citoyenneté ou de pratiques culturelles dans le cas que j’ai étudié. Faire association contribue à leur transition vers la vie adulte. 

S’inscrire dans les politiques publiques qui s’intéressent à ces questions me paraît donc cohérent. Par contre, étant donné que les politiques de jeunesse manquent d’ambition et de moyens, ces associations sont obligées d’aller frapper à d’autres portes. 

Participants au projet européen Erasmus+ COME:ON ! qui rassemble des organisations travaillant sur l’engagement des jeunes et l’occupation des bâtiments vacants en Europe (Communa, Keur Eskemm, DIDA, Coop’Eskemm, SMK Factory, Baumhaus, Free Riga, Reset, Diogene et RAPAR). © Coop’Eskemm
Participants au projet européen Erasmus+ COME:ON ! qui rassemble des organisations travaillant sur l’engagement des jeunes et l’occupation des bâtiments vacants en Europe (Communa, Keur Eskemm, DIDA, Coop’Eskemm, SMK Factory, Baumhaus, Free Riga, Reset, Diogene et RAPAR). © Coop’Eskemm

D’après votre expérience au sein de Coop’Eskemm, les politiques publiques de jeunesses sont-elles les mêmes aux différents échelons, du local à l’européen ? 

Tous les échelons partagent comme dénominateur commun de lier les questions d’engagement, de participation et de citoyenneté des jeunes. Les politiques de jeunesses partagent aussi des enjeux de transversalité pour faire en sorte que les dimensions éducatives, sociales, culturelles ou encore de logement soient toutes prises en compte. Il s’agit d’un « idéal », aucune politique publique n’étant parfaitement transversale ou inclusive. 

Néanmoins, bien sûr que les échelles ont une influence. Par exemple, Coop’Eskemm est situé dans un quartier rennais prioritaire de la politique de la ville (QPV). 

Il y a ici une politique de jeunesse de territoire, à l’échelle du quartier donc. Cela permet d’aborder des problématiques assez concrètes, mais aussi de développer une autre relation entre les acteurs qui interviennent pour la plupart directement auprès des jeunes. 

Une autre différence entre les échelons, en France en tout cas, c’est que les politiques publiques sont articulées aux compétences. Par exemple, depuis novembre 2022, nous animons une Fabrique Prospective, initiative dirigée par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), pour répondre à la question suivante : Comment faire des territoires des espaces ressources pour l’épanouissement des jeunes ? 

Penser la pluralité des jeunesses, cela veut aussi dire avoir divers dispositifs pour les jeunes qui souhaitent s’engager ou non.

Quatre territoires sont impliqués à l’échelle des intercommunalités : Bourges, Clermont, Foix et Arras. À Bourges, l’entrée jeunesse dépend de l’enseignement supérieur. Leur politique de jeunesse s’adresse donc plutôt aux étudiants, même s’ils essayent aussi d’agir auprès des autres jeunes. À Foix, c’est la branche social-solidarité qui pilote la politique de jeunesse. De fait, leurs publics, leurs postures et leurs méthodes sont légèrement différentes. 

Pourriez-vous développer l’idéal auquel tendent les politiques de jeunesse ? 

Transversal et inclusif, je l’ai déjà dit, mais aussi multidimensionnel. J’ai l’impression que, même si c’est un peu moins le cas aujourd’hui, nous avons malheureusement une habitude de la « solution unique ». Cela a pu être par le passé les conseils municipaux ou les conseils d’enfants et de jeunesse, mais c’est valable sur n’importe quel dispositif actuel, les juniors associations comme le service civique. 

Quand la politique de jeunesse se résume à un dispositif, même si ce dernier est intéressant en soi, il ne correspondra jamais qu’à une partie des jeunes. Penser la pluralité des jeunesses, cela veut aussi dire avoir divers dispositifs pour les jeunes qui souhaitent s’engager, ou non. 

Quelle est la place de l’engagement dans les politiques européennes de jeunesse ? 

Vaste question ! L’engagement est central dans les politiques européennes de jeunesse, car elles sont orientées sur la citoyenneté. Le dispositif Erasmus+ met par exemple beaucoup en avant la citoyenneté européenne, pensée de manière large. 

Depuis douze ans, notre coopérative travaille sur des programmes Erasmus + qui pensent la citoyenneté européenne, mais en partant de questions spécifiques liées à nos pratiques locales. Au cours des cinq dernières années, nous avons par exemple abordé les questions de l’occupation des espaces vacants, du soutien aux personnes exilées ou de la santé mentale. 

Plutôt que de construire une parole politique sur la citoyenneté européenne, nous allons aborder ces différentes questions avec d’autres organisations en Europe. 

Vous avez tiré un article de l’expérience de COME:ON !, un de vos récents projets européens4 . Comment s’inscrit-il dans la continuité de vos actions locales ? 

COME:ON ! est un programme de mobilité de jeunes apprenants de six pays européens sur l’occupation sociale et culturelle des lieux vacants. Notre projet avait la particularité de rassembler dix organisations de jeunesses ultra-locales. Nous avions tous des activités qui se situaient à l’échelle de quartiers, que ce soit à Bologne, Bruxelles, Manchester, Rennes, Riga, Sibiu ou Timisoara. Or, il n’est pas évident pour des organisations aussi locales de qualifier leur activité d’européenne. Par ailleurs l’ancrage local n’est pas valorisé dans les financements comme European Youth Together, même si des organisations nationales y émargent régulièrement. 

Vous travaillez sur la participation des jeunes depuis une dizaine d’années. Est-ce que votre analyse a changé sur certains aspects ? 

Déjà, la question climatique n’était pas forcément aussi présente il y a dix ans. Cela influe sur nos pratiques : nous nous positionnons tous par rapport à elle, même quand nous ne la traitons pas frontalement. 

Ce qui a changé plus fondamentalement, c’est notre manière collective de concevoir la participation. Au début, nous analysions principalement la participation des jeunes et ses liens avec l’engagement. La participation est définie au niveau institutionnel, avec plusieurs espaces entre participations formelles, non formelles ou informelles. 

Mais qualifier une participation d’informelle, cela revient à la définir par rapport à l’institution et donc à normer l’engagement. Toute forme hors de l’institution est par ailleurs qualifiée d’informelle, regroupant des pratiques extrêmement diverses. 

Un collectif d’adolescents qui se réunit pour faire des films ou pour occuper un espace vacant ne se dira pas « nous lançons une initiative de participation informelle ». Est-il dès lors pertinent d’utiliser un terme dans lequel ils ne se reconnaissent pas ?

Aujourd’hui, la question est plutôt : comment les jeunes s’engagent-ils par eux-mêmes et comment cela s’inscrit-il ou non dans des systèmes de participation existants ? 

Par exemple, le Conseil régional des jeunes est un système de participation formel activé par l’institution. Mais comment les pratiques plus informelles des jeunes rencontrent-elles ce cadre ? C’est une question passionnante, que nous commençons à peine à toucher du doigt.

  • 1Fransez Poisson, Collectivités locales et actions publiques en direction des jeunes : les actions des adolescents et adultes dans les expériences nouvelles d’engagement en France et au Québec, thèse de doctorat, Université de Rennes 1, École nationale d’administration publique et École des hautes études en santé publique (EHESP), 2018.
  • 2Fransez Poisson a par ailleurs réalisé trois rapports pour le RNJA : Les Juniors Associations : favoriser l’engagement des mineur·e·s en quartier prioritaire de la politique de la ville (QPPV) et Les Juniors Associations : espaces privilégiés d’expression artistique et de pratiques culturelles des jeunes ? avec Maryam Mahamat (Coop’Eskemm) en 2023 et 2020 et État des lieux sur la place, le rôle, les responsabilités des filles dans les juniors associations, rapport quantitatif, en 2014 avec Alexandre Pourtier, Karinne Guilloux et Patricia Loncle.
  • 3Fransez Poisson, « Articuler l’accompagnement des jeunes et leurs engagements individuels : l’exemple d’une junior association », Informations sociales, n° 4, 2016, [en ligne].
  • 4Fransez Poisson, « Des organisations translocales de jeunes face aux mobilités empêchées par la crise sanitaire. Retours d’expériences d’un partenariat European Youth Together en 2020 et 2021 », Journal of international Mobility, n°1, 2022, [en ligne].
Outils et ressources utiles