Engagement Enjeux sociétaux

Entraide sociale et développement endogène

Tribune Fonda N°225 - La force de l'entraide - Mars 2015
Paul Samangassou
Les pays du Sud ont toujours pensé leur développement à partir d’une perspective extérieure et sur la base d’un modèle qui, conçu par d’autres ou adapté de leur parcours propre, s’est révélé inadapté aux contextes historiques et politiques qui les caractérisent.

Les mécanismes et les stratégies mis en œuvre au fil des ans n’ont pas permis de résoudre les difficultés à concevoir un modèle de développement endogène, pensé à partir des expériences et des vécus locaux, discutés et validés par tous les acteurs du développement. Les Plans d’ajustement structurels (PAS), les relations bi et multilatérales, l’Aide publique au développement (APD), les Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP) et leurs déclinaisons opérationnelles que sont les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP) ont tous montré leurs limites et leur incapacité à sortir les pays du Sud de la pauvreté. Aujourd’hui, la mode du moment est aux Programmes d’émergence. Tous les pays africains rêvent de rejoindre la cohorte des Brics1 . Pour s’en convaincre, ils élaborent d’autres plans, qui s’ajouteront aux précédents pour remplir le cimetière des vœux pieux. Ces Plans d’émergence se différencient à la fois par leur contenu et les stratégies qui les sous-tendent, mais également par l’échéance à laquelle leurs promoteurs espèrent atteindre leurs objectifs. Mais qui peut encore croire que des régimes politiques qui ont failli pendant cinquante ans soient capables de modifier fondamentalement leurs économies et leur mode de gouvernance au point de devenir émergents à l’horizon 2020 (Côte d’Ivoire, Tchad, Sénégal…) ou 2035 (Cameroun, Gabon…) ?


L’Afrique – pour inscrire le propos dans un contexte familier – peut-elle envisager une alternative, moins flamboyante parce que sans prétention scientifique et académique ? Peut-on, à partir d’initiatives sociales séculaires qui ont fait leurs preuves dans les communautés rurales, imaginer des pistes et des formes d’évolution et de progression qui assurent, dans une certaine mesure, une amélioration substantielle des conditions de vie des populations ? En d’autres mots, l’entraide sociale, inscrite dans les gènes des sociétés africaines, peut-elle servir de contre- point aux formules qui, depuis soixante ans, fondent leur légitimité sur l’assistanat, la dépendance et l’extraversion économique ?



L’entraide comme facteur de développement local intégré

La solidarité est souvent présentée comme une réaction spontanée et organisée propre à tous les Africains. Il faut casser ce mythe qui, au fil des ans, s’est révélé non fondé au fur et à mesure que le continent, dans sa partie tropicale et australe, est progressivement entré dans la modernité, avec ce que cela comporte d’impréparation et de contraintes liées à la vie urbaine et « civilisée ». En renonçant au maintien de ses rites et rituels, dont l’initiation, au profit exclusif de l’instruction et de l’éducation occidentale2 , l’Afrique s’est privée d’atouts et de valeurs sociales fondamentales.


L’initiation, qui avait pour visée de socialiser l’enfant en le faisant passer par des cycles de formations multifonctionnelles, a été gravement disqualifiée par les religions révélées. Celles-ci ont diabolisé une pratique3 de laquelle elles étaient exclues et dont elles ne comprenaient ni ne mesuraient l’importance dans la construction psychosociale du jeune qui fait son entrée dans la société traditionnelle. En devenant chrétien ou musulman, l’Africain a cru avoir renoncé « aux pompes de Satan » pour reprendre la formule d’exorcisme prononcée par les catéchètes catholiques. Mais il a renoncé en réalité à ce qui valide sa compréhension d’une forme de charité organisée.


L’initiation de l’adolescent est un processus de formatage psychologique et social où le jeune prend non seulement conscience de la place qu’il occupe désormais dans la communauté et, au-delà, dans l’humanité, mais également des valeurs universelles que celles-ci promeuvent et défendent. Il prend du même coup conscience de la responsabilité qui est la sienne en tant qu’un maillon de la chaîne de solidarité et d’entraide qui doit exister entre lui et son groupe d’âge, entre son groupe d’âge et le clan ou la tribu, entre son clan et les autres clans et tribus. C’est armé de ce viatique essentiel qu’on le livre à la communauté qui l’a vu partir enfant et qui l’accueille et le traite désormais en adulte.


Dans cette communauté traditionnelle dont il faut déplorer une certaine forme d’effritement des valeurs au contact de la « civilisation » – même si par ailleurs cette « civilisation » peut se prévaloir d’apports indéniablement positifs – le devoir de solidarité et d’entraide enseigné dans les camps d’initiation procède d’une question de survie : survie de la communauté, survie du clan, survie de la tribu ou du groupe tribal. Dans les batailles rangées entre villages, récurrentes il y a quelques décennies, le groupe au sein duquel la dimension d’entraide est défaillante est par définition faible et facilement corvéable par ses adversaires.


Au-delà de la guerre, l’entraide était une réponse aux aléas climatiques et environnementaux dont la récurrence compromettait l’existence même des tribus vivant dans les zones arides. Le faible, le malade, la veuve et l’orphelin avaient le droit de disposer du nécessaire pour vivre décemment. Ils relevaient de la responsabilité globale de la communauté. La charité, notion chrétienne et musulmane, était un pendant de l’entraide. Autant la charité, tardivement apparue, plaçait le bénéficiaire dans une situation de quémandeur et d’assisté permanent, autant l’entraide communautaire visait le relèvement de celui qui, pour une durée de temps donnée, était dans l’incapacité de pourvoir à ses besoins essentiels. Il ne s’agissait pas d’aider pour se donner bonne conscience ou pour une récompense future dans une vie éternelle éventuelle. Il s’agissait surtout d’être délicat avec celui qui, momentanément, n’avait pas les ressources de se maintenir au niveau de vie décent que la communauté était en droit de lui garantir. En évitant de l’humilier ou de blesser sa dignité.


De manière générale, l’entraide est toujours comprise dans les communautés qui ont gardé un fonctionnement traditionnel comme une forme d’agrégation de la richesse des pauvres contre le sort.


Les gouvernements et leurs partenaires ont conçu le développement des pays du Sud comme un processus linéaire qui devait se conformer au modèle occidental. Ils ont commis-là une erreur gravissime dont ces pays pâtissent encore aujourd’hui. Les peuples du Sud n’ont pas été considérés comme suffisamment matures et intelligents, susceptibles de penser leur évolution et leur progrès à partir de leurs connaissances empiriques et « irrationnellement » élaborées, parce que mal interprétées. Les codes de décryptage proposés par ceux qui, en marge des États, ont formulé des propositions intelligentes, ont été mis de côté et stigmatisés : ils n’étaient pas politiquement correct.


Est-ce le niveau de pauvreté généralisée, calculé ou apprécié selon les critères des économistes des institutions financières internationales ou est-ce la perception que les politiques des pays dits pauvres continuent d’avoir de l’incidence de la pauvreté ? Dans tous les cas, les réponses que les uns et les autres ont donné ou continuent de donner ont plutôt perverti la compréhension des populations. Celles-ci se contentent de recevoir et de consommer ce qu’on leur apporte. L’assistance humanitaire et ses dérivés se sont transformés en assistanat et ont été érigés en systèmes d’aide internationale. Pour se donner bonne conscience, la communauté internationale (l’appellation politiquement correcte des pays du Nord dits développés) vole régulièrement au secours des affamés du Sud. Tentes, médicaments, biscuits énergétiques, semoule et autres farines de blé sont déversés dans une explosion de publicité et de propagande nauséabonde.


Certainement révolté par cette mentalité d’assistés alimentaires permanents, le président du Niger a lancé comme slogan de sa campagne présidentielle les fameux « 3N »: les Nigériens nourrissent les Nigériens. Il lui faudra plus d’un mandat pour commencer à inverser la tendance d’une situation dans laquelle les communautés sont comme désactivées par rapport à leur destin. L’assistanat tue la créativité, le sens de l’innovation et la responsabilité ainsi que les capacités à réfléchir de façon autonome. Il y a quelque chose de cynique dans cette forme d’aide qui avilit les hommes et les femmes, les dépouille de leur dignité, dégrade leur personnalité en les laissant sans ressorts ni forces. Ceci est valable aussi pour ceux qui gouvernent et qui ne pensent pas de façon efficace mais de manière mécanique et conventionnelle, c’est-à-dire en reproduisant ce qui est dans l’air du temps et qui est validé par leurs maîtres à penser de l’économie mondiale.


Dans le cas du Niger et de quelques autres pays sahéliens, l’impact de la sécheresse ou du passage des criquets est dramatique. Cependant, en ne tenant pas compte de la résilience des populations, de leurs capacités à faire face aux catastrophes, à créer les conditions pour combattre la violence de la nature, les États se privent d’un développement qui peut et doit se construire sous une forme multidimensionnelle.



Entraide vs APD : arbitrage de l’État

Soit par paresse, soit par absence de vision et de perspective, l’entraide sociale traditionnelle a été négligée et s’est réduite à n’être qu’un ersatz de solutions importées, juste bonne à régler quelques soucis d’ordre domestique. L’Aide publique au développement (APD) en revanche est perçue comme la panacée, valorisée aussi bien par les donateurs que par les bénéficiaires. Les pouvoirs publics locaux la reçoivent comme une manne. Les bailleurs de fonds la donnent comme un viatique. Les populations la subissent comme une torture. Seules ces dernières n’y trouvent pas leur compte parce qu’elle est donnée ou acquise dans des conditions opaques, qu’elle est gérée de manière totalement obscure, et que ses effets ne sont pas durables à cause des combines opaques qui caractérisent sa réalisation.


L’APD est souvent présentée comme une forme évoluée de l’entraide sociale, réalisée à une échelle internationale. Il n’y a que ceux qui en tirent un réel profit qui croient aux mensonges qu’ils profèrent. Un faible ne peut pas être l’ami d’un fort. Le pauvre ne peut pas croire en l’amitié que lui porte le riche. Celui qui reçoit ne peut rien exiger de plus que ce qu’il reçoit. Dans cette inégalité originelle, entraide sociale et APD sont situées aux antipodes l’une de l’autre.


On ne répètera jamais assez que le développement ne peut pas être prescrit comme un médicament. Si l’entraide sociale traditionnelle parvient à restaurer la dignité de la personne affectée par des conditions de vie dégradantes, c’est justement parce que, en lui apportant l’aide à laquelle elle a droit, on ne lui dit pas comment l’utiliser au mieux, ce qu’elle pourrait prendre pour un affront ou une humiliation. La manière de présenter le don place la personne en besoin dans une attitude qui l’oblige à s’en sortir coûte que coûte, pour faire honneur à sa communauté et la remercier de lui avoir tendu une main secourable. « L’aide fatale »4 se place sur un autre registre. Elle feint d’oublier que le développement ne se fait ni par procuration, ni par prescription et qu’il ne suffit pas de déverser de grandes sommes d’argent sur des pays gangrénés par la corruption, les détournements de deniers publics, la concussion et le népotisme pour les sortir du sous- développement.


Si le développement doit être pensé, il doit l’être localement. Mais comment le repenser dans un contexte où les communautés du Sud, passablement déstructurées, ont perdu beaucoup de leurs capacités de résilience ? Comment compenser les faiblesses des pouvoirs publics dont l’attitude servile a consisté à neutraliser les formes originales de construction sociale pour favoriser une extraversion aussi bien économique, sociale que culturelle ? Il faut repartir à la source de la vie communautaire, ou à tout le moins ce qu’il en reste et qui peut être sauvé. En faisant un travail de restauration de la mémoire collective, on peut encore exhumer, dans les milieux où la « civilisation occidentale » a épargné quelques vestiges, des valeurs et des manières de faire susceptibles de modifier la compréhension du développement.


Il ne s’agit pas de dire que l’APD n’est pas nécessaire. Mais telle que conduite depuis les indépendances, elle a largement montré ses limites. En combinant l’entraide sociale telle qu’elle est entendue dans les traditions ancestrales avec l’aide que les expatriés5 renvoient sous forme de transferts monétaires, il y a là une chance à saisir pour un développement de type endogène. Ces transferts représentent des masses monétaires plus importantes que l’APD6 . Les familles et souvent des villages entiers se cotisent pour envoyer des jeunes à l’étranger dans l’espoir qu’ils contribueront à faire progresser le village, dans l’esprit de ce qui a été explicité plus haut. Même si la Méditerranée se transforme en cimetière marin pour les désespérés du développement.


Contrairement à l’APD qui est impersonnelle et sans âme (ce qui appartient à tout le monde n’appartient à personne, c’est bien connu), l’entraide reçue des expatriés est gérée parcimonieusement. C’est une forme de valorisation du travail et de la sueur de ceux qui se sacrifient pour leur village. Comme la nourriture, on ne doit pas la gaspiller parce qu’elle est précieuse. Les pouvoirs publics ne semblent pas avoir le même degré de conscience et n’ont pas vraiment pris la mesure de cette contribution pour le développement.
Les Organisations de solidarité locales (OSL), de plus en plus nombreuses et structurées, travaillent rationnellement pour compenser les limites de l’État et de l’APD. En intégrant l’apport des expatriés aussi bien sur le plan de la réflexion prospective, de la bonne gouvernance et des solutions intégrées qui prennent appui sur les acquis communautaires, il est possible d’arriver à renverser le processus de paupérisation accéléré que certaines régions du continent observent.



L’entraide comme élément de structuration du lien social

Pour illustrer ce qui vient d’être dit, peut-être faudrait-il rapidement esquisser sous forme de paradigme, la manière dont l’entraide fonctionne en tant qu’élément de structuration du lien social en pays bamiléké dans l’Ouest du Cameroun. Dans ce groupe ethnique, la cohésion sociale est l’œuvre de chaque membre de la communauté. Appartenir à la communauté offre à la fois sécurité, protection, valorisation individuelle, coresponsabilité, etc. Et cette appartenance implique des devoirs, tant envers les membres de la communauté qu’envers la communauté en tant qu’entité autonome. La force de ce groupe ethnique réside dans le fait que les éléments constitutifs de sa riche tradition et de sa culture ont été en grande partie soustraits à la destruction des patrimoines culturels comme on l’a vu dans d’autres régions. La célébration des funérailles (autour desquelles s’est constituée une économie dense), l’invention de la tontine (dont les ramifications ont permis de créer de petites sociétés d’assurance-vie en plus des systèmes de microfinance qui font le pied de nez aux banques) et les appuis multiformes à la création d’entreprises sont autant de pistes d’une saine utilisation de l’entraide sociale comme outil de développement économique. Par le biais du social (deuils, funérailles, naissances…), on peut renforcer les liens entre les membres de la communauté et au-delà entre les communautés. Par le biais des tontines, de la micro finance, des appuis à la création ou à la gestion des PME/PMI, on densifie le soubassement économique de la société, soubassement sans lequel il n’y a pas de véritable développement.


En négligeant ces initiatives qu’on peut multiplier à l’envi parce qu’on les trouve à des degrés divers sur tout le continent, les États, aussi bien que les bailleurs de fonds, passent à côté de solutions originales qui, repensées et connectées entre elles, peuvent être une alternative positive à une stratégie de développement économique, social et culturel qui prend racine sur le terreau fertile des pays du Sud. Pour mettre fin à un cercle vicieux qui a fait progresser le nombre de pauvres de 55 % entre 1970 et 1998, l’urgence est à la recherche de solutions qui prennent en compte les réponses locales.

  • 1. Brésil, Russie, Inde, Chine, République Sud-Africaine
  • 2. les territoires analphabètes qui sèment la désolation au Nord-Est du Nigéria en ont pris pour prétexte pour déclarer que l'école occidentale était peccamineuse, d'où leur nom : Boko Haram.
  • 3. Les rites initiatiques sont généralement tenus secrets. Il est formellement interdit de les divulguer sous peine de châtiments mystiques.
  • 4. Dambisa Moyo, L'aide fatale, Lattès, 2009.
  • 5. Pourquoi devrait-on appeler les occidentaux qui quittent leurs pays pour aller travailler ailleurs sous les tropiques des "expatriés" et ceux qui partent du Sud pour le Nord "migrants" ?
  • 6. Rien que pour l'année 2014, les expatriés sénégalais ont renvoyé au pays près de 860 milliards de francs CFA (1,311 milliard d'euros). Bien plus que l'ADP sur la même période.
La force de l'entraide
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