Enjeux sociétaux Prospective

Big crunch, ou l’invention des services à la communauté

Tribune Fonda N°222 - Économie et inclusion sociale : espoirs et controverses d'une transition - Juin 2014
Nathan Stern
Nathan Stern
Cet article propose la forme originale d’une « socio-fiction ». Se projetant dans un futur proche (2020), son auteur imagine Big Crunch, une entreprise d’insertion d’un nouveau genre, telle que pourrait en parler son fondateur fictif, Thomas Auster, en réponse aux questions d’un journaliste.

Interview avec Thomas Auster, CEO de Big Crunch, 16 novembre 2020


Comment définiriez-vous Big Crunch en quelques mots ?

Thomas Auster : La vocation de Big Crunch est de soigner le corps social : rapprocher les voisins, prévenir le harcèlement, l’échec scolaire ou l’entrée en délinquance, accompagner la resocialisation des exclus, aider les habitants d’un quartier défavorisé à vivre mieux avec moins et à sortir de la pauvreté, remettre les personnes âgées au cœur de la vie sociale...

Pour ce faire, Big Crunch repère des talents au sein des communautés et les accompagne dans l’accomplissement de services à la communauté, pour le compte des collectivités, bailleurs sociaux, entreprises, établissements d’enseignements ou associations qui font appel à elle.

On connaissait les services à la personne. Big Crunch se veut le premier acteur des services à la communauté.


Concrètement, quel est le métier de Big Crunch ?


T.A.: Notre métier est double. D’un côté, il y a nos intervenants – des personnes auxquelles nous proposons du travail, à travers des micro-missions d’intérêt général au service de communautés diverses. Cela, c’est la dimension « insertion » de notre métier. D’un autre côté, il y a les acteurs privés et publics qui recourent à nos services. Notre métier consiste à écouter leurs requêtes, leurs problèmes, et à concevoir des missions de renforcement du lien social, à identifier les acteurs de terrain qui pourraient les mener à bien. C’est la dimension « ingénierie sociale » de notre métier.

Par exemple, pour lutter contre l’absentéisme scolaire dans un collège au sein d’une ZeP, nous avons proposé une mission à un père de famille au chômage depuis près de sept ans : offrir à tous les adolescents d’une des classes du collège mitoyen de la cité les mêmes chances qu’à ses quatre enfants – des enfants qui s’épanouissaient à l’école, ne manquaient jamais les cours et se préparaient un avenir ouvert.

En quelques semaines, grâce à son travail de terrain auprès des familles et des adolescents, cet homme est parvenu à développer un fort engagement des adolescents dans l’école. Bien que désinséré sur le plan professionnel, cet homme avait une compétence sociale particulière qu’on pouvait valoriser. Le succès a été tel qu’au fil des semaines, l’ensemble des classes lui ont été confiées, puis les collèges voisins. En six mois, l’absentéisme a été réduit de moitié.


Comment expliquez-vous le succès de Big Crunch ?


T.A.: Quand on passe commande d’une course ou du ravalement d’une façade, on ne paie que si le résultat attendu est obtenu. Pourquoi n’en serait-il pas de même lorsqu’il s’agit de prévenir la dégradation des parties communes d’une cité HLM ? Les missions que nous confions sont rémunérées en fonction des résultats obtenus et non des moyens mobilisés. Cela permet d’opérer une sélection naturelle des talents : pas d’impact, pas de paie. Si l’absentéisme ne baisse pas dans l’école, si le nombre d’incivilités reste stable dans le quartier, si les personnes âgées de la cité restent au même niveau d’isolement ou de précarité, alors Big Crunch n’est pas payé.

Il y a autre chose : nous faisons travailler des personnes dont la société ne savait pas valoriser l’expérience et les talents. Par exemple, nous travaillons avec d’anciens héroïnomanes particulièrement doués pour parler à des héroïnomanes et les conduire vers la santé. Tout le sens de Big Crunch est de confier ces missions non à des experts, mais à des personnes qui vivent ou ont vécu ces difficultés au quotidien et sont mieux placées que quiconque pour intervenir.


Comment l’idée de Big Crunch est-elle née ?


T.A.: C’est un changement dans le cadre réglementaire qui a permis à des acteurs comme Big Crunch d’émerger. En janvier 2015, le statut d’auto-entrepreneur social a été institué dans le cadre de la loi reconnaissant la réalité juridique de ce que nous appelons, chez Big Crunch, les « services à la communauté ». Différents décrets ont permis aux acteurs publics, aux collectivités locales, aux bailleurs sociaux et mêmes aux entreprises privées de contracter avec les particuliers qui se distinguaient par leur contribution au bien commun. Réformer le code des marchés publics n’aura pas été une mince affaire, mais les résultats sont là.

Big Crunch sert de tiers de confiance, d’expert en ingénierie sociale et d’assis- tance administrative pour les candidats aux missions : nous assurons la bonne exécution des missions, la formation de ces nouveaux professionnels du lien social, mettons à leur disposition nos ressources et nous assurons que leur rémunération leur soit versée – et ce, en fonction de la valeur sociale qu’ils créent effectivement, et non uniquement en fonction de leurs bonnes intentions ou des efforts déployés.

Concrètement, la ville, l’agence Pôle emploi ou le bailleur HLM ne paient que si les résultats attendus sont là. Ce mode de fonctionnement permet de corréler, pour la première fois, création de valeur sociale et création de valeur économique. Cela amorce un cercle vertueux puisque le marché récompense enfin ceux qui font le plus de bien aux autres.


Concrètement, comment cela se passe-t-il pour les personnes que vous faites travailler ?


T.A.: Dans la mesure du possible, nous proposons des missions qui ne réclament pas de qualifications trop spécifiques, et qui peuvent être menées à bien par toute personne qui dispose d’un peu de temps – voire très peu de temps : certaines missions ne réclament que dix minutes par jour. Par exemple, récemment, à la demande d’un bailleur social, nous avons confié à une maman très sociable la mission de trouver un stage à tous les jeunes qui en feraient la demande. Elle touche 50 € par « jeune placé », et croyez-moi, elle en est ravie ! Elle accompagne ses protégés, leur apprend à se présenter... C’est spectaculaire.

Nous faisons notre possible pour que le travail proposé aux intervenants soit gratifiant et léger : nous ne leur demandons pas de changer leurs habitudes, de s’habiller de telle ou telle manière, bref, nous ne sommes pas leurs employeurs. Ils restent ce qu’ils sont, et mettent simplement à la disposition de la communauté leur savoir-faire et leur savoir-être – et beaucoup de personnes désinsérées socialement ont des compétences sociales exceptionnelles – forgés au fil des épreuves. Nous définissons des critères d’évaluation rigoureusement objectifs et mesurables pour les prestations fournies.

Le paiement est instantané et en liquide – même si c’est plus compliqué pour nous du point de vue de la comptabilité et de la traçabilité, c’est souvent important pour eux, c’est un principe de simplicité. Enfin, 100 % des aspects administratifs sont pris en charge, et aucun engagement n’est demandé... en somme, nous faisons notre possible pour rendre le travail aussi attractif et accessible qu’une pomme. Pas de comptabilité à tenir ou de déclarations à faire.


Vous parlez de réinsertion, et en même temps vous ne proposez pas de vrais emplois. N’est-ce pas contradictoire ?


T.A.: Pour moi, ce sont de vrais emplois. À moins de considérer qu’il n’y a de « vrai » emploi que salarié. Ce qui intéresse prioritairement les personnes avec lesquelles nous travaillons, c’est d’abord le sens et l’argent, et non le statut. Leur moteur est social et économique. C’est d’un revenu dont ils ont besoin, plus que d’un emploi – certains sont retraités, d’autres ont déjà un travail mais ils restent dans la pauvreté… Certains sont alcooliques depuis des années, d’autres n’ont pas même de toit à eux ! Ces gens-là ont d’autres priorités que « d’accéder à l’emploi », comme on dit : ils ont juste besoin d’argent pour vivre, sans avoir à fournir pour cela l’immense effort de s’ajuster pour se présenter frais et bien habillés à un entretien d’embauche.


Et qui sont-ils, vos « employés », ou vos « prestataires » ?


T.A.: Nous les envisageons comme des acteurs du lien. Ils viennent de tous milieux, et c’est important pour nous de ne pas nous spécialiser dans les publics dits en difficulté – qui n’ont pas particulièrement envie de rester entre eux. Mais le fait est que notre offre convient bien aussi aux personnes en rupture avec le marché, par choix ou sous l’effet de déterminismes psychologiques, sociaux ou culturels : chômeurs, mères au foyer, retraités, etc. De ce fait, ces personnes peu en prise avec le marché du travail sont surreprésentées chez nous, parce qu’elles sont sous-représentées ailleurs. Mais nous avons aussi des consultants sortis d’écoles de commerce prestigieuses.


Pourquoi cette insistance sur le droit de vos clients à venir à deux voire à plu- sieurs pour accomplir leur mission ?


T.A.: La notion d’exclusion est tout à fait trompeuse. Les exclus ont souvent des liens extrêmement forts avec leurs compagnons d’infortune. Ces compagnons sont les seuls qui aient continué de les considérer quand tous les autres leur tournaient le dos. On dégrade les chances d’obtenir du supposé « exclu » qu’il s’intègre si cette intégration suppose qu’il « trahisse » les siens, et choisisse le « camp d’en face ». Plutôt que de chercher à émanciper de son groupe de référence la per- sonne qui vient nous voir, nous cherchons à engager une transformation du groupe d’exclus lui-même, afin que chacun d’eux puisse reconnaître son talent sous la forme la plus classique qui soit : en étant payé pour des services rendus.


Vous dites que Big Crunch est un créateur de solidarité… mais alors, pourquoi n’y a-t-il rien de gratuit au sein du réseau ?


T.A.: Vous avez déjà entendu quelqu’un célébrer la Sécurité sociale ou exprimer de la gratitude pour l’Assurance chômage ? Quand ce n’est pas dans le cadre d’une relation d’amitié ou d’amour, les gens n’aiment pas recevoir, et ils n’aiment pas donner. D’ailleurs, on donne péniblement un ou deux euros à une femme qui voudrait dormir au chaud, alors qu’on n’a aucune difficulté à s’offrir une boisson en terrasse à trois euros. Il ne faut pas juger cela, il faut le comprendre et faire avec.

On veut tous recevoir en proportion de ce qu’on offre, et pas en proportion de ce qu’on souffre. On veut recevoir parce qu’on le mérite, parce qu’on a de la valeur aux yeux de ceux qui nous donnent quelque chose, ou parce qu’on nous aime bien. Seul l’échange est une source d’épanouissement pour les parties prenantes. Les personnes durablement en difficulté ont besoin qu’on restaure leur résilience.


Vous dites souvent que Big Crunch n’agit pas selon des valeurs. Peut-on vrai- ment se passer de valeurs dans le monde de l’action sociale ? Qu’est-ce qui vous guide donc ?


T.A.: Le progrès scientifique et technique n’a été possible que lorsqu’on a mis en doute l’autorité de la religion comme source ultime de la vérité. Ce qui vaut pour la science vaut pour l’éthique : plus vite on mettra en doute l’autorité de nos valeurs sur la définition de ce qui est bien, plus vite on se libérera de notre dogmatisme, et plus tôt on arrêtera d’essayer d’exporter les modèles qui marchent chez nous, et fragilisent d’autres sociétés. Le seul impérialisme qui se justifie, c’est la défense du droit de chacun à disposer de lui-même.
Les valeurs nous empêchent de faire preuve de pragmatisme et de rationalité. Pour déterminer ce qui est bon, il faut répondre aux besoins et aux aspirations de chacun : les siens et ceux des autres. D’une certaine manière, toute définition a priori du bien rend intolérant. C’est à chacun de décider de ce qui est bien pour lui. Pour lui et pas pour les autres.


Vous avez souvent mis en cause le fait que l’action sociale soit essentiellement financée par des subventions, pourquoi ?


T.A.: Je n’ai jamais été à l’aise avec le principe des subventions. Si on dépense de l’argent public, c’est bien pour avoir un impact social. Alors pourquoi se baser sur les intentions quand on peut évaluer les résultats ? Pourquoi ne pas faire du social un vrai métier de services ? Pourquoi ne pas allouer les budgets si difficiles à trouver à ceux qui réussissent à lutter le plus efficacement et au meilleur coût contre les maux qui affectent notre société ? Et si on dit que les résultats, dans le champ social, sont difficiles à mesurer, ne serait-ce pas parce que notre définition de la valeur sociale est indifférente au bien-être des bénéficiaires et qu’elle se focalise sur la pureté des intentions de l’acteur ?


Pour finir, une question sur le nom de votre entreprise : pourquoi ce nom ? Big Crunch ?


T.A.: C’est une métaphore que je trouve inspirante. L’histoire de l’univers commence avec le Big Bang, une extraordinaire déflagration créatrice. La plupart des astrophysiciens affirment que l’univers va indéfiniment poursuivre son expansion, se refroidir, se diluer. Mais d’autres pensent au contraire que l’univers pourrait arrêter son expansion puis entamer un mouvement de contraction, de réchauffement, de redensification sous l’effet de la gravité – c’est le scénario du Big Crunch.

L’humanité me semble avoir suivi une trajectoire semblable. On arrive aux limites de la dynamique d’individualisation. Aucune communauté ne résiste, pas même la famille ou le couple. On ne sait plus fabriquer que des expériences, des déchets et de la solitude. Mais cette dislocation des liens traditionnels aura été nécessaire parce que les liens traditionnels n’étaient pas choisis, et que la vocation des institutions traditionnelles était de nous soumettre et non de nous libérer.

Maintenant, on a appris à vivre en tant qu’individus. Sur cette base là, on peut jouer ensemble, et reconstruire de nouveaux liens. Des liens librement choisis. Des liens qui cultivent notre empathie mutuelle. Et à mesure que le niveau d’empathie croîtra entre toutes les créatures sensibles, on pourra se rapprocher, se réchauffer, développer notre sensibilité au bien commun, dans une fraternisation débridée qu’on peut envisager comme un Big Crunch social.

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