Enjeux sociétaux Associations et démocratie

Quelle mobilisation des ONG en faveur des ODD en France et en Europe ?

Tribune Fonda N°238 - ODD : quelles alliances pour demain ? - Juin 2018
266
Laura Brimont
Laura Brimont
Et Elisabeth Hege
Les ONG jouent un rôle essentiel de traduction de la dimension internationale des ODD en action concrète à l’échelle nationale.
Quelle mobilisation des ONG en faveur des ODD en France et en Europe ?


Tout d’abord, les ONG communiquent auprès du grand public sur les ODD. Par exemple, la plateforme multi-acteurs italienne Asvis organise un festival annuel autour du développement durable afin de sensibiliser citoyens, entreprises et politiques. Elle collabore également avec le ministère de l’Éducation italien pour promouvoir l’éducation au développement durable.

Les ONG communiquent aussi auprès d’autres ONG sur les ODD. C’est, par ailleurs, un rôle important étant donné que le degré de connaissance et de mobilisation varie encore grandement d’un secteur à l’autre. Cette mobilisation est encore majoritairement le fait d’organisations actives dans le domaine du développement et  de la solidarité, et plus généralement, d’organisations travaillant sur des enjeux internationaux. Les ONG, avec un champ d’activités purement national ou local sont, quant à elles, moins mobilisées.

En France, l’université « Faire ensemble 2030 » organisée par la Fonda les 22 et 23 mars 2018 a récemment visé à mobiliser davantage les associations nationales et locales.

Cette mobilisation varie aussi suivant les pays. En France, la connaissance des ODD prend de l’ampleur mais le champ des acteurs mobilisés reste encore restreint. Cette particularité pourrait être expliquée par le faible portage politique et par le fait que les ODD ont été adoptés quelques mois avant la COP 21 sur le changement climatique, qui a accaparé l’attention des ONG françaises.

De manière générale, les pays européens où les ONG semblent pour l’instant plus mobilisées sur les ODD sont l’Italie, la Belgique, l’Autriche et l’Allemagne. Ainsi, dans ces pays, de nouvelles coalitions se sont créées grâce aux ODD impliquant des ONG de différents secteurs et associant des ONG actives sur les enjeux internationaux et nationaux.

Les ONG jouent également un rôle crucial pour tenir les gouvernements redevables de leurs actions en faveur des ODD, par exemple en participant aux processus institutionnels relatifs à la mise en œuvre des ODD, que ce soit au niveau national (élaboration d’une feuille de route, révision des stratégies de développement durable...) ou onusien (revues nationales volontaires lors du Forum politique de haut-niveau...). En Belgique et en Autriche, des nouvelles coalitions et alliances de plaidoyer se sont créées pour rendre plus efficaces leurs messages et pour illustrer le caractère intégré des ODD.

En France, l’association 4D et Coordination Sud jouent un rôle fédérateur ; ainsi, en septembre 2017, ces associations ont initié une tribune collective avec une trentaine d’ONG formulant des recommandations pour le processus de mise en œuvre.

Néanmoins, en France comme ailleurs, de nombreuses ONG restent sceptiques sur l’importance politique réelle de ces processus, ce qui explique leur absence d’investissement. Une autre piste pour tenir les gouvernements redevables est de suivre l’évolution des indicateurs relatifs aux objectifs, afin de comparer la performance des différents pays, comparaisons auxquelles les gouvernements sont souvent sensibles.

En pratique cependant, peu d’ONG utilisent ces indicateurs dans leur travail de plaidoyer. Il existe cependant des exceptions comme la Coalition Eau en France ou encore le 2030 Watch Project lancé par Open Knowledge Foundation Deutschland1 qui suit la performance de l’Allemagne et d’autres pays développés à partir d’un échantillon mélangeant indicateurs issus des ODD et indicateurs complémentaires.
 
En France, des consultations avec la société civile sont en cours pour l’élaboration d’un tableau de bord d’indicateurs pour le suivi des ODD. L’utilité de ce tableau de bord dépendra cependant de l’usage que pourront en faire les acteurs de la société civile.

Le secteur privé est également concerné. Les entreprises commencent en effet à se mobiliser en affichant leurs engagements et actions de mise en œuvre (voir par exemple, en France, la plateforme Global Impact+). Sur ce plan, les ONG ont un rôle de tiers de confiance à jouer pour vérifier et évaluer les engagements des entreprises, à côté de ceux des autres parties prenantes. Ce rôle ne se cantonne d’ailleurs pas à une sanction des résultats a posteriori, mais peut aussi prendre la forme d’un accompagnement des entre- prises pour les aider à améliorer leurs pratiques.

Certaines ONG ont développé une véritable expertise dans ce rôle de critical friend, à l’image d’Oxfam qui a accompagné Unilever dans sa démarche d’amélioration des conditions de travail2. Cependant, la plupart des ONG reste réticente à assumer ce rôle envers le secteur privé.

Enfin, les ONG contribuent aux ODD à travers les projets qu’elles mettent en œuvre, soit de manière isolée soit à travers des partenariats multi-acteurs. Un exemple d’un tel partenariat au niveau international est le Champion 12.3, une coalition de trente dirigeants d’entreprises, de gouvernements, d’organisations internationales, de think tank et d’ONG dont l’objectif est de mettre en œuvre des actions exemplaires en faveur de la cible 12.3 qui vise à réduire par deux le gaspillage alimentaire.

En France, Association 4D et WECF ont lancé un appel à projets et une plateforme collaborative pour favoriser l’échange de bonnes pratiques et les synergies entre acteurs contribuant aux ODD. Cependant, de nombreuses ONG ne ressentent pas le besoin de mettre en œuvre des projets labellisés ODD dans la mesure où elles estiment que leur cœur de métier y contribue de toute manière. Les ODD pourraient néanmoins encourager les ONG à conduire leur projet de manière différente, notamment en assurant plus de cohérence entre les différents aspects du développement durable couverts par les ODD. Ainsi, certaines ONG comme WWF Europe réfléchissent à l’utilisation des ODD pour améliorer la cohérence de leurs propres projets.

La mobilisation des ONG en faveur des ODD ne dépend pas que d’elles. Si les Nations-unies et les gouvernements nationaux veulent maintenir la dynamique en faveur des ODD, il est dans leur intérêt de favoriser les activités de sensibilisation et de communication des ONG, ainsi  que leurs contributions directes et leur participation à des partenariats. Priorité devrait être donnée à la diffusion de l’information relative aux ODD auprès des organisations qui possèdent peu de connaissances à leur sujet, en particulier celles travaillant sur des questions sociales.

Si les gouvernements veulent exploiter les efforts par le biais de partenariats multipartites, il leur faut traiter les réserves des ONG quant aux actions menées en collaboration avec les secteurs public et privé, en fondant ces partenariats sur des objectifs clairement définis et sur un cadre de responsabilisation crédible. En outre, la mobilisation des ONG est grandement liée au fait qu’elles estiment, ou non, que les ODD sont crédibles d’un point de vue politique.

Pour l’instant, il est encore tôt pour juger l’impact réel des processus institutionnels relatifs à la mise en œuvre des ODD sur  les grandes orientations politiques, sur les choix budgétaires, même si on voit des progrès, notamment en France. Ainsi, dans le cadre du Comité interministériel à la coopération internationale et au développement3 (CICID) qui s’est tenu en février 2018, le gouvernement a affirmé son intention de disposer rapidement d’une feuille de route et en a dressé les grandes lignes : pilotage de haut niveau, revue des politiques publiques, inclusion des ODD dans le processus budgétaire et dans les études d’impact des futures lois. Parmi ces annonces, deux sont particulièrement intéressantes, car elles pourraient donner aux ODD plus d’importance à deux moments clés de la conception des politiques : l’élaboration du budget et les débats sur les nouvelles lois.

Ces mesures vont-elles avoir un impact concret sur les orientations des politiques publiques françaises ? Plusieurs ONG ont rejoint les ateliers participatifs et le comité de pilotage de haut niveau du développement durable, lancé par les secrétaires d’État Brune Poirson (ministère de la Transition écologique et solidaire) et Jean-Baptiste Lemoyne (ministère de l’Europe et des Affaires étrangères).

Les ONG aujourd’hui peu mobilisées verront-elles dans ces processus une fenêtre d’opportunité suffisamment crédible et intéressante pour s’engager ? Ce sont les détails de la feuille de route, sa capacité à faire sortir les ODD de leur propre silo et son portage par les différents acteurs qui en décideront.

  • 1. ONG de plaidoyer en faveur de l’open data, de la transparence et de la participation citoyenne.
  • 2. Byanyima, W. Why Oxfam won’t compromise on SDGs, GreenBiz, 30/11/16 (https://www.greenbiz.com/  article/why-oxfam-wont-compromise-sdgs).
  • 3. Comité chargé de définir les orientations de la politique française en matière de coopération internationale et d’aide au développement. Il est présidé par le Premier Ministre et réunit l’ensemble des ministères concernés par les questions de développement.
Analyses et recherches
Analyse