Enjeux sociétaux

Pour une société de la connaissance

Tribune Fonda N°235 - Revenu universel : cartographie d'une controverse - Septembre 2017
Michel de Tapol
Michel de Tapol
Quel projet voulons-nous ? Un soin palliatif, pour une société en phase terminale, ou celui d'un apprentissage universel, pour une société de la connaissance ?
Pour une société de la connaissance

La tonalité provocatrice de ce questionnement traduit l’extrême perplexité que m’inspirait le principe d’un revenu universel, quand un candidat à la primaire présidentielle, Benoît Hamon, épris d’utopie innovante et prônant la générosité, entreprit, sans crier gare, de l’extraire avec son auteur Thomas More, hors de leur paisible sommeil.

Nul doute, que les réflexions qui cheminaient ici et là ne furent ni fortuites ni étrangères au réveil de ce concept plus que tricentenaire. Think tanks et autres cercles de pensées tentent de le dimensionner au regard d’une analyse prospective des enjeux sociétaux, reposant notamment sur les perspectives d’évolution du travail et de l’emploi. Le « politique », impatient de façonner son positionnement, s’exposera aux controverses de postulats incertains.

Les faits sont là ! Ce premier siècle du troisième millénaire vivra des bouleversements qui appartenaient hier à la science-fiction et qui aujourd’hui, esquissent leur emprise de plus en plus nettement, suscitant craintes ou aspirations, abdication ou opportunité.

Rien ne sera épargné par cette « révolution », qui telle une tumeur dont on ignore encore le niveau et degré de malignité, reformatera, dans un processus auto-accélérant, l’ensemble du tissu sociétal et de ses piliers, qu’il s’agisse de nos démocraties, du pouvoir, des relations sociales, de l’éducation, de la santé, etc.

Les médias, relayant ce tourbillonnant futur, entretiennent fascination et inquiétudes. Le manque de vision attachée à une politique essentiellement tournée vers le court terme, en l’absence de projets structurants et partagés, finira de pétrir le pain des imprécateurs surfant sur les anxiétés collectives.


Un travail en mutation


Le travail fonde l’ossature de la société mais notre incapacité à assurer depuis des décennies le plein emploi renforce un sentiment d’impuissance. Les solides clichés de la déroute, face à la double invasion des productions de masse à bas prix et des technologies innovantes, contribuent à saper notre moral et inclinent aux tentations populistes.

Les transitions, numérique, robotique et environnementale sont, dès lors, imaginées pour nombre de nos concitoyens comme de blessantes ruptures. La fatalité prend ainsi le pas sur l’opportunité, et tout naturellement « l’exception sociale française » se doit, par avis de tempête, dans un grand élan d’égalité fraternelle, de retranscrire ses codes génétiques dans un providentiel revenu universel.

Et pourtant, si l’on s’en tient à ce qui cimente notre vie sociale, et au premier chef, travail et emploi, aucune réelle étude, à grande échelle, ne donne de certitudes quant à la nature des impacts dont ils pourraient faire l’objet, sous l’effet des transitions évoquées ci-dessus. Ainsi, les hypothèses fondées sur des expérimentations partielles ne prennent que peu ou pas en compte la soif de services qui seront nécessaires pour agrémenter notre existence et lui éviter la déshumanisation décrite par Orwell dans son ouvrage 1984.

Prenons le pari, peut-être naïvement, que la société, au sens universel du terme, dépassera ses pulsions suicidaires et développera les antidotes qui conforteront sa pérennité. Mais concédons que dans le passé, nous n’avons pas fait preuve d’une aptitude notoire à nous organiser et préempter les révolutions qui ont marqué l’histoire du développement économique de la planète.

La qualité de nos écoles et universités, reconnue au-delà de nos frontières, ous interpelle sur nos difficultés à favoriser la mutation des recherches en applications 
génératrices de croissance et d’emplois. 

Au XIXe siècle, la France subit la révolution industrielle, face à l’Allemagne et à l’Angleterre. Au XXe siècle elle assiste, impuissante, à la révolution numérique, plus attachée à préserver des filières qui se révèleront obsolètes, qu’attentive à se projeter dans le futur. Serons-nous au XXIe siècle en capacité de participer pleinement à la construction d’une société de la connaissance, d’une société solidaire et responsable, résolument tournée vers le futur ?

Nous contenterons-nous, nostalgiques de notre passé, indécis devant notre avenir, déplorant une société bloquée dont nous portons largement la responsabilité, de n’être que les simples témoins de l’exode des nombreux jeunes partis réaliser leurs rêves ailleurs, la besace gorgée de compétences, ou de la déshérence de ceux qui cherchent sans convictions ni illusions un devenir, faute d’avoir été préparés à répondre aux multiples défis qui modèleront leur environnement ?


Un apprentissage universel


La réponse tiendra au choix qui guidera notre action :

  • faire l’autruche, prendre pour un fait acquis les effets négatifs d’une radicale évolution de l’économie, et positionner les moyens disponibles ou supposés l’être, sur un traitement social a posteriori. Moyens qui peuvent prendre la forme d’un « revenu universel » mais dont nous savons pertinemment que sa pérennité, qui dépendra de la santé économique de notre République, ne peut être acquise !
     
  • mettre la France en situation de répondre efficacement aux enjeux de cette révolution de la connaissance en consacrant nos forces vives à imaginer et bâtir un pôle d’éducation et de formation permanente à la hauteur de la seule ambition qui devrait nous animer et nous rassembler : permettre aux prochaines générations de s’assumer pleinement et de vivre les valeurs de la République inscrites sur ses frontons.


Mais cette assertion nécessite un effort considérable pour que l’école redevienne le poumon qui donnera un nouveau souffle, celui de rayonner, et pas seulement par les lumières. Une société vraiment solidaire qui prône l’égalité des chances ne peut accepter le scandale de l’illettrisme, le décrochage et l’abandon des études, le manque de place dans les universités, le tirage au sort, la pénurie de logements, etc.

Un plan d’investissement pour l’avenir, qui ne saurait être un énième projet concocté par des cabinets éphémères soucieux de laisser une trace, devra faire l’objet d’une très large consultation, s’inscrire dans un schéma directeur sur plusieurs années et faire l’objet d’une évaluation régulière. Il exigera une implication de l’ensemble des acteurs qui, dans les territoires, participent ou bénéficient du développement d’une société de la connaissance.

Sans exhaustivité, elle concerne l’Éducation nationale, dans toutes ses composantes : grandes  écoles et écoles professionnelles ; syndicats d’enseignants, d’étudiants, de parents d’élèves ; collectivités territoriales ; services de l’État ; centres régionaux Jeunesse et Sport ; éducation populaire ; Fonds jeunesse et éducation populaire ; Défense nationale ; secteur associatif ;  entreprises…

Ce plan devrait être subordonné à trois objectifs :

  • placer l’école, au sens large du terme, au coeur des territoires. Ouverte sur l’extérieur, elle doit devenir un lieu d’échanges, de découvertes et « d’apprentissage ». Associée à la vie de la cité et intégrée à son temps, elle aura l’ambition de développer un pôle du « savoir » qui permettra à tout chacun, tout au long de sa vie, d’acquérir le socle de connaissances nécessaire à son épanouissement et aux enjeux d’une société en perpétuelle évolution ;
     
  • faire de l’école, avec la participation des services de l’État, des collectivités territoriales, et de la société civile, le moteur d’une intégration, respectueuse des diversités, mais soucieuse de partager une conscience citoyenne issue des valeurs de la République ;
     
  • s’assurer que l’école retrouve sa vocation de reconnaître et valoriser les talents tout en restant attentive à ne laisser personne au bord du chemin.


Ce plan devra mobiliser des moyens financiers très substantiels et nécessitera une large contribution de la société civile, et tout particulièrement du secteur associatif. Il exigera une refonte de la « formation continue », facteur essentiel d’une adaptabilité à un environnement en perpétuelle mutation.

Il devrait pouvoir s’appuyer sur une volonté partagée au niveau européen de faire de notre continent un large espace, favorisant les échanges, ouvert à la circulation et à l’acquisition du savoir. Une Europe moteur du «vivre ensemble » qui ne soit plus considérée comme la castratrice Europe des normes, mais qui donne corps à une nouvelle réalité, celle du « rêve européen ».

Ainsi, sans qu’il ne soit question de fuir nos responsabilités ni de diminuer l’effort de solidarité consenti envers les plus défavorisés, aujourd’hui comme demain, entrons par la grande porte dans une société du « savoir universel » pour éviter qu’un revenu dont l’universalité qui est loin d’être acquise ne nous plonge sans gilets de  sauvetage dans une société de la dépendance.
 

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