Engagement

L’intermédiation, levier de l’engagement écologiste en quartiers populaires (et ailleurs !)

Tribune Fonda N°259 - Écologie : un combat, des engagements - Septembre 2023
Léa Billen
Léa Billen
Les quartiers populaires français sont le terreau de multiples initiatives écologistes: jardins collectifs, ressourceries, circuits courts alimentaires, ateliers d’autoréparation… Ces initiatives mobilisent des habitants et des habitantes tout en étant lancées ou accompagnées par des acteurs intermédiaires. En quoi consiste ce travail d’intermédiation et dans quelle mesure constitue-t-il un levier pour l’engagement écologiste en quartiers populaires ?
L’intermédiation, levier de l’engagement écologiste en quartiers populaires (et ailleurs !)
La Régie de quartiers de Saint-Denis, aux côtés de 4 autres régies de quartier, participe à la collecte de cagettes en bois sur les marchés de Saint Denis, avant que celles-ci soient broyées à Stains. Les copeaux de cagettes obtenus sont ensuite utilisés pour du paillage ou comme élément carboné dans des composts. © Plaine Commune

LES ACTEURS INTERMÉDIAIRES AU SERVICE DES PERSONNES QUI S’ENGAGENT

Militants et militantes associatifs, techniciens et techniciennes de collectivité, gardiens et gardiennes d’immeuble, anciens et anciennes du quartier : celles et ceux que l’on peut considérer comme des acteurs intermédiaires se définissent par leurs fonctions plus que par leur statut1 .

Commençons par distinguer quatre principales fonctions : une mission de mobilisation, de maillage territorial, d’outillage et de formation.

Les acteurs intermédiaires font vivre les mobilisations : ils favorisent les prises de conscience, fédèrent des personnes animées par la même cause et facilitent l’engagement au sein de collectifs existants. Par exemple, dans le quartier du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin, l’association Anciela a réalisé une enquête en porte à- porte pour identifier les enjeux les plus mobilisateurs et les personnes qui souhaiteraient agir pour la transition écologique et solidaire dans le quartier. Les acteurs intermédiaires assurent également une mission de maillage territorial en facilitant la mise en réseau des acteurs et l’interconnaissance entre les personnes.

À Saint-Denis, une régie de quartier travaille ainsi à la relocalisation des filières de production et de revalorisation des déchets à partir de sa connaissance fine du réseau d’acteurs du territoire. Dans des quartiers populaires où les organisations écologistes sont peu nombreuses ou peu visibles, cette fonction de maillage est particulièrement précieuse. Les acteurs intermédiaires apportent aussi leur soutien dans la recherche de ressources logistiques, techniques ou financières, ils outillent les mobilisations. C’est un rôle endossé par les services d’innovation sociale de certains bailleurs sociaux ou les services dédiés à la participation comme à l’écologie urbaine de certaines collectivités. Cet outillage prend la forme d’appels à projets dédiés, d’un appui pour la recherche de locaux ou encore d’une mise à contribution des services techniques.

Enfin, les acteurs intermédiaires favorisent la montée en compétences des personnes qui s’engagent à travers l’organisation de temps de partage de savoirs entre pairs (cuisine, réparation, couture, etc.), mais aussi de formations sur des enjeux de la transition écologique ou sur des compétences transversales (méthodes d’animation, recherche de financements, etc.).

LES STRATÉGIES D’ANCRAGE DES ACTEURS INTERMÉDIAIRES EN QUARTIERS POPULAIRES

Les acteurs intermédiaires n’habitent pas nécessairement le quartier. Pour autant, ils ne sont pas réductibles à des acteurs extérieurs venus apporter la bonne parole écologiste. Certaines organisations sont historiquement implantées dans les quartiers populaires (régies de quartier, centres sociaux, associations de locataires, collectifs militants), quand d’autres interviennent plutôt à l’échelle métropolitaine ou régionale.

Les acteurs intermédiaires peuvent aussi résider en quartiers populaires, y travailler ou décider de s’y engager.

Plus que leur implantation géographique, c’est la solidité de leur stratégie d’ancrage qui détermine leur capacité à favoriser les engagements écologistes. On peut en relever trois différentes:

— L’intervention partenariale consiste à solliciter pour un projet ponctuel un partenaire déjà ancré dans le quartier en comptant sur lui pour mobiliser.

— Le maillage territorial relève d’une stratégie à plus long terme. L’acteur intermédiaire va consolider un réseau de partenaires potentiels à l’échelle du territoire, soudé par des liens d’interconnaissance entre les personnes et capable de mutualiser ses ressources lorsqu’une opportunité se présente.

— L’ouverture d’un lieu qui offre aux personnes qui s’engagent un espace dédié pour s’organiser collectivement, expérimenter et se faire connaître.

L’équipe d’Anciela et les habitantes et habitants du quartier des Noirettes, à Vaulx-en-Velin, ont organisé en octobre 2019 un Festival pour Agir. Les moutons de la Bergerie Urbaine étaient entre autres de la partie. © Anciela
L’équipe d’Anciela et les habitantes et habitants du quartier des Noirettes, à Vaulx-en-Velin, ont organisé en octobre 2019 un Festival pour Agir. Les moutons de la Bergerie Urbaine étaient entre autres de la partie. © Anciela

UNE INTERMÉDIATION AU SERVICE DES ENGAGEMENTS ÉCOLOGISTES EN QUARTIERS POPULAIRES

Ces stratégies d’ancrage sont inégalement abouties et les acteurs intermédiaires peinent parfois à élargir leur public. En effet, cela suppose de multiplier les niveaux d’intermédiation en s’appuyant sur des personnes ou des organisations susceptibles de mobiliser des publics différents, avec notamment des démarches d’aller-vers récurrentes (actions de rue, porte-à-porte, événements hors les murs, etc.).

Certaines organisations n’hésitent pas à mettre en sourdine la dimension écologique de leur initiative pour toucher des personnes animées par d’autres préoccupations, aussi diverses que rencontrer des gens, trouver une écoute et un appui dans des situations difficiles ou faire des économies.En facilitant l’engagement d’un public confronté aux inégalités sociales et écologiques, l’intermédiation peut contribuer à articuler les questions écologiques et sociales. Cela suppose de sortir d’une approche technicienne de l’écologie et de réaffirmer sa dimension politique2 .

Cette mission est inégalement revendiquée et réalisée par les acteurs intermédiaires. Dans le contexte de la montée d’un impératif participatif dans les politiques publiques, la fonction d’intermédiation a tendance à être réduite à de l’ingénierie assurée par des professionnels chargés de rendre les dispositifs participatifs plus performants3 .

Sur les questions écologiques, cette tendance est renforcée par une approche technicienne qui associe les acteurs intermédiaires à des experts. Cette approche tend à dépolitiser la fonction d’intermédiation alors même qu’elle constitue un levier pour renforcer des initiatives à même de réduire les inégalités écologiques et sociales.

  • 1Cet article s’appuie sur une recherche menée entre 2018 et 2023 : Léa Billen, L’écologie ordinaire en quartiers populaires, thèse de doctorat en géographie, Université Paris Nanterre, 2023.
  • 2Maïté Juan, Elisabetta Bucolo, Nathalie Blanc et Léa Billen, Accompagner les citoyen·nes pour la transition écologique, économique et sociale, ADEME, mai 2023.
  • 3Alice Mazeaud et Magali Nonjon, Le marché de la démocratie participative, Éditions du Croquant, 2018.
Analyses et recherches