Engagement

L'expérience d'engagement se personnalise : comment accompagner ce processus ?

Tribune Fonda N°239 - Les dynamiques de l'engagement - Septembre 2018
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Astérya
Avec les « connectrices », l’association Astérya propose un accompagnement aux envies d’engagement reposant sur l’autonomie ainsi que l’expression des souhaits et capacités des personnes, de l’envie d’agir à l’engagement effectif.

Par Natalia Kotelnikova-Weiler, Anthony Lacouture, Léa Billen, Cécile Lizé, Blandine Sillard pour Astérya


Les enquêtes sur le bénévolat en France1 montrent le développement de modes d'engagement « sur mesure », posant un nouvel enjeu pour le monde de l'action citoyenne : la personnalisation du parcours d'engagement. Or, les structures qui accueillent les bénévoles peinent à répondre à ces attentes et ne peuvent assurer, à la place des personnes, le rôle de formulation de projets d’engagement personnalisés. L’autonomisation des personnes qui souhaitent s’engager apparaît alors comme un enjeu majeur.


La personnalisation de l'engagement, un nouvel enjeu pour le monde de l'action citoyenne


Dans ce contexte de personnalisation, certains acteurs se donnent pour rôle d’accompagner et de renforcer l’autonomie citoyenne. C’est le cas de l’association Astérya qui entend favoriser l’émergence d’une société solidaire, écologique et citoyenne à travers le développement d’une citoyenneté active. La recherche de l’autonomie des personnes apparaît donc comme un objectif secondaire, au service d’un projet de société plus global.

Cet objectif s’incarne notamment dans la volonté d'introduire une personne tierce dans ce processus d'autonomisation : les « connecteurs citoyens2 ». Il s’agit de personnes au sein de l’association qui accompagnent ceux et celles qui ont envie d’agir mais qui font face à un certain nombre d’obstacles pour passer à l’acte. Ce choix de faire intervenir une personne tierce pose la question des postures des connectrices vis-à-vis de la personne accompagnée : comment accompagner sans diriger ?

Il convient d’expliciter la réponse des connectrices à cette question. Cela constitue le point d’étape d’une réflexion collective mobilisant les connectrices citoyennes et les membres du pôle « Recherche » d’Astérya dans le but de nourrir les actions portées par l’association.


Construire son parcours d’engagement : des choix conscients et autonomes


La personnalisation des parcours d’engagement citoyen se traduit par des combinaisons uniques des causes défendues, de la forme d’engagement et du niveau d’implication des personnes, qui les choisissent partant de leur propre sensibilité. Cette personnalisation présente plusieurs facettes ; nous en explorons trois ici.

Premièrement : une analogie avec des choix de consommation avertis. Soutenues par un accès facilité aux informations et aux formations, ce qui leur permet de creuser les enjeux, de se sensibiliser à des causes plus diversifiées et de développer une capacité de discernement plus grande, les personnes doivent définir leurs propres critères de choix et faire le tri. Cependant, à moins d’adopter une approche exhaustive, ce choix reste aussi une question d’opportunités.

On serait tenté de voir dans cette attitude de consommation la conséquence de la montée de l’individualisme dans notre société. Mais il ne faut pas confondre individualisme et égoïsme. Il faut plutôt y voir la montée de l’individualité (l’expression de la particularité de chacun au sein d’un collectif) à l’origine d’une évolution des formes d’engagement, deuxième facette de la personnalisation.

Pour Jacques Ion3, cette évolution tend vers la désaffiliation : les personnes se détournent des formes traditionnelles, exigeant l’adhésion à une structure. Elles ne s’adaptent plus aux missions proposées mais créent leurs propres paramètres d’engagement. Ce phénomène serait porté à la fois par la volonté d’expression de soi mais aussi par l’érosion de la confiance dans les grandes structures et la recherche d’efficacité à travers des résultats concrets de l’engagement.

Une troisième facette de la personnalisation serait la recherche d’un engagement incarné, cohérent avec l’ensemble des attributs qui définissent la personne engagée. Distinguons ici, en suivant Annie Dussuet4, un « individu » - anonyme, autonome et parfaitement rationnel - et une « personne » - unique, irremplaçable, et en interdépendance forte avec les autres. L’individu n’engage dans ses relations qu’une facette de son identité - son statut social ou ses compétences, là où la personne mobilise l’ensemble de sa singularité, psychologique, sociale, ou affective.

La personnalisation de l’engagement (et non son individualisation) consiste alors à rechercher l’engagement dans la cause, par opposition à l'engagement dans l'acte, où la personne est engagée de fait, sans que cet engagement ne fasse sens pour elle. Il y a donc aussi dans cette démarche la quête d’incarnation de ses valeurs personnelles - l’alignement avec elles de sa façon d’être, d’agir et d’interagir. Cette recherche de cohérence entre objectifs et moyens pousse les personnes vers des formes d’engagement moins contraintes et moins standardisées qui les fait sortir du rôle de bénévoles interchangeables.

Ces différentes facettes de la personnalisation de l’engagement posent la question de savoir comment les personnes se définissent elles-mêmes et non plus comment elles se laissent définir par les autres. De même, elles sont à la recherche de quelque chose qui leur ressemble, plutôt que d’adhérer à une idéologie et des pratiques pensées pour elles. Ces deux aspects relèvent bien de l’autonomie des personnes dans leur engagement.

Selon Lilian Mathieu5, la « cause » se constitue toujours en même temps que le groupe qui la porte : elle est co-construite par ses militants qui, par leurs actions et leurs échanges contribuent à l’orienter. L’implication active et consciente des personnes dans leur engagement contribue à renforcer cette co-construction. La personnalisation de l’engagement alimente par conséquent, via l’autonomisation nécessaire, la montée de l’émancipation.


Accompagner vers l’autonomie : une pratique paradoxale


L’accompagnement personnalisé proposé par les connectrices d’Astérya pour répondre au processus de personnalisation de l’engagement est traversé par trois principales tensions.


La première tension est liée à la finalité du processus d’autonomisation et surtout au point focal choisi pour l’apprécier et le définir, à savoir à partir de la personne ou de la structure. Dans le cadre d’un accompagnement personnalisé, le processus d’autonomisation est double. Il désigne autant le renforcement des capacités de personnes à être autonomes dans leurs prises de décision et actions quotidiennes, à être et à agir par elles-mêmes avec un certain degré de liberté et d’indépendance (l’autonomie pouvant se décliner à différents niveaux, ex. : prise d’initiative, affirmation de soi) que le développement de la capacité et de la volonté d’une structure à soutenir, stimuler ou accompagner l’autonomie de personnes.

Les structures d’accompagnement à l’engagement doivent dès lors être ouvertes et flexibles aux différents degrés d’autonomie des personnes souhaitant s’engager (en tenant compte de leurs capacités et ressources initiales) et veiller à ne pas reproduire ni renforcer les rapports de pouvoir entre les personnes qui ont les capacités et ressources et celles qui ne les ont pas.


La seconde tension a trait à l’objet visé par le processus d’autonomisation dans le cadre de l'accompagnement d’une personne dans son envie d'engagement, à savoir l’autonomie dans la pensée ex. : prise de décision et choix libres) et l’autonomie dans l’action (ex. : réalisation de choix assumés). À travers la succession de décisions et de choix faits par la personne accompagnée pour être et agir de façon autonome, le processus d’autonomisation ne peut être dissocié du processus de l’autodétermination, c’est-à-dire le fait de choisir, d’agir et d’assumer la responsabilité de ses actes.

L’autodétermination est donc un levier essentiel sur lequel bâtir un accompagnement personnalisé respectueux de l’autonomie de la personne, car tenant compte de ses possibilités (capacités et ressources initiales) et de ses contraintes. Pour y contribuer, quatre éléments sont à considérer durant l’accompagnement d’une personne : sa participation, ses capacités, l’estime de soi et la conscience critique6. La forme des modalités d’accompagnement (ex. : apport d’informations, développement ou renforcement des capacités) est ainsi à adapter selon l’objectif et la nature de l’autonomie visée, autonomie dans la pensée et autonomie dans l’action.


La troisième tension vient du processus d’accompagnement personnalisé en lui-même, et plus précisément du paradoxe lié à l’intervention d’une personne tierce vis-à-vis de l’autonomie de la personne accompagnée. En effet, s’il faut introduire une personne tierce pour développer ou renforcer l’autonomisation, cela risque d’entraver l’autonomie de la personne accompagnée. La personne tierce, par ses apports, risque d’orienter la personne accompagnée dans ses choix et décisions et donc de la priver de son autonomie.

Pour l'association Astérya qui part du principe qu’une personne tierce est indispensable quel que soit le degré d'autonomie de la personne accompagnée, la posture adoptée pour qu’elle n’entrave pas cette autonomie est celle de médiatrice, soit une personne qui sert d'intermédiaire, de lien, de traducteur entre deux ou plusieurs entités, à savoir entre la personne accompagnée, son envie d'agir, les possibilités d’engagement et les structures. 

 

Les connectrices : des médiatrices de l’accompagnement


En tant qu’intermédiaires de l’autonomisation, les connectrices proposent une posture particulière par rapport aux tensions soulevées. Elles accompagnent les personnes dans toutes les étapes, de l’envie d’agir à l’engagement. Cela suppose de développer une double autonomie, de pensée et d’action. Elles doivent aider la personne à traduire ses envies, à prendre conscience de ce qui est important pour elle, indépendamment de l’autocensure et de ses étiquettes sociales. Médiatrices entre la personne accompagnée et son envie d’agir, elles l’aident aussi à se familiariser et se positionner par rapport aux causes défendues, dépassant les messages-types habituels.

Par exemple, Julien, un jeune homme en situation de handicap, ne savait pas dans quelle thématique s’engager. Marine, une connectrice, l’a aidé à explorer différents enjeux potentiels pour se fixer finalement sur celui de la lutte contre la fracture numérique. Puis elle lui a apporté des informations sur les modes d’engagement et les structures agissant dans ce domaine pour l’aider à trouver SA manière d’agir.

Pour le passage à l’acte, apporter les contacts ne suffit pas. Les connectrices font un travail de capacitation : faire prendre conscience à la personne accompagnée de ses capacités et lui donner confiance en elle ; laisser mûrir le projet jusqu’à ce qu’il acquière une réalité à ses yeux ; cela signifie parfois aussi développer des compétences (comme la prise de contact, les recherches sur internet) mais toujours dans l’esprit d’aider à faire et non de faire à la place.

Paradoxalement, l’enjeu pour les connectrices est de préserver, dans ce processus, l’autonomie de la personne accompagnée. Pour ce faire, elles assument un rôle de traductrices, de médiatrices pour faciliter sans orienter. Concrètement, leur travail consiste à rendre à la personne accompagnée ce qu’elle a déjà en elle. Interroger, explorer ensemble, écouter pour déceler, synthétiser, reformuler.

On pourrait parler d’un accompagnement neutre, mais il faut nuancer. S’il est neutre en terme d’influence sur le processus décisionnel, la relation établie est bien personnelle et l’accompagnement - personnalisé. Par opposition, un accompagnement individualisé serait une sorte de bilan de compétences, menant à un matching entre l’individu et des missions de bénévolat.

Si la cible du travail d’accompagnement est la personne, les connectrices interviennent aussi ponctuellement auprès d’associations et d’établissements médico-sociaux partenaires pour les encourager à introduire plus de souplesse dans l’accueil des bénévoles. L’objectif est de permettre à toute personne, quelles que soient ses capacités, d’exercer son autonomie dans son engagement au sein de ces structures.

Dans le parcours d’engagement de Vicky, alors demandeur d’asile, les connectrices sont, par exemple, intervenues auprès de l’association L’Un Est l’Autre pour l’encourager à l’accueillir en dépassant l’image de leur bénévole-type. C’est la motivation de Vicky qui a joué un rôle déterminant dans son intégration.

Lorsqu’une personne accompagnée vise un engagement nécessitant des compétences et une autonomie dans leur exercice qu’elle n’a pas, Astérya peut alors apporter plusieurs réponses :

  • échanger avec la structure visée pour comprendre comment celle-ci peut être plus souple dans son accueil ;
  • aider la personne à monter en compétences et en autonomie avant de l’accompagner vers l’engagement qu’elle désire ;
  • envisager avec elle un engagement « intermédiaire » ne nécessitant pas de compétences supplémentaires.

Les connecteurs citoyens sont des médiateurs de la citoyenneté : ils adaptent la démarche d’accompagnement à la personne accompagnée, son envie d’agir et son contexte.


Personnalisation de l'engagement, personnalisation de l'accompagnement


Les connectrices citoyennes répondent à l’enjeu de la personnalisation de l’engagement par une double personnalisation de l’accompagnement. Il s’agit premièrement de remettre la personne et son autonomie de pensée et d’action au cœur de l’accompagnement : les connectrices prêtent attention à ses compétences et à ses caractéristiques sociales, mais aussi à ses motivations, ses valeurs, ses contraintes, et aux relations de dépendance qu’elle noue avec le monde dans lequel elle évolue.

La connectrice fait ainsi un travail de traduction entre l’individu et la personne : elle permet à l’individu de se formuler à lui-même ses envies d’agir et de comprendre d’où ces envies lui viennent. Elle fait aussi un travail de médiation entre cette envie d’agir formulée et les possibilités de la réaliser dans le contexte contraint du monde de l’action citoyenne.

Il s’agit également de développer entre la connectrice et la personne accompagnée une relation interpersonnelle. La « neutralité » qui définit la posture de la connectrice ne doit pas s’entendre comme une mise à distance de la relation, mais comme un souci de ne pas influencer la formulation des choix de la personne au cours des processus de traduction et de médiation.

Ce dernier élément pose d’ailleurs la question de la dépendance du dispositif vis-à-vis de personnalités singulières : s’il est impossible qu’une connectrice en « remplace » une autre, comment assurer la transmission des savoir-être et des savoir-faire nécessaires pour assurer la pérennité de la démarche ? Le travail réflexif engagé par les connectrices et le pôle Recherche d’Astérya va dans le sens d’une capitalisation des savoirs construits par les connectrices et de leur développement.
 



Cet article a été rédigé collectivement par cinq membres de l’association Astérya engagés dans la démarche des Connecteurs citoyens et/ou dans le pôle Recherche: Natalia Kotelnikova-Weiler, Anthony Lacouture, Léa Billen, Cécile Lizé, Blandine Sillard.

Astérya est une association née en 2014 qui favorise l’émergence d’une société écologique, solidaire et citoyenne par l’accompagnement de la citoyenneté active.

Les connectrices citoyennes sont des personnes au sein d’Astérya qui accompagnent les personnes qui ont envie d’agir vers la forme d’engagement qui leur correspond. Le pôle Recherche mobilise des acteurs de différents horizons sur des sujets communs en lien avec les activités de terrain menées par Astérya.
 

 

  • 1. France Bénévolat 2016, Evolution de l'engagement bénévole associatif en France de 2010 à 2016
  • 2. La démarche des "connecteurs citoyens" ayant été jusqu'ici portée exclusivement par des femmes, nous utilisons dans la suite de l'article le féminin.
  • 3. Ion, Jacques (2012), S’engager dans une société́ d’individus, Paris, Armand Colin, coll. Individu et société
  • 4. Dussuet, Annie (2004), Femmes des villes : des individues ou des personnes ? In : Femmes et villes [en ligne]. Tours : Presses universitaires François-Rabelais, (généré le 31 juillet 2018). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pufr/402>. ISBN : 9782869063242. DOI : 10.4000/books.pufr.402
  • 5. Mathieu, Lilian (2004), Comment Lutter ? Sociologie et Mouvements Sociaux, Paris, Textuel, coll. La Discorde, 206 p.
  • 6. Ninacs, William (2008), Empowerment et intervention : Développement de la capacité d’agir et de la solidarité. Presses Université Laval
Analyses et recherches
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