Laurent Lardeux répond aux questions d’Anna Maheu de la Fonda.
Qui sont les activistes du mouvement climat ?
Les profils des jeunes dans notre enquête1 s’avèrent très proches des caractéristiques habituellement rencontrées parmi les activistes du mouvement climat : plus souvent diplômés, issus de classe sociale supérieure, de parents déjà politisés.
Ces tendances générales interrogent sur le sentiment de compétence et de légitimité nécessaire pour intervenir dans le champ de l’engagement pour le climat, et l’inégale distribution de ces prédispositions.
Des réflexions sont toutefois régulièrement engagées dans les collectifs2 pour tenter d’élargir le spectre social, en organisant par exemple des actions de sensibilisation dans les quartiers populaires, ou en intégrant la problématique de la justice sociale dans les luttes engagées.
Plus que les actions médiatiques des collectifs, vous souhaitiez en observer la « routine militante ». En quoi celle-ci diffère-t-elle de mouvements plus institutionnalisés ?
Porter la focale sur la « routine militante » plus que sur le coup d’éclat ou l’action médiatique (occupation de places, de sites industriels, blocage de route) permet de mieux comprendre la structuration de ces collectifs, leur mode d’organisation, les clivages qui les traversent, et la nécessité pour elles et eux de trouver des points d’accord pour surmonter certaines oppositions.
Cette recherche du consensus ne passe pas par des structures verticales et hiérarchiques, mais par des organisations horizontales et souples, dans lesquelles chaque membre, quels que soient son ancienneté, son statut, son âge, son sexe, son origine géographique, peut revendiquer un droit à la parole, sans position ascendante ou descendante dans la prise de décision.
En quoi l’engagement des activistes au sein de ces collectifs constitue-t-il une mise en pratique de l’exigence démocratique à laquelle ils aspirent ?
Pour beaucoup, la transition climatique se trouve directement reliée à la transition démocratique : elle implique d’autres façons de participer à la vie publique, de faire connaître leurs aspirations et préoccupations aux décideurs. Ils mettent eux-mêmes en acte dans leur propre fonctionnement interne des modalités de participation qu’ils espèrent voir intervenir à un niveau plus général.
Ils tentent de trouver la bonne temporalité entre l’urgence climatique, qui nécessite de prendre des décisions rapides, et l’exigence démocratique qui implique à l’inverse de respecter la durée du processus de décision.
Les jeunes activistes que vous avez interrogés sont-ils radicaux au sens premier du terme, c’est-à-dire en rupture vis-à-vis de leur société d’appartenance et du pouvoir politique ?
Dans l’histoire des mouvements sociaux, rappelons que le terme de radicalité a été employé pour caractériser des modes opératoires qui se caractérisent par le degré de violence des activistes, et par les formes de rupture avec les institutions de la vie démocratique3 .
Plutôt qu’une scission entre des individus « radicalisés » et la société d’appartenance, les activistes climatiques cherchent au contraire à interpeller de manière non violente, dans leur très large majorité, les institutions de la démocratie représentative en s’adressant directement aux élus dans le but de les inciter à adopter de nouvelles lois pour réduire l’empreinte carbone de la France ou de faire respecter les engagements climatiques de l’État.
Ces activistes qualifient-ils leurs actions de « radicales » ?
Sans nécessairement se définir comme radicalisés, la plupart des enquêtés admettent toutefois avoir opéré un tournant pendant la crise sanitaire. Il y a eu un essoufflement des marches pour le climat et, à l’inverse, une recrudescence des actions de désobéissance civile, parfois qualifiées de « résistance civile » (troubles à l’ordre public pendant des évènements sportifs, blocages de route, occupations de sites industriels).
Pourquoi préfèrent-ils le terme de « résistance civile » à celui de « désobéissance civile » ?
Il y a derrière ce changement de dénomination la volonté affirmée de porter l’attention non pas sur la forme prise par l’action (la « désobéissance »), mais sur ses finalités (la « résistance ») face à des orientations politiques qu’ils considèrent comme contraires à l’intérêt général.
Pourquoi penser les militantismes « ordinaire » et « radical » comme un continuum de modes d’investissement plutôt que les opposer ?
Entre des actions de sensibilisation (cleanwalk4 , marches, etc.) qui visent à convaincre des citoyens de rejoindre le mouvement, et des actions plus dures de désobéissance civile dont l’objectif est d’interpeller le pouvoir politique (occupation, troubles à l’ordre public), les activistes du climat mettent rarement en opposition ces différents modes opératoires.
Au contraire, ils ont beaucoup plus souvent tendance à adopter ces différentes modalités d’action dans leurs engagements.
Plusieurs me disaient qu’ils ne pouvaient pas choisir entre des actions « révolutionnaires » ou des postures « réformistes » : ils sont les deux à la fois, successivement ou simultanément, selon les contextes et les objectifs à atteindre.
Entre 2021 et 2023, avez-vous pu observer un durcissement de l’action militante ?
Il y a en effet eu un virage dans les modes opératoires avec un durcissement plus marqué qui a plusieurs causes. Le contexte de la crise sanitaire et des confinements a marqué un coup d’arrêt des marches pour le climat et nourri le besoin de développer d’autres actions. Parmi les activistes, s’est répandu le sentiment de ne pas avoir obtenu de réponses politiques concrètes aux marches et aux grèves du climat.
Enfin, ce durcissement s'explique aussi par la convergence souhaitée avec les questions de justice sociale, en lien notamment avec le mouvement des gilets jaunes5 , et une défiance de plus en plus marquée avec la politique institutionnelle.
Votre rapport s’ouvre sur le témoignage d’un activiste qui ne comprend pas le décalage entre l’impératif de l’action et la déconsidération de son engagement. Les qualifier de radicaux est-il une façon de discréditer ces mouvements ?
C’est en tout cas sur cet aspect que les activistes se trouvent le plus souvent attaqués. On le voit avec la résurgence d’expressions comme « éco-terrorisme »6 par exemple, pour qualifier des actions qui sont en réalité très éloignées de la violence spécifique à ce mode opératoire (violence physique, attentats, coercition, etc.).
Les activistes expriment donc très souvent leur incompréhension face à ces tentatives de criminalisation et de dénigrement venant du monde politique dans un contexte où les rapports scientifiques se multiplient pourtant pour alerter sur l’urgence à agir et la nécessité de respecter les engagements internationaux en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
- 1Laurent Lardeux (Injep), « Les jeunes activistes dans le(s) mouvement(s) climat », Injep Notes & rapports, septembre 2023, [en ligne].
- 2Les activistes interrogés viennent de 11 régions de la France hexagonale et militent au sein de 12 collectifs : Extinction Rebellion, Youth for Climate, Alternatiba, ANV-COP 21, Dernière rénovation, France Nature Environnement, L’accélérateur de mobilisation, Notre Affaire à Tous, Zéro Waste, Terres de luttes et Les amis de la Terre.
- 3Lire à ce sujet Isabelle Lacroix et Laurent Lardeux, « Introduction — Parcours d’engagement de jeunes dans des causes et des pratiques politiques radicales », Agora débats/jeunesses, n° 3, 2018, [en ligne].
- 4Un cleanwalk, ou une « journée de nettoyage », est une action de sensibilisation à la problématique des déchets et de la pauvreté. L’action consiste à organiser une action de nettoyage dans une ville, un parc, un jardin public, une plage, une forêt, etc.
- 5Maxime Gaborit et Théo Grémion, « Jaunes et verts. Vers un écologisme populaire ? », La Vie des idées, 20 décembre 2019, [en ligne].
- 6Lire à ce sujet Dominique Bourg, « Nous sommes entrés dans un tunnel de difficultés climatiques, démocratiques, sociales et géopolitiques », Tribune Fonda n° 259, septembre 2023, [en ligne].