Économie sociale et solidaire

La nouvelle fortune du bien commun

Tribune Fonda N°217 - Association et entreprise : quelles alliances pour transformer le monde ? - Mars 2013
Yannick Blanc
Yannick Blanc
Exploration de cette notion, nouvelle, de bien commun.

Au cours des travaux du groupe Associations et entreprises, il a beaucoup été question de « co-construction du bien commun ». Cette notion de bien commun, quasiment absente de notre vocabulaire il y a quelques années, est désormais sur toutes les lèvres1. L'objet de cet article n'est pas d'en pourchasser ou d'en dénoncer les ambiguïtés mais plutôt d'essayer de comprendre en quoi ces ambiguïtés témoignent d'une interrogation ouverte.

Le champ sémantique du bien commun est d'abord religieux. Sans remonter jusqu'à ses origines chez saint Paul (« Travaillez afin d'avoir de quoi partager », Ephésiens, 4,28) et saint Thomas d'Aquin, on peut noter l'importance de la notion dans le christianisme social de l'après-guerre. Gaston Fessard, philosophe jésuite, fondateur de Témoignage chrétien, en donne une définition qui tente d'en cerner les trois dimensions économique, sociale et éthique2 :

  • le bien de la communauté : les biens publics ou autres mis en commun ;
  • la communauté du bien : le caractère effectif de l’accès de chacun aux biens communs ;
  • le bien du bien commun : la nature et l’équilibre de la relation entre l’individu et la communauté.

À la même époque, Louis-Joseph Lebret, fondateur d'Économie et humanisme en souligne la dimension éthique dans une philosophie de l'action. « Le Bien commun est le bien d'une communauté, qu'il s'agisse d'une communauté familiale, professionnelle ou de la communauté universelle. C'est un Bien commun à des frères qui communient en lui, le recherchant ensemble, le réalisant ensemble, le recevant ensemble3. »
 

Le bien commun se construit, l'intérêt général se constate


Ce que l'on peut retenir de ces deux approches, c'est que le bien commun n'est ni défini ni donné par l'autorité (la transcendance, l'État) mais qu'il est le fruit d'une action à travers laquelle se réalise un équilibre idéal entre individu et communauté. C'est cette connotation particulière qui permet de comprendre pourquoi la notion de bien commun est en concurrence avec celle d'intérêt général mais aussi pourquoi elle s'en distingue nettement. En effet, si l'on rencontre parfois l'idée de « construction de l'intérêt général »4, c'est au prix d'une sensible distorsion par rapport à son origine juridique.

L'intérêt général n'est jamais défini ni délimité par la loi mais il est constaté par le juge administratif lorsque celui-ci doit arbitrer un litige ou apprécier une situation qui est aux limites de ce qui est explicitement énoncé par la loi. On peut déroger à une règle ou à un principe si c'est pour une cause d'intérêt général. La notion d'association d'intérêt général vient de là : la loi de 1901 définit l'association comme une convention de droit privé, qui peut donc légitimement avoir pour but la poursuite d'intérêts particuliers mais qui peut aussi contribuer au bien public ou au service public

 C'est pourquoi parler d'un « monopole de l'intérêt général » exercé par l'État est un non-sens, puisque l'intérêt général n'est précisément invoqué que lorsqu'on est en dehors ou aux limites d'un monopole public.
 

L'économie des biens communs implique une nouvelle approche de la gouvernance

C'est l'approche économique des biens communs par Elinor Ostrom qui, en ce début de XXIe siècle, a revitalisé la notion5. Alors que, selon la théorie économique standard, la gestion optimale d'une ressource commune ne pouvait résulter que de sa privatisation (on parle d'enclosure par référence à la privatisation des pâturages communs dans l'Angleterre du XVIIIe siècle), Ostrom démontre en s'appuyant sur de nombreuses observations empiriques portant notamment sur des pêcheries, des systèmes d'irrigation agricole ou des exploitations forestières, qu'une ressource naturelle limitée peut être gérée de façon optimale par une communauté locale pourvu que celle-ci se dote d'un mode de gouvernance appropriée.

« Sur les quatorze cas passés en revue dans l’ensemble de l’ouvrage d’Ostrom, six présentent " une performance institutionnelle solide " parce que les conditions de réussite sont réunies : limites et accès clairement définis, règles concordantes, arènes de choix collectif, surveillance, sanctions graduelles, mécanismes de résolution des conflits, droits d’organisation reconnus, unités (de production) imbriquées. Mais huit autres cas sont fragiles ou en échec. Ce qui tendrait à confirmer que la présence ou l’absence de règles institutionnelles dépendent de facteurs qui ne se situent pas tous au seul échelon micro-social mais qui se situent au niveau de l’organisation sociale d’ensemble. »6

La révolution conceptuelle provoquée par Ostrom consiste donc moins, contrairement à ce qu'on en dit souvent, à ouvrir une « troisième voie » entre la gestion publique et la gestion privée des ressources, entre l'État et le marché, qu'à démontrer que la performance économique ne dépend pas de la compréhension ou de l'application de « lois » universelles de l'économie mais de la capacité des communautés humaines à instituer des systèmes de gouvernance adaptés aux conditions concrètes locales de la production et de la conservation de ressources.

Cela n'empêche pas l'économie des biens communs de se développer comme tierce alternative au néo-libéralisme et à l'économie administrée mais aussi comme économie propre aux enjeux clés du XXIe siècle que sont les ressources naturelles (eau, atmosphère, climat, biodiversité), les activités qui impactent ces ressources (énergie, agriculture) et les richesses produites par la société de l'information et de la connaissance (open source, open data, non-brevetabilité du vivant, libre accès à l'Internet).

La gestion de ces biens ne peut ni être laissée au seul jeu du marché qui aboutirait à une appropriation inégale incompatible avec leur nature même, ni être assurée par des opérateurs publics, soit parce que ceux-ci s'avèrent incapables de gérer les biens mondiaux, comme le montre l'échec des sommets de Copenhague et de Rio sur le climat, soit parce que l'autonomie des individus échappe aux régulations administratives traditionnelles comme on l'a vu avec la crise des droits d'auteur, l'affaire Wikileaks ou celle de l'espionnage numérique. Le fait que de nouvelles catégories de biens soient au cœur des enjeux du développement économique bouleverse non seulement la science économique mais aussi la science politique et le droit.

Les économistes affirment dans un louable souci de clarification qu'on ne doit pas confondre la question des biens communs, qui serait propre à l'économie, et celle du Bien commun qui serait de nature éthique. On peut se demander a contrario si cette ambivalence n'est pas au cœur du concept. Les biens communs n'ont-ils pas une dimension éthique, au sens où l'éthique désigne des règles universelles dont l'application ne relève pas d'une autorité mais de la conscience de chacun ? La préservation de la planète, la transition énergétique, le commerce équitable dépendent autant des comportements individuels que des politiques publiques ; l'économie des connaissances, le libre accès à l'information, l'exploitation des données personnelles posent à l'évidence des problèmes éthiques.

La crise de 2008 a ouvert chez nombre d'économistes et d'acteurs de la finance un espace de réflexion sur ces questions. On trouve ainsi dans la revue Banque & Stratégie un manifeste de l'économiste Paul Dembinski intitulé « Pour une finance au service du bien commun » dans lequel on lit notamment : « Aujourd’hui les sociétés occidentales se trouvent dans une situation paradoxale : les exigences de rendement dérivées du projet financier entravent leur autonomie, y compris politique. […] La financiarisation a débouché sur la prééminence quasi absolue de la transaction au détriment de la relation. […] Les valeurs fondamentales de la liberté de jugement, de la responsabilité et de la solidarité, constitutives du bien commun et sans lesquelles une société libre et humaine ne saurait subsister, sont aujourd’hui en danger.

Bien au-delà de « moraliser le capitalisme », il s'agit de remettre l’activité économique à la place qui lui revient, y compris dans son rapport au politique. […] Le bien commun ne saurait surgir de la seule action régulatrice, il ne saurait exister sans le concours des actions quotidiennes des acteurs privés qui prennent au sérieux à la fois leurs valeurs et leurs responsabilités au cœur de la société. »7

On ne saurait mieux définir l'enjeu des relations entre associations et entreprises. Il ne s'agit pas de confronter ou de concilier des intérêts contraires portés par deux catégories d'acteurs mais de rechercher sur quels types d'actions elles peuvent exercer leurs responsabilités communes, leurs responsabilités à l'égard du bien commun.

Le bien commun apparaît ainsi moins comme une réalité ou un concept à définir que comme un horizon de l'action qu'entreprennent des acteurs que ne lient ni contraintes ni obligations. Entre ce bien commun et la gestion des biens communs, il y a toute l'étendue de la responsabilité des entreprises qui ne peuvent poursuivre leur activité dans l'ignorance pure et simple de leur impact sur l'environnement et sur la société.

  • 1. Expression utilisée par Alain Ambrosi à propos de la manifestation pour la journée de la Terre du 22.04.2012 à Montréal.
  • 2. Gaston Fessard, Autorité et bien commun, Paris, Aubier, 1944
  • 3. Louis-Joseph Lebret, Découverte du bien commun, Paris, éd. Économie et humanisme, 1947.
  • 4. Par exemple récemment dans une étude de Junior consulting SciencesPo sur « la rénovation de l'intérêt général en France » sous la direction de Philippe-Henri Dutheil et Antoine Vaccaro, avril 2013.
  • 5. Elinor Ostrom, La gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles ; trad. française éd. De Boeck, Bruxelles, 2010. Pour une présentation synthétique et critique, voir l'article de Jean-Marie Harribey paru dans L’Économie politique, n° 49, janvier 2011
  • 6. Harribey, op. cit
  • 7. Banque & Stratégie, n° 294 juillet-août 2011. C'est moi qui souligne. Paul Dembinski est un économiste suisse, professeur à l'université de Fribourg. Il a créé un observatoire de la finance indépendant qui se consacre notamment à la dimension éthique des activités financières et publie une revue intitulée Finance & Bien commun.
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