Enjeux sociétaux

Agir ensemble contre la précarité énergétique

Tribune Fonda N°243 - Vers une transition énergétique citoyenne - Septembre 2019
Marie-Maud Gérard
Marie-Maud Gérard
Depuis quinze ans, le Geres aide des ménages en situation de précarité énergétique en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, en les accompagnant dans la maîtrise de leur consommation. Pour cela, l’association s’appuie sur une méthodologie développée avec un ensemble divers d’acteurs afin d’appréhender le plus globalement possible la lutte contre la précarité énergétique.
Agir ensemble contre la précarité énergétique
Marseille. © Geres

Selon la loi du 12 juillet 2010, « est en situation de précarité énergétique une personne qui éprouve dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat. »

Qui sont ces ménages ? Que retenir de quinze ans d’actions du Geres dans ce domaine à Marseille ? Quels sont les partenariats en œuvre pour agir à plus grande échelle ?


Qui sont les ménages en situation de précarité énergétique ?


L’Observatoire national de la précarité énergétique utilise deux critères principaux: le taux d’effort énergétique (rapport dépenses liées à l’énergie/revenu)1 et le froid ressenti2. En 2017, 15% des Français ont souffert du froid chez eux et 11,6 % ont dépensé plus de 8% de leurs revenus pour la facture énergie de leur logement3.
« La précarité énergétique constitue ainsi une forme de « double peine » : les 20% de ménages les plus pauvres consacrent à l’énergie une part de budget 2,5 fois plus élevée que les 20% les plus riches »4.

En Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), 162 000 ménages sont en situation de vulnérabilité énergétique5. L’avantage du climat méditerranéen se traduit par moins d’efforts d’isolation et un faible confort d’été: températures élevées, surconsommations du froid et climatisations mobiles peu efficaces et polluantes6. On recense aussi une forte proportion de logements collectifs et une part importante de ménages7 ayant du mal à régler factures d’eau et d’énergie et/ou se privant de consommer. Tous les âges, locataires et propriétaires, urbains comme ruraux, sont touchés, avec comme conséquences l’endettement, le repli ou l’exclusion sociale et des problèmes de santé. Collectivités et bailleurs sociaux souhaitent agir mais peinent à identifier des pistes d’actions efficaces.


De la maîtrise de l'énergie à la solidarité 


Le Geres, association basée près de Marseille et active depuis 1976 dans la maîtrise de l’énergie et dans la solidarité internationale8, engage dès 2004 des actions pour la réduction des consommations énergétiques des ménages de son territoire.

Persuadée que les habitant.e.s ont un rôle déterminant à jouer, l’association travaille avec l’ensemble des acteurs sociaux et du logement. L’enjeu est de renforcer la capacité des ménages à trouver et mettre en œuvre des solutions pour améliorer leur confort thermique et réduire un peu leur facture. De 2011 à 2014, dans le cadre du projet européen Achieve, le CLER, « Réseau pour la transition énergétique », Croix-Rouge Insertion – LogisCité et le Geres développent en France un parcours spécifique : repérage des ménages par un réseau d’acteurs-relais, visites bilan-énergie à domicile avec installation de petits équipements et apprentissage d’« éco-gestes », puis orientation vers des dispositifs pour aller plus loin (rénovation, mobilisation des propriétaires, accompagnement social…).

 

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Démonstration pédagogique à Port Saint Louis du Rhône. © Erilia

 

Ce projet a donné naissance à la méthodologie Slime, pour « Service local d’intervention pour la maitrise de l’énergie », pour la mise en œuvre par les collectivités d’un pro- gramme efficace et structurant contre la précarité énergétique sur un territoire. À ce jour, plus d’une trentaine de collectivi- tés pilotent un Slime. Le Geres promeut ce dispositif en région PACA.

Depuis 2014, environ deux mille ménages ont été accompagnés par notre association, dont 571 avec diagnostic socio-énergétique à domicile. Ces visites, qui réduisent de 10 % en moyenne les dépenses énergétiques des ménages, soit « un premier pas contre la précarité énergétique » selon l’expression des Slime, permettent d’appréhender les dimensions sociales complexes dans lesquelles se trouvent ces familles, au-delà du faible niveau de ressources et de la mauvaise performance du logement 12.

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Visite « précarité énergétique » à Marseille. © Geres

 

L’association intervient aussi à la demande de bailleurs sociaux lors de grandes rénovations. Au Jas-de-Bouffan, à Aix-en-Provence, les locataires sont conseillés pour la prise en main de leur thermostat programmable ou sur comment faire des économies et conserver leur logement rénové le plus frais possible l’été. Cinquante-quatre « ambassadeurs » sont suivis individuellement et l’ensemble des locataires est informé et mobilisé sur la question de l’énergie.


Agir en partenariat contre la précarité énergétique


Localement, face à des situations sociales et d’habitat difficiles, travailler avec les acteurs au contact des ménages (travailleurs sociaux, CCAS, associations, Caf, Maisons de la solidarité, Croix-Rouge, bailleurs, artisans du bâtiment), permet de mutualiser les efforts et d’apporter des réponses adaptées à chaque situation.

Le Geres accompagne aussi ces acteurs par des échanges d’expériences, le développement du logiciel SoliDiag®13 ou encore la formation de leurs équipes à la maîtrise de l’énergie et au confort thermique. Au niveau national, le Rappel, Réseau des acteurs de la pauvreté et de la précarité énergétique dans le logement14, co-animé par le CLER et Solibri, compte plus de mille membres. Il renforce le partage d’informations, de connaissances et d’expériences et favorise la coopération entre acteurs.

De nombreuses fondations et entreprises sont également très engagées sur cette problématique, parmi lesquelles :

  • la fondation Abbé-Pierre, mobilisée sur l’accès à un logement décent avec une isolation suffisante15,
     
  • la fondation Schneider Electric, en lien avec Kimso, le Geres, Logiscité, Croix-Rouge Insertion et Pôle Alpen, qui soutient le développement d’une méthodologie de suivi des impacts des diagnostics socio-énergétiques à domicile. Les premiers résultats montrent comment ces visites activent des leviers contre la précarité énergétique (actions sur l’habitat, les usages et comportements individuels, la situation économique du ménage et ses dépenses d’énergie). Un guide méthodologique « Conduire sa démarche d’évaluation d’impact social » et des outils seront prochainement partagés,
     
  • la fondation Rexel, qui expérimente à Roubaix une dynamique collective pour trouver des solutions à la précarité énergétique dans un esprit d’ouverture16,
     
  • la fondation Valorem, qui a lancé en 2019 un premier appel à projets, « Watt for change »,
     
  • A2GR La Mondiale, à l’initiative du programme « Porteurs d’idées énergétiques » mis en œuvre avec MakeSense, le CLER, Bâtiment Climat Énergie, Solibri et la fondation Schneider Electric.


À l’échelle européenne, agir contre la précarité énergétique est indispensable pour une transition juste et inclusive : le Geres et ses homologues méditerranéens collaborent dans deux projets soutenus par l’Europe (Compose/Programme InterregMed et EmpowerMed/Programme Horizon 2020), EmpowerMed vise à déployer des solutions individuelles et collectives avec prise en compte du genre, mobilisation d’acteurs de la santé et préfiguration d’un fonds d’aide aux travaux de première nécessité ; la fondation Schneider Electric soutient l’appel à projet « Social innovation to tackle energy poverty »co-créé avec Ashoka, quarante-sept initiatives dans quatorze pays ont été identifiées et sont suivies.

Le Geres a progressivement contribué à bâtir des outils et une méthodologie appropriés à la lutte contre la précarité énergétique. Des enseignements en sont tirés : le partenariat avec les services sociaux fonctionne et doit être amplifié, de nouvelles modalités pour les visites-conseils à domicile à développer, des données sur les métiers de la précarité énergétique, l’impact sanitaire de la précarité énergétique, les femmes actrices de changement. Ces éléments permettent de renforcer l’action à la fois dans une dynamique territoriale et à l’échelle européenne et internationale avec des actions engagées au Maroc et en Mongolie.

De cette expérience et des échanges avec les nombreux autres acteurs, retenons qu’il est impératif de travailler ensemble, d’associer les domaines social, technique, juridique mais aussi sanitaire. Pour toucher les ménages les plus concernés, il faut allier repérage, mobilisation des acteurs clés et montage de solutions adaptées à chacun, et ce, au-delà de l’énergie.

 

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  • 1. Situation de précarité énergétique : faibles revenus et dépenses énergétiques pour le logement supérieures à 8 % du revenu.
  • 2. Cinq motifs : mauvaise isolation, installation de chauffage insuffisante, panne de chauffage, limitation du chauffage en raison du coût, coupure liée à un impayé.
  • 3. Voir sur www.onpe.org/tableau_de_bord/le_tableau_  de_bord_2019
  • 4. Source Ademe, www.reseau-ecohabitat.fr/
  • 5. Donnée 2015, InseeAnalyses, PACA, n°68, mars 2019.
  • 6. Notamment si fuites de gaz frigorigène.
  • 7. www.precarite-energie.org
  • 8. www.geres.eu
  • 12. http://open.org/30_portraits/les_mots_de_la_precarite_energetique
  • 13. Outil de gestion d’un dispositif territorial de repérage et d’orientation des ménages, développé par le CLER, le Geres & Solibri, financé par l’Ademe, AG2R La Mondiale, la fondation Abbé-Pierre et SoliNergy. www.solidiag.fr
  • 14. www.precarite-energie.org
  • 15. www.fondation-abbe-pierre.fr. La fondation soutient le Geres en Asie centrale.
  • 16. www.rexelfoundation.com. La fondation soutient les actions précarité du Geres.
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