Gouvernance Modèles socio-économiques

Une transition énergétique inclusive en Australie

Tribune Fonda N°243 - Vers une transition énergétique citoyenne - Septembre 2019
Karine Laroche
Karine Laroche
Face à l’absence d’une politique énergétique durable en Australie et aux coûts élevés de l’électricité, des acteurs et un syndicat des travailleurs des industries agricoles et agro-alimentaires ont créé la Cooperative Power Australia, afin de se réapproprier la production d’énergie dans le cadre d’une transition énergétique citoyenne.
Une transition énergétique inclusive en Australie

Pour ceux qui suivent les actualités internationales sur le changement climatique, l’Australie évoquera sans doute les projets de mines controversées du bassin de Galilée, proches de la Grande Barrière de Corail, elle-même déjà sérieusement affaiblie par les changements climatiques. Au-delà de ces projets, l’Australie est déjà le plus gros exportateur de charbon au monde, et en passe de devenir l’un des plus grands exportateurs de gaz naturel liquéfié1.

De ce fait, ces dernières années, l’essentiel de l’activisme autour du changement climatique dans le pays s’est concentré sur l’objectif de garder ces ressources fossiles dans le sol.

Les politiques de transition énergétique ont été poussées par les gouvernements de certains des États de la fédération, et ont surtout été catalysées par les prix élevés de l’électricité et par la fragilité du réseau électrique dans un si grand pays. La politique fédérale de lutte contre le changement climatique a été démantelée par les gouvernements successifs depuis 2013, et la politique énergétique manque de cohérence au-de- là d’un soutien indéfectible au secteur minier (charbon et gaz).

En 2017, la production d’électricité est responsable de 53 % des émissions de gaz à effet de serre de l’Australie2, plus de  90 % de l’électricité étant produite à base d’énergies fossiles (charbon essentiellement, et gaz). De plus, même si l’électricité représente une part faible des dépenses des foyers33, son prix a augmenté de 35%4 en dix ans, de 2008 à 2018, et le prix de l’électricité est la préoccupation majeure des foyers Australiens5 — avec le coût de la santé— en 2017, selon l’organisation de consommateurs Choice, et ce depuis 2015. Les États les plus peuplés paient même des prix parmi les plus élevés au monde pour le kilowattheure6.


Une initiative citoyenne pour favoriser l'accès à l'électricité verte


C’est dans ce contexte qu’a émergé le projet de coopérative de consommateurs d’électricité renouvelable. Le projet était initialement porté par des acteurs de la « transition juste » pour les communautés où les industries pourvoyeuses d’emplois sont totalement orientées vers les énergies fossiles (Voices of the Valley7 7, Earthworkers8, Energy Innovation Cooperative9) et vouées à disparaître, et par un syndicat de travailleurs et de travailleuses souvent précaires des industries agricoles et agro-alimentaires, la National Union of Workers (NUW). D’autres syndicats (universitaires et des services) ont rejoint le projet par la suite ainsi que l’ONG de solidarité internationale du mouvement syndical australien (Union Aid Abroad).   
 
L’objectif initial était triple : lutter contre la précarité énergétique, offrir un service aux membres ayant un impact sur leur budget, et promouvoir une économie bas carbone, en Australie et en finançant des projets de transition énergétique dans d’autres pays de la région.

Cooperative Power Australia (CPA) a été lancée fin 2018. Le projet est encore en phase de test dans le sud de l’État du Queensland et depuis peu dans celui de Victoria, et les premiers retours sont positifs. L’électricité est pour le moment fournie par une entreprise spécialiste de l’énergie renouvelable. Les frais de fonctionnement de CPA sont réduits au minimum en s’appuyant sur l’infrastructure de ses membres pour limiter les coûts de marketing, et offrir ce service à moindre coût.
 
Le taux de conversion (membres des organisations fondatrices de CPA qui sont invités à changer de fournisseur d’électricité au profit de CPA) indique que la coopérative pourrait être à l’équilibre dans quatre ans.


Une ambition politique de réappropriation de la production d'énergie


À terme, le projet est de se fournir directement auprès de projets communautaires de production d’électricité renouvelable, de façon à contourner les géants industriels de la production et du commerce d’énergie, et avec un objectif de transformation du paysage et du système de fourniture d’électricité dans le pays. Au minimum, il tente de démontrer que le système peut être modifié et le contrôle du système repris des mains des industriels qui ont été les seuls à bénéficier des privatisations des années 199010, contrairement aux promesses de bénéfices pour les consommateurs qui avaient été faites à l’époque.

Une finalité secondaire est aussi de participer à la création d’un système de production d’énergie décentralisé qui soit plus résilient et où les pouvoirs de négociation sont mieux répartis que dans un système à production centralisée.

Tout le monde se souvient en effet de la coupure géante d’électricité en Australie du Sud en 2017 qui a duré plusieurs jours et affecté des centaines de milliers de foyers à la suite d’une tempête. En cela, c’est un vrai projet politique ayant aussi une dimension pratique de réponse à une préoccupation pragmatique et immédiate de certaines populations précaires.

Ces groupes, bien que conscients de l’urgence climatique, ont été pour l’essentiel marginalisés des débats et autres actions en réponse au défi du changement climatique (accéder à un service d’électricité verte « premium », changements de modes de vie nécessitant des investissements ou des dépenses plus élevées). Il est aussi intéressant de noter que l’initiative vient d’un syndicat de travailleurs qui sont pour leur grande majorité précaires et touchant des salaires faibles (employé.e.s de supermarchés, d’usines d’abattage de poulets, de grandes fermes de production de légumes sous serre…).

En ce sens, l’initiative illustre de façon très pragmatique la connexion entre « fin de mois » et « fin du monde », et engage une discussion plus large sur les modèles économiques dans nos sociétés. Dans ce cas précis, le questionnement est celui de la logique (et du coût pour le consommateur) de la libéralisation du marché de l’électricité alors que celle-ci est un bien commun, auquel tous devraient avoir accès.


Un projet de transition énergétique citoyenne et inclusive


Une des leçons intéressantes de ce projet est, pour emprunter un concept issu des études de genre, d’avoir réussi à faire se rejoindre intérêt pratique (réduire la facture d’électricité) et intérêt stratégique (réduire les émissions de carbone, faire en sorte que le système d’approvisionnement et de distribution électrique serve mieux les intérêts de chacun).

Une autre leçon est celle d’avoir réussi à amalgamer de multiples intérêts convergents : les membres des syndicats entre eux pour arriver à l’échelle nécessaire, la coopérative fabricant des chauffe-eaux solaires avec des clients potentiels, l’ONG de solidarité internationale avec une source potentielle de revenus pour dupliquer ce genre de projets dans la région, etc. L’ensemble s’inscrit au sein de l’économie sociale et solidaire et donc de l’intérêt collectif, et avec un minimum d’investissement public jusqu’à présent (l’État du Victoria a seulement financé une étude de faisabilité).

D’un point de vue plus global, ce projet s’inscrit dans la mouvance de la démocratie énergétique, qui vise à renforcer la participation citoyenne dans la transition énergétique, en associant économies d’énergies, énergies renouvelables, décentralisation et contrôle/propriété locale et plus partagée.
 
L’objectif est de couvrir les besoins énergétiques de tou.te.s (est-il besoin  de rappeler que plus d’un milliard de personnes n’ont pas accès à l’électricité sur Terre ?) tout en relevant le défi de la double transition énergétique et sociale de réduction des inégalités.

En France, bien qu’il existe des initiatives similaires, l’imaginaire collectif a encore du mal à concevoir un modèle qui ne soit pas un système public centralisé ou, à l’inverse, un système privé concurrentiel. Il est grand temps d’imaginer des alternatives permettant à notre société de répondre de façon inclusive aux enjeux de la sobriété énergétique, et de la décarbonation des secteurs du transport et du logement, qui couvrent des besoins humains vitaux et sont les principales sources d’émissions de gaz à effet de serre dans notre pays.
 

 

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  • 1. Source : US Energy Information Administration.
  • 2. Source : Department of Environment and Energy.
  • 3. Moins de 5 % selon le “Household Expenditure Survey 2015-16” de l’Australian Bureau of Statistics.
  • 4. Restoring electricity affordability and Australia’s competitive advantage. Retail electricity pricing inquiry, Australian Competition and Consumer Commission, Juin 2018.
  • 5. Choice, Consumer Pulse Survey, in “Australians worry most about electricity bills, healthcare”, 16/05/2017,  choice.com.au
  • 6. Bruce Mountain, “Australian households electricity prices may be 25% higher than official reports”, 3/10/2017, The Conversation.
  • 7. Association de citoyens pour une transition juste, qui fournisse un environnement sain et des emplois là où ils doivent être supprimés dans les énergies fossiles. www. votv.org.au
  • 8. Une entreprise coopérative produisant des chauffe-eaux solaires, earthworkercooperative.com.au
  • 9. www.eico-op.org.au
  • 10. Electricity Networks Privatization in Australia: An Overview of the Debate, Rabindra Nepal and John Foster
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