Enjeux sociétaux

Une approche universelle de la lutte contre les inégalités

Tribune Fonda N°237 - Faire des ODD un projet de société - Mars 2018
Michèle Pasteur
Michèle Pasteur
Et Marc Lévy
Né du rapprochement de plusieurs structures, le « Lab des solidarités » vise à traiter conjointement les problématiques de réduction des inégalités et de lutte contre la pauvreté, en favorisant le croisement des pratiques entre acteurs nationaux et internationaux. Retour sur la genèse de cette démarche et les enjeux auxquels elle entend répondre.
Une approche universelle de la lutte contre les inégalités

Nous avons l’audacieuse ambition de contribuer à renouveler les pratiques et les politiques de solidarité en considérant celles qui se mènent à l’échelle internationale et celles qui s’appliquent sur notre territoire national. Le décloisonnement entre solidarité en France et solidarité à l’international, pour se mettre en situation d’apprentissage, de décentrage face à d’autres réalités, peut être profitable à tous. 

En référence aux Objectifs de développement durable adoptés par les Nations unies depuis 2015 et établis comme universels, cette ambition porte indéniablement une dose d’utopie visant plus de solidarité et d’égalité réelle. Nous voulons donc croiser les expériences, fertiliser réciproquement les pratiques et les politiques, persuadés que nous trouverons ainsi les voies du nécessaire renouvellement en tenant compte des difficultés et limites rencontrées. Ce constat fera l’objet d’un premier point.

Réunir la « communauté internationale » sous la bannière de ces dix-sept objectifs constitue un résultat tout à fait stimulant, mais faire la démonstration de leur universalité reste un postulat à démontrer, voire une gageure ! C’est ce à quoi nous voulons aussi contribuer.

À la notion d’universalité s’est aussi adjointe celle d’adaptabilité de ces objectifs aux spécificités des situations. L’ampleur du défi à relever justifiera un second aperçu lié aux inégalités constatées aux plans national et international. De ce fait, nous voulons donner du contenu à cette conviction que nous avons des défis communs comme des solutions à partager et qu’une telle approche nous permettra tout à la fois de faire évoluer, voire renouveler, les pratiques internationales et nationales de solidarité, de résister aux tendances du « repli sur soi » et de renforcer en France, et en Europe, l’ambition de la justice sociale, partie prenante du projet démocratique.

En ce qui concerne la solidarité internationale, il faut considérer ses différentes formes. En particulier les interventions d’urgence (catastrophes naturelles, zones de conflits, etc.) ne relèvent pas des mêmes ressorts que celles en faveur du « développement ». Il faut aussi considérer leurs évolutions au cours des cinquante dernières années.

Par le biais de notions comme le partenariat, la cohérence des politiques, la solidarité de territoire à territoire, les processus de co-développement, les programmes concertés pluri-acteurs, la réciprocité, les approches orientées changement, les démarches inclusives, les articulations d’échelles, etc., les acteurs de la solidarité internationale ont cherché à rééquilibrer les relations partenariales et problématiser différemment la solidarité. 

D’où la volonté affichée du « Lab des solidarités » d’agir en apportant une contribution transversale, ainsi qu’il sera développé en fin d’article.
 

Des changements ont eu lieu et sont en cours, mais il faut faire plus et autrement.


Les pratiques et les politiques doivent être renouvelées pour aller dans le sens de sociétés « inclusives ». De façon générale, mais avec une attention particulière envers celles et ceux qui se trouvent en situation de fragilité, de vulnérabilité, de marginalité, de pauvreté. 

Nous nous ancrons dans l’ODD n°10, qui prend en compte la confrontation des différentes sociétés à la montée des inégalités, en l’articulant particulièrement avec l’ODD n°1, appelant à l’élimination de la pauvreté dans le monde.  

Nous voulons tester l’idée de considérer les inégalités comme un défi partagé en sachant pertinemment que la généralité du phénomène (son universalité) recouvre une fantastique hétérogénéité des situations qui constitue une grande part de la difficulté, et de l’intérêt, du défi.

L’État-Providence n’est pas à l’œuvre dans toutes les sociétés et là où il l’est, il a pris des formes variables, et rencontre des difficultés. S’il a constitué ces cinquante dernières années le compromis permettant de réguler le partage de ces richesses au nom d’un certain intérêt général, aujourd’hui nous connaissons une nouvelle phase d’embellie économique mais aussi de concentration des richesses, que l’État-Providence ne réussit plus seul à réguler.

Devant la nouvelle répartition de la prise en charge de l’intérêt général entre l’Etat et les acteurs privés (entreprises, financiers, investisseurs, fondations, associations, diasporas, etc.), les pouvoirs publics doivent, selon nous, rester déterminants en matière de garant de l’intérêt général tout en devant de plus en plus composer avec les acteurs privés qui veulent y contribuer.

Les partisans de cette hybridation des partenariats et des ressources parlent positivement de « coalitions d’acteurs », de « nouveaux philanthropes », « d’entreprises sociales », de recherche « d’impact » ; d’autres plus interrogatifs sur ce mouvement, évoquent alors la privatisation du social et même dans certains cas, la notion d’État failli.
 

Une première confrontation entre la situation des inégalités en France et à l’échelle internationale, permet de préciser l’intérêt et l’ampleur du défi.


À l’échelle internationale, nous disposons de données de plus en plus conséquentes1. Elles permettent de caractériser la situation de la façon suivante :
 

  • Le monde a connu au cours du XXème siècle une réduction de l’extrême pauvreté et une amélioration des conditions de vie (mortalité infantile, accès à l’eau potable, à l’éducation, etc.), en particulier grâce aux résultats obtenus en Chine et en Inde, mais il reste encore beaucoup de gens « sur le côté » (left behind), ne serait-ce qu’à cause de la croissance démographique.
     
  • Les inégalités entre les pays ont régressé, mais celles au sein des pays ont eu tendance à augmenter. En particulier, les inégalités de revenus ont augmenté quasiment partout avec ce double résultat : les 1% les plus riches ont capté près du tiers de la croissance mondiale et une grande partie des classes moyennes ont vu leur situation stagner.
     
  • Les inégalités de patrimoine, de même, sont reparties à la hausse à partir de 1980.
     
  • Ces inégalités de revenus et de patrimoine ne doivent pas occulter les améliorations dans différents domaines matériels (eau, éducation, logement, etc.) et politiques (droits, démocratie, etc.) des « conditions de vie », plus difficiles à mesurer et néanmoins concomitants. 
     
  • Les situations sont très hétérogènes : l’Europe est protégée par son modèle social, comparativement aux États-Unis qui sont le pays le plus inégalitaire des pays riches ; les pays du Moyen-Orient sont devenus des « champions » des inégalités ; quant aux pays du continent africain, les données quoique succinctes montrent de sérieuses disparités. Cette hétérogénéité entre les pays se double d’une hétérogénéité au sein des pays, plus difficile à caractériser compte-tenu du manque de désagrégation des statistiques. Divers facteurs de la montée des inégalités ont été mis en évidence dont principalement l’érosion des institutions régulant le marché du travail et la réduction de la progressivité fiscale.
     
  • On constate un transfert massif de la richesse publique vers le privé, suite en particulier aux privatisations, qui explique la baisse des capacités financières des États et met l’État-Providence en difficulté.
     
  • Après une phase d’hostilité vis-à-vis des politiques de redistribution (thèses libérales du « Consensus de Washington »), nous sommes dans une phase consensuelle en faveur de la réduction de la pauvreté et des inégalités au nom du triple fait qu’elles menacent la croissance économique (« Trop d’inégalités nuit à la croissance », a déclaré Christine Lagarde, directrice du FMI, en février 2015) et qu’elles impactent négativement la cohésion sociale et la stabilité politique. On parle de « croissance inclusive et durable ».
     

En France, nous disposons de données et d’analyses de plus en plus détaillées2. Elles permettent de mettre en avant les points suivants :
 

  • D’abord les situations sont sans commune mesure avec celles des pays en développement. Le seuil de pauvreté, au travers de sa donnée « revenu » est établi autour de 1 000 €/mois3, là où au « Sud » il est plutôt de l’ordre de 40-50€. 
     
  • La grande misère est donc de moindre importance, néanmoins elle est une réalité : les mal-logés (4 millions de personnes) se composent de 2 819 000 personnes vivant dans des conditions de logement très difficiles du point de vue du surpeuplement et du confort4.
     
  • Nous sommes face à un choc du chômage qui dure et plus largement à une situation de « mal emploi » qui affecte 7,7 millions de personnes avec évidemment des répercussions sur les revenus, jusqu’à parler de retour à la précarité.
     
  • Les classes moyennes ne sont pas étranglées mais voient les inégalités s’accroître à leurs dépens.
     
  • On peut parler d’une fracture entre d’une part un univers de « protégés », avec des diplômes et des emplois « solides » et un autre de « flexibles » qui ne savent pas de quoi leur avenir sera fait, avec en gros, 2/3 de « protégés » et 1/3 de « flexibles ».
     
  • Non seulement les inégalités sont une réalité (les 10% les plus riches reçoivent plus de 27% des revenus ; les 10% les plus fortunés détiennent 47% du patrimoine), mais elles sont solides, voire rigides. Les avantages acquis par certains, le sont le plus souvent « pour la vie » et même au-delà via l’héritage.
     
  • A contrario la redistribution et la protection sociale sont aussi des réalités, dont il faut manier prudemment la critique, laquelle fait le lit de positions extrêmes et pourrait mettre à mal le modèle social.
     
  • Enfin, il faut utiliser la possibilité de se comparer, ce que permet ce monde globalisé, et mettre en rapport les inégalités en France avec les inégalités dans les autres parties du monde.


Ces défis, énoncés désormais comme communs à toute notre humanité, que sont « la réduction des inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre » (ODD 10) pour « éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde » (ODD 1) sont une formidable incitation à interagir, pour croiser et partager nos solutions et pour en co-construire de nouvelles.
 

Un Lab des solidarités pour agir

Une telle ambition d’universalisme dans la lutte contre les inégalités nous incite surtout à beaucoup de modestie dans la démarche à mettre en œuvre. Cela nous amène à nous inscrire dans un cadre de « laboratoire », dans une acception partagée par toutes formes émergentes de « Lab » :  

  • une posture apprenante comme état d’esprit commun à adopter par tous ceux et celles qui accepteront de partager leurs interrogations, leurs réponses, leurs savoirs, leurs pratiques ; avec la conviction que leurs croisements sont source d’enrichissements et de progrès ;
     
  • une volonté de comprendre avec précision les systèmes dans lesquels se créent et se perpétuent, voire s’accroissent, les inégalités d’accès aux droits et aux richesses, pour partager une conscience tant des mécanismes à l’œuvre que des leviers pour les contrecarrer ;
     
  • la collaboration et des interactions inédites en tant que modalité de production de connaissances et d’actions, en mobilisant les compétences plurielles de toutes les parties prenantes autour d’un sujet commun ;
     
  • un écosystème ouvert et vivant, soutenue par une méthodologique souple et agile, permettant de co-construire des solutions pérennes par l’itération et par des apports successifs de « matériaux », d’origines diverses ;
  • une vocation productive qui devra se prouver en démontrant que le croisement national/international a des effets pratiques sur la conduite des activités de parties prenantes. 


Les inégalités sont foison… Il suffit de lire les seize premiers ODD pour mesurer à quel point l’avènement d’une société inclusive suppose de dépasser les inégalités de genre ; les inégalités d’accès aux services de base (eau, énergie, alimentation…) et aux droits fondamentaux (éducation, santé, emploi…). La tâche est ardue et ne sera jamais gagnée par la seule injonction d’institutions, aussi rassembleuses soient elles. 

Une société inclusive ne se construira que par l’action de toutes et tous dans son environnement et dans son espace de vie. Le « pouvoir d’agir » de chacun et de chacune dans son environnement familial et professionnel, d’interagir avec les organisations, est une condition sine qua non de l’avènement d’une société moins inégalitaire. 

Lutter contre les inégalités de pouvoir, qui obèrent tout particulièrement le pouvoir d’agir des plus précaires ou discriminés, est une mission que bien des citoyens et des acteurs français engagent, tant sur le territoire national que dans des démarches de coopération dans le reste du monde. 

Partager, questionner, mettre en synergie les raisons, les processus, les pratiques qui sont déployés dans ces engagements pour les renouveler et en améliorer l’impact : ne serait-ce pas un formidable premier « sujet » à expérimenter dans notre « Lab des Solidarités » ? 
 

L’initiative du « Lab des Solidarités » est aujourd’hui portée par :

• l'Agence nouvelle des solidarités actives (Ansa)
• le Comité français de la solidarité internationale (CFSI)
• F3E / Évaluer, échanger, éclairer 
• France Volontaires / Plateforme du volontariat
• le GRET / Professionnels du développement solidaire.

  • 1. En particulier celles de la World Wealth and Income Database réunies par l’équipe autour de Thomas Piketty, mais aussi celles de la Banque mondiale et d’Oxfam.
  • 2. Grâce à l’évolution des travaux statistiques de l’Insee, mais aussi grâce au travail de l’Observatoire des inégalités (cf. Rapport sur les inégalités en France), dirigé par Louis Maurin, et aux articles que publie régulièrement le magazine Alternatives Économiques.
  • 3. En France, selon le seuil de pauvreté adopté, un individu est considéré comme pauvre quand ses revenus mensuels sont inférieurs à 846 euros (seuil à 50 % du revenu médian) ou 1 015 euros (seuil à 60 %) - La France compte 5 millions de pauvres si l’on fixe le seuil de pauvreté à 50 % du niveau de vie médian et 8,9 millions si l’on utilise le seuil à 60 % (données 2015 de l'Observatoire des Inégalités).
  • 4. Rapport 2018 de la Fondation Abbé Pierre.
Cas pratiques et initiatives
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