Innovation sociale Enjeux sociétaux

Repair Café : une innovation sociale européenne

Tribune Fonda N°233 - Les clés de l'innovation sociale - Mars 2017
Thibault Lescuyer
Thibault Lescuyer
Depuis leur création à Amsterdam en 2009, les « Repair Café », ateliers de réparation, ont connu un fort développement en Europe. Ils étaient plus de 1 000 en décembre 2016, dont 120 en France. Dans l’hexagone, leur diffusion s’est faite de manière décentralisée. Deux modèles majoritaires ont émergé : Repair Café en tant qu’activité additionnelle pour une association existante et Repair Café comme nouveau projet associatif à part entière. Récit de cet essaimage singulier.

En France, tout commence par un article dans le magazine Courrier International du 2 octobre 2012. « Martine Postma a eu l’idée de ces cafés pour contrer la tendance des Néerlandais à jeter. Elle avait constaté que des gens mettent souvent au rebut des objets à peine abîmés. Mais la réparation est un savoir-faire qui se perd (…). » L’article est la traduction d’un texte publié quelques mois plus tôt dans un grand quotidien d’Amsterdam. Il décrit le succès des « Repair Café », des ateliers gratuits qui réunissent des bricoleurs bénévoles et des détenteurs d’objets à réparer, dans des centres socio-culturels ou des maisons de quartiers. Puis il explique que ces nouveaux ateliers commencent à se déployer dans d’autres pays que la Hollande.

À l’époque « nous n’avions pas de stratégie de déploiement à l’étranger, nous étions déjà très occupés avec le succès en Hollande », nous raconte aujourd’hui Martine Postma. Suite au succès du premier Repair café à Amsterdam, elle a décidé d’œuvrer pour leur multiplication dans son pays et elle a créé une association pour accompagner l’initiative de collectifs locaux.

En 2012, des personnes intéressées pour ouvrir un Repair Café l’ont contactée depuis l’étranger. L’essaimage a alors débuté en Allemagne puis en Belgique. « Notre concept s’est fait connaître en grande partie grâce aux médias, qui ont tout de suite aimé l’idée », explique l’ancienne journaliste. La même chose allait se dérouler en France.
 

Introduction en France


Fin 2012, l’information transmise par le Courrier International circule et séduit quelques personnes dans l’hexagone. Un scénariste réalisateur de fictions, une jeune Parisienne engagée dans les Cyclofficines, un salarié d’Orange, un journaliste (l’auteur de cet article), deux présidents d’association : Générations Solidaires, active sur Vauréal (Val-d’Oise) et E-Seniors, une association de lutte contre la fracture numérique à Paris... Sans se connaître, ils contactent en même temps Repair Café Hollande, qui met les Parisiens en relation et diffuse son document pdf « kit de démarrage ». Les personnes intéressées se mettent à mobiliser des bricoleurs, dans leur entourage et via les réseaux sociaux.

Et c’est ainsi que le 6 avril 2013, en pleine Semaine du développement durable, un moment propice à l’organisation de nouvelles initiatives, les deux premiers Repair Café de France ont été organisés, le même jour, sans qu’ils se soient concertés. L’un a lieu dans le Val-d’Oise à Vauréal, dans un local prêté par la mairie et l’autre à Paris, à la maison des associations du IIIe arrondissement. Les deux initiatives se révèlent des succès, attirant non seulement du public et des bricoleurs, mais aussi une chaîne de télévision (le JT de France 2 est venu filmer le premier Repair Café Paris). Étonnant ? Repair Café arrive au bon moment. Rappelons que le concept d’économie circulaire est sorti du cercle des initiés début 2013, quand l’Institut de l’économie circulaire s’est créé.

Dans les mois qui ont suivi, d’autres Repair Café ont fleuri en France. Sophia Antipolis, Nice, Saint-Egrève près de Grenoble... Une dizaine ont vu le jour en France en 2013, 20 autres en 2014, jusqu’à atteindre 70 communes à fin 2015 et environ 120 début 2017. Chaque initiative est singulière, mais toutes se sont appuyées sur la Hollande et sur le « kit de démarrage Repair Café » envoyé par l’équipe de Martine Postma, laquelle a créé une politique d’aide à l’essaimage originale.
 

Un accompagnement original depuis la Hollande


Début 2013, la fondation Stichting Repair Café, l’association hollandaise fondatrice , disposait déjà du soutien financier du ministère de l’Environnement et de la fondation Doen, issue de la loterie nationale.

Martine Postma : « Notre kit de démarrage n’existait qu’en version hollandaise, alors nous avons décidé de le traduire en anglais, en français et en allemand. Dès que nous l’avons mis en ligne, l’enthousiasme a été très fort. C’est ainsi que le concept a commencé à se répandre de par le monde. »

Ce guide pratique en vingt-six pages s’est révélé d’une aide précieuse pour les collectifs locaux. Quatre ans plus tard, il a été enrichi de consignes de sécurité, d’une offre d’assurance préférentielle et il est devenu payant (49 euros), ce qui offre à la fondation Repair Café Holland une diversification de revenus (479 kits ont été commandés en 2015, dont 62 en France).

Très vite, l’équipe hollandaise a mis en place des bases pour maîtriser ce qui allait devenir une sorte de marque sociale et de réseau franchisé décentralisé. Le mail envoyé aux créateurs parisiens début 2013 par la francophone de l’équipe hollandaise traduit cette politique : « Nous offrons à part le dossier, un conseil personnalisé, des affiches et des dépliants, et d’autres documents pratiques et de la publicité dans notre réseau. Tous les services de la Stichting Repair Café sont gratuits, à trois conditions : l’initiative mise en place avec notre soutien aura pour nom Repair Café (et non pas Café-réparation, Café-bricolage, Atelier de bricolage ou autre) ; le logo Repair Café est employé systématiquement dans les publicités et la communication ; dans toutes publicités et communications, il faut systématiquement renvoyer à www.repaircafe.fr (un site web géré depuis la Hollande, ndlr). »

Pourquoi ce choix ? Il s’agissait, selon la fondatrice, d’être plus efficace pour la multiplication de son concept, en créant une identité visuelle facilement reconnaissable. La suite lui a donné raison.
 

En France, deux types d’organisation


Quatre ans après leur émergence en France, le paysage des Repair Café laisse entrevoir deux modèles majoritaires. Une partie des Repair Café sont portés par une association pré-existante, pour qui ces ateliers sont une activité additionnelle, qui croise son public habituel et un public nouveau : les bricoleurs en particulier. L’avantage de ce portage est de disposer plus facilement d’un lieu d’accueil, par exemple celui dont disposait déjà l’association. Ce modèle correspond souvent à des Repair Café de quartier, dans lesquels l’entraide de proximité joue un rôle important. Quelques uns ont lieu une fois par semaine, d’autres tous les quinze jours, ou à des fréquences moindres. C’est par exemple le cas du Repair Café à Vauréal.

L’autre modèle correspond aux Repair Café qui se sont créés comme un projet associatif exclusif, à part entière, comme à Paris ou à Pantin.
 

Repair Café Paris, conjuguer nomadisme et ancrage local


Passé le succès du premier atelier, le collectif parisien s’est transformé en association en 2013, en autonomie vis-à-vis d’E-Seniors. Et il s’est mis à organiser des « gros » Repair Café, qui ont rassemblé entre 50 et 120 participants le temps d’un samedi après-midi. À la recherche d’un lieu d’accueil, RC Paris a sollicité, sans succès, des ressourceries, puis a convaincu deux premières associations parisiennes : Espace 19, qui anime des centres sociaux ainsi qu’une crèche dans le XIXe arrondissement, et Claje, qui gère des centres d’animation dans le XIIe arrondissement. Les deux ont pu « prêter », via une convention signée, un de leurs locaux, trois à quatre fois par an, dès 2014/2015.

Progressivement l’association a été sollicitée par des associations variées, pour organiser un Repair Café dans leurs locaux. Pour certaines, cela faisait sens avec leur projet associatif. Pour d’autres, il s’agissait de surfer sur une vague. Et c’est ainsi que le collectif des bricoleurs du Repair Café s’est mis à exercer un, puis deux samedis par mois, dans des lieux très divers : un lycée expérimental (le Pôle innovant lycéen, Pil), une place (République, lors d’Alternatiba), la vidéothèque de Paris, des Mjc, le Carrefour numérique de la Cité des Sciences, etc. Des bibliothèques publiques auraient pu être partenaires, comme cela a été le cas pour Repair Café Pantin. Tous ces lieux associatifs trouvent dans Repair Café une activité événementielle utile pour attirer du public et qui résonne, parfois, avec leur projet associatif : le développement durable est un axe stratégique de Claje et du Pil, par exemple.

À l’évidence, la réparation en tant que projet arrivait au bon moment. « Il y a vite eu une demande énorme de la part de lieux d’accueil et une affluence incroyable du public », observe Benoît Engelbach, un des fondateurs et président de l’association, et des files d’attente mélangeant public précaire et bobos venus parfois de l’autre côté de l’Ile-de-France pour réparer un écran plat. D’où le projet d’un essaimage à Paris pour multiplier des Repair Café de quartier.

Le projet associatif avait envisagé, dès 2014 , l’ouverture d’un Repair Café régulier et autonome dans chaque arrondissement. La réalité immédiate s’est révélée autre : Repair Café Paris a grandi comme un collectif nomade, heureux de se retrouver et de se découvrir de salle en salle. L’essaimage a débuté réellement en 2016 avec l’embauche d’un chargé de mission, dans le cadre d’une subvention de la mairie de Paris. Il en a résulté un dispositif d’accompagnement auprès de collectifs locaux (regroupant à chaque fois des associations et des personnes bénévoles) dans cinq arrondissements de la ville. Ce projet de Repair Café parisiens de quartier est en cours en 2017. « À terme, on peut imaginer des Repair Café de quartier de petite taille qui coexisteront avec des plus gros événements fédérateurs, organisés par notre association », anticipe Benoît Engelbach.
 

Essaimage sans fin ?


En Hollande, où quatre cents groupes locaux existent début 2017, les créations se sont ralenties. La Fondation continue le soutien aux créateurs étrangers, elle a ainsi traduit son « kit de démarrage » en japonais et en serbe, en 2016.

Dans les régions de France et en Europe, le potentiel pour créer des Repair Cafés reste probablement énorme. Y a-t-il un risque d’essoufflement lié au modèle économique gratuit ? En Hollande, « beaucoup de Repair Café viennent de célébrer leur cinquième anniversaire, ils sont tout sauf fatigués !», raconte Martine Postma. À ses yeux, un carburant irrigue les Repair Café : de plus en plus de personnes sont insatisfaites du modèle de la société de consommation.

À quelle autre innovation sociale s’apparentent le plus les Repair Café ? Aux Disco Soupe, qui cuisinent des aliments sauvés de la poubelle des supermarchés, pour les partager gratuitement. Ces deux mouvements ont beaucoup de ferments communs : l’usage actif et positif des réseaux sociaux, la liberté d’organisation, l’anti-gaspi, l’intergénérationnel, le convivial, la diversité des lieux et des rencontres. Et surtout un exhausteur d’impact : le plaisir. Si tous ces ingrédients restent au rendez-vous, l’essaimage des Repair Café n’en est qu’à ses débuts.
 

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