Associations et entreprises

Les idées reçues à la loupe

Tribune Fonda N°217 - Association et entreprise : quelles alliances pour transformer le monde ? - Mars 2013
Grégoire Barbot
Grégoire Barbot
Dans le cadre d’un groupe de travail Association et entreprise, la Fonda a mené, avec l’appui du RNMA et de l’Avise, six ateliers de « prospective stratégique » à travers la France : à Paris, Perpignan, Besançon, Caen, Carcassonne et Strasbourg. Ces ateliers ont réuni cinquante-cinq participants représentatifs de la diversité du secteur associatif, avec une parité respectée, une diversité d’âge et de périmètre d’action. Le but de ces ateliers était de confronter nos perceptions nationales à celle du terrain, de vérifier s’il restait des idées reçues bloquant encore la mise en place de partenariats entre associations et entreprises et d’identifier des conditions de réussite.

Présentation de la méthode

Ces ateliers s’organisent en quatre séquences :


– le premier temps consiste à lister les idées reçues qui circulent sur la relation entre associations et entreprises. Pour rappel, une idée reçue est une affirmation qui est admise sans qu’il soit nécessaire d’argumenter. Elle est intégrée à la culture ; la remettre en cause nécessite un effort pour aller à l’encontre d’un « ordre établi » qu’il est psychologiquement et sociologiquement difficile de contrer. Et cela pour plusieurs raisons : une idée reçue est très répandue ; elle répond « facilement » à une question récurrente ; elle fait souvent sourire (ce qui permet de s’en souvenir). Voici quelques exemples très parlants : « Les noirs ont la musique dans le sang », « Les femmes s’absentent plus souvent du travail que les hommes», « Les roms sont des voleurs ». Le fait d’accorder du crédit ou de souscrire à ces idées reçues est secondaire dans cette première séquence ;


– le deuxième temps de l’atelier est consacré à l’identification, parmi celles qui ont été citées par les participants, des idées reçues qui semblent peser le plus lourd sur la relation associations/entreprises ;


– le troisième temps est dédié à l’approfondissement de l’idée reçue qui est considérée comme étant la plus importante par les participants. Importante au sens qu’elle est susceptible d’impacter la relation entre associations et entreprises dans un futur proche : le fait de projeter les participants dans le futur permet une parole plus libre et plus créative. Le but de cette étape est de lister tous les arguments qui viendraient indiquer que cette idée est fondée, ainsi que les arguments qui viendraient affirmer le contraire. Cette technique permet d’objectiver les faits : en faisant la synthèse des arguments pour et des arguments contre, on peut objectivement conclure si l’idée reçue est fondée, partiellement fondée ou totalement infondée. Une fois cette étape franchie, les participants sont invités à en tirer des enseignements et à envisager les actions à mettre en place pour contrer ou tirer parti de l’idée reçue ;


– le quatrième temps consiste donc à imaginer des actions pour agir sur cette idée reçue. Une fois ces actions listées, les participants sont invités, lorsque le temps le permet, à prioriser les actions envisagées.


Ces ateliers ont permis de faire remonter environ 180 idées reçues. Parmi ces 180 idées, 7 ont été approfondies. Le paragraphe suivant présente la liste des idées reçues qui ont été citées le plus fréquemment par les participants.


Fondées ou non, les idées reçues les plus fréquentes


Le classement qui suit est construit sur la récurrence des idées reçues. Cette répétition démontre la préoccupation pour ce thème. Les cinq thèmes le plus souvent évoqués par les participants sont relatifs :


– aux valeurs et objectifs qui peuvent diverger entre ces deux acteurs, qui de fait n’ont pas les mêmes priorités ;
– à la place de l’association dans la sphère économique, c’est-à-dire l’idée à la fois que le tissu économique dans lequel évolue l’association est fragile, mais aussi qu’il y a une distinction entre le monde économique classique et le monde associatif et enfin le fait que les associations sont perçues comme des structures assistées au niveau financier ;
– à la valorisation de l’image et de l’action des associations. C’est-à-dire concernant les difficultés des associations à se faire voir ou à se montrer sous leurs meilleurs « profils », mais aussi l’idée que le partenariat risque de nuire à l’image des associations comme des entreprises ;
– à la dynamique uniquement descendante des partenariats (des entreprises vers les associations). Il s’agit d’une vision à sens unique et très largement motivée par des enjeux financiers ;
– aux performances et au professionnalisme des associations, souvent considérés défaillants par rapport aux entreprises.


De la réflexion à l’action

Lors de l’atelier, les participants ont été invités à proposer une liste de conditions de réussite de partenariats équilibrés entre associations et entreprises.


Le fait de penser ce partenariat sur le long terme est une proposition revenue de façon récurrente d’un groupe à l’autre : généralement, cette volonté de partenariat, quand elle existe, ne répond initialement qu’à un besoin ponctuel. Or, pour réaliser un véritable partenariat, il est nécessaire de le penser en amont (bien cibler l’objet du partenariat, les objectifs, les conditions, les personnes à mobiliser, etc.), pendant (faire un suivi régulier, instaurer une relation de confiance, mobiliser les personnes ayant les bonnes compétences) et en aval (un partenariat qui ne se réalise qu’une seule fois est perçu comme contre-productif et chronophage). Cette question est aussi liée à l’évaluation : les associations doivent se saisir de la création et de l’utilisation d’indicateurs pour valoriser leurs actions et communiquer, dans le but d’établir un langage compréhensible et motivant pour les entreprises. Cette action, insuffisamment développée pour le moment, permettrait de légitimer le partenariat sur le long terme en montrant concrètement ce qu’il a produit.


Développer des lieux de rencontre et les intermédiations est aussi une action régulièrement préconisée par les participants. Les collectivités locales ont été évoquées à plusieurs reprises comme acteurs potentiels de cette intermédiation. Une proposition a retenu notre attention : organiser des forums locaux « associations / entreprises » (initiés par les collectivités par exemple), qui feraient l’objet d’un suivi post-événement. Le fait de solliciter des tierces personnes pour faciliter la mise en relation est perçu comme une condition de réussite. Plus atypique voire utopique, la mutualisation de fonctions supports entre associations et entreprises dans le cadre d’un partenariat encadré, définissant au préalable les droits et obligations de chacun, a été proposée.


Sortir de la réunion classique et miser sur une approche ludique, pour établir ces partenariats, est une solution jugée intéressante et relativement facile à mettre en œuvre. Il s’agit d’imaginer des rencontres originales, comme par exemple des « speed-meeting » (entre un responsable associatif et un représentant d’une entreprise) ou l’organisation d’échanges permettant de se mettre à la place de l’autre (sorte de « ma vie d’entrepreneur ou de responsable associatif »).


Le « faire ensemble », la volonté de se réunir pour résister à ces temps difficiles, est une idée qui est ressortie fréquemment et dans chaque atelier. Elle témoigne d’une prise de conscience, par les acteurs interrogés, de faire partie d’un tout et de devoir agir avec d’autres acteurs pour maintenir la qualité du territoire qu’ils partagent.


Quels enseignements tirer des ateliers ?


Tout d’abord, il est intéressant de constater une véritable appétence des participants pour le sujet, ainsi qu’une certaine maturité et une grande ouverture d’esprit.


Au final, aucun participant n’a refusé de jouer le jeu : tous ont souhaité réfléchir aux moyens de favoriser des alliances avec ce partenaire encore « perçu » comme non naturel. Cette perception était partagée, que les personnes aient déjà eu ou non des partenariats avec les acteurs de l’entreprise.


Lors de la première phase, où il s’agissait de recenser les idées reçues le plus largement possible, il nous a semblé que les participants étaient très modérés dans leurs propos, même lorsque nous leur rappelions que cet espace était libre et qu’ils pouvaient évoquer n’importe quelle idée, fondée ou non, qu’ils y prêtent crédit ou non. Cela aurait pu être une forme de « défouloir » mais il n’en fut rien. Un nombre important d’idées évoquées étaient positives, bien au-delà de ce à quoi nous nous attendions… Force est de reconnaître que ces ateliers ont bousculé nos propres représentations !


Concernant la question de l’échelle idéale pour un partenariat efficace et profitable à tous, la perception d’une réalité complexe est prédominante. La proximité peut permettre à des acteurs, qui ne sont pas encore en relation, de trouver des objectifs communs. Cette convergence d’objectifs peut être plus difficile à impulser au niveau national : le terrain étant plus éloigné, il peut sembler difficile de décliner des objectifs concrets qui devront être mis en œuvre par des acteurs de terrain ayant des réalités bien différentes des superstructures nationales.


De plus, les politiques de partenariat imaginées au niveau national peuvent avoir du mal à redescendre jusqu’au niveau local. Même si une impulsion venant du « haut » est intéressante, quand cette dernière n’arrive pas à être intégrée aux problématiques et aux stratégies territoriales, le partenariat peut être infructueux voire nocif pour les deux parties.


Ce qui peut faciliter les partenariats n’est pas tant la question de l’échelle qu’une question de métier. Des acteurs intervenant dans un même secteur peuvent se comprendre plus facilement et trouver des objectifs partagés, ce qui soulève des enjeux de valeurs et de langage communs à trouver.


Dernier enseignement que l’on peut tirer : aucune idée reçue analysée comme « non fondée » n’a été perçue comme pesant lourd sur l’avenir des relations associations/entreprises. Que faut-il conclure de cet état de fait : serait-ce la fin des blocages idéologiques au sein du milieu associatif ? Est-ce la nature de l’échantillon qui introduit un biais ? Pour répondre, il conviendrait de multiplier ces ateliers, voire de les déployer avec des responsables issus de l’entreprise. Quoiqu’il en soit, cela semble traduire une évolution des mentalités sur ce sujet : il n’est pas question ici de construire à tout prix des partenariats associations/entreprises, mais au moins de susciter la réflexion.


Enfin, quand bien même les difficultés objectives sont perçues par les participants, ces derniers font montre d’une volonté de les dépasser, de trouver des solutions. Ainsi, les différences sont affirmées, sans qu’elles soient considérées comme un frein mais plutôt comme un atout à utiliser. Ces différences sont perçues comme des voies d’évolution potentielles et c’est de ce mélange de culture, de cette hybridation que se construira un futur des plus prometteurs pour les associations.

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La Tribune Fonda n°217 explore la question des partenariats entre associations et entreprises.

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