Enjeux sociétaux

Femmes et laïcité : la question de l'assignation et la respiration laïque

Tribune Fonda N°249 - Égalité femmes-hommes : une exigence démocratique - Mars 2021
Catherine Kintzler
Catherine Kintzler
Les femmes sont assignées à une extériorité et voient ainsi déniées leur autonomie et leur singularité. Pour contrer cette assignation uniformisante, la laïcité offre des points de résistance. Parce qu'elle ne présente pas d'obligation d'appartenance, qu'elle accorde aux communautés un statut juridique jouissant d’une grande liberté et qu'elle rend possible le large déploiement des libertés dans la société civile, la laïcité invite à sortir du milieu étroit des proximités et offre une respiration aux femmes, hors de la vie uniformisée qui leur est imposée.
Femmes et laïcité : la question de l'assignation et la respiration laïque
Gustave Caillebotte, « Rue de Paris, temps de pluie », 1877 © Charles H. and Mary F. S. Worcester Collection

Même dans un Etat où l'égalité des droits est assurée, les femmes rencontrent souvent deux difficultés apparemment anecdotiques, mais qui sont symptomatiques. 

  • Pouvoir sortir de l’intimité et se trouver dans un lieu public sans avoir à répondre du motif de leur présence. L’urbanité, c’est le fait de pouvoir être dehors, dans la rue, sans avoir quelque chose de spécial à y faire, être là juste pour être là sans être l’objet de questions et de soupçons — ce qui va de soi pour les hommes, mais pas pour les femmes. 
  • Ne pas être tenues de justifier leur existence par le fait ou le projet d’avoir un ou plusieurs enfants — question adressée «naturellement » et systématiquement aux femmes et subsidiairement aux hommes. 

Ces deux questions renvoient à celle de l’assignation à une extériorité, à une finalité qui prétend vous définir et se substituer à votre intériorité ; c’est un déni d’autonomie et de singularité et si on les pousse à leur extrémité, elles révèlent une tendance profonde non seulement à catégoriser les femmes, mais à leur imposer une vie uniformisée. C’est de ce type d’assignation que la laïcité délivre toute personne, et c’est pourquoi les femmes ont intérêt à vivre dans une association politique laïque. 

Les femmes sont particulièrement visées par tous les intégrismes. Pourquoi ? Parce que l’intégrisme, quelle que soit son origine, par définition, prétend à une vision intégrale qui unifie tous les secteurs de la vie : politique, civile, intime. Il exige une uniformisation, il ne connaît pas de distinction. Et s’agissant des femmes, il exerce cette uniformisation en rabattant l’ensemble de la vie et des mœurs sur leur assignation à la fonction d’épouses et de mères, à une extériorité qui prétend les définir et épuiser leur existence. Il n’y a pas de répit, pas de respiration.

En quoi la laïcité est-elle contraire à cette assignation uniformisante, en quoi offre-t-elle des points de résistance pour s’y opposer ?

Laïcité et droit de non-appartenance

La laïcité est une façon de répondre à la question de la nature du lien politique et de son rapport aux autres liens, notamment religieux. Le lien politique doit-il s’inspirer d’une adhésion dont le modèle est la croyance ? La laïcité répond de manière minimaliste : il n’est pas nécessaire de croire à quoi que ce soit pour construire l’association politique.

La loi n’a pas besoin du modèle de la foi, elle ne s’inspire d’aucun lien préexistant et ne suppose aucune forme de croyance ou d’appartenance préalable. C’est un courant de la Révolution française — incarné par Condorcet — qui a installé cette idée, alors même que le mot laïcité n’existait pas encore.

Pour caractériser cela, un de mes collègues à Princeton m’a suggéré une comparaison avec un système de numération : « Nous les Anglo-Saxons, nous partons de 1. Les Français partent de zéro ». Partir de 1, c’est s’appuyer sur les religions, les courants et les communautés existants pour les fédérer dans ce qu’ils ont de commun. Partir de zéro c’est ouvrir un espace plus large qui pourra accueillir toutes les positions mais sans reconnaître à aucune le droit de se placer au-dessus de la loi civile, de la contrarier ou de régler les mœurs d’autrui.

Or l’assignation des femmes à leur fonction d’épouses et de mères, à leur rôle traditionnel, s’appuie sur le moment coutumier, sur les appartenances communautaires et leurs traditions. Dès lors qu’il se forme de manière indépendante de toute attache substantielle à ces appartenances, le corps politique, par sa nature, est libéré des références à l’ordre coutumier et légifère dans une visée universelle. Par exemple, la Révolution française abolit les droits féodaux, elle abolit le droit d’aînesse.

Cela ne signifie pas que les coutumes et les appartenances communautaires sont toutes congédiées et réprimées : seules sont récusées celles qui sont contraires aux droits universels. Cela ne signifie pas non plus que le poids de la coutume et de la tradition cesse de s’exercer : il a fallu bien du temps pour que s’installe l’idée même que les femmes soient concernées par les droits universels de l’homme. Mais l’obstacle lié à la nature du lien politique est levé : il ne s’agit que d’en tirer les conséquences s’agissant des femmes — chose simple mais difficile ! C’est ainsi, par exemple, que Condorcet propose dès 1791 un système d’instruction publique où les filles sont traitées à égalité avec les garçons.

En régime laïque, l’appartenance préalable à une communauté n’est pas nécessairement contraire au lien politique, mais elle n’est jamais requise par lui : il n’y a pas d’obligation d’appartenance. Davantage : le droit de non-appartenance ne se juxtapose pas au droit d’appartenance, il en est la condition. Que vaut une appartenance si on ne peut pas s’en défaire ?

Lorsqu’une appartenance entend priver ses « membres » des droits ou les exempter des devoirs de chacun (on parle alors de communautarisme), l’association politique laïque doit la combattre. On voit alors que, si l’intégrisme peut encore s’accommoder d’une association politique « moléculaire » où les communautés en tant que telles sont politiquement reconnues, il ne peut que haïr l’association politique laïque qui réunit des citoyens singuliers, qui accorde aux communautés un statut juridique jouissant d’une grande liberté mais leur refuse celui d’agent politique ès qualités. Or, chaque fois que le droit des femmes est bafoué ou dénié, c’est sur un fondement qui leur refuse la pleine singularité, comme sujet du droit et / ou comme sujet moral.

On peut parler ici de la vertu émancipatrice de la laïcité. Prenons l’exemple du mariage civil : ses propriétés sont de plus en plus évidemment disjointes de tout mariage religieux ou coutumier et à chaque moment de distinction, la question du droit des femmes est décisive (le consentement libre, le droit d’échapper au mariage arrangé, le droit à l’administration des biens, le droit unilatéral à la contraception, le droit à l’avortement, le partage de l’autorité parentale…).

La respiration laïque comme échappement

Le régime laïque repose sur une dualité qui traverse la vie de chacun et rend concrète une respiration redoutée par l’intégrisme. 

D’une part, le principe de laïcité proprement dit concerne la puissance publique et ce qui participe d’elle : on s’y abstient de toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances. La puissance publique est installée sur le moment zéro. Elle se tient à l’écart des croyances et les incroyances et elle s’en protège. Cette abstention s’applique dans ce qu’il est convenu d’appeler « la sphère publique », celle de l’autorité publique — textes de loi, magistrats, agents publics, école publique…  

D’autre part ce principe d’abstention, ce moment zéro, n’a de sens qu’à libérer tout ce qu’il ne gouverne pas : l’infinité de la société civile, y compris dans bien des lieux accessibles au public (la rue, les commerces, les transports publics, etc.), jouit de la liberté d’expression et d’affichage dans le cadre du droit commun. On peut avoir la croyance ou l’incroyance qu’on veut, la manifester publiquement, on peut aussi dire publiquement tout le mal qu’on pense de telle ou telle doctrine, pourvu que cela respecte le droit commun. 

Ainsi le régime de laïcité combine les deux principes, mais il subordonne le principe de libre expression au principe de laïcité comme à une de ses conditions : la laïcité de la puissance publique rend possible le large déploiement des libertés dans la société civile. 

Chacun vit cette distinction concrètement : l’élève qui ôte ses signes religieux en entrant à l’école publique et qui les remet en sortant fait cette expérience, il échappe par cette dualité aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. C’est cette alternance (savoir quand on doit s’abstenir, savoir quand la liberté la plus large s’exerce) qui constitue la respiration laïque. Croire qu’une femme voilée serait incapable de comprendre cette articulation, la fixer à l’uniformité d’une vie de «maman voilée », c’est la mépriser et la reléguer dans un statut d’intouchable ; c’est aussi désarmer celle qui entend échapper au lissage de sa vie.

Pourquoi cette respiration est-elle favorable aux droits des femmes ? Parce que c’est un échappement. Ce point de fuite, tout le monde peut en jouir, mais les femmes y sont particulièrement sensibles parce qu’elles sont particulièrement exposées à l’uniformisation de leur vie.

La laïcité invite à sortir du milieu étroit des proximités : elle fonctionne comme un dépaysement. Pour les hommes, sortir est un acte auquel on ne pense même pas, il va de soi. Pour les femmes, c’est une conquête : pouvoir sortir sans être sommée de rentrer, sans s’entendre dire qu’on n’a rien à faire là, ou que si on est là sans avoir rien à faire, c’est qu’on se prostitue.

Aucun promeneur solitaire n’est possible sans un contrat social qui le protège — à plus forte raison s’il s’agit d’une promeneuse1 . Certes le régime laïque n’est pas le seul, heureusement, à rendre possible la sortie des femmes, mais il révèle le point de fuite fondamental de cette sortie : sortir de l’assignation à une condition sociale, sortir des modèles politiques qui permettent ou justifient cette assignation parce qu’ils érigent l’appartenance identitaire en principe.

Trop souvent être une femme c’est être assujettie à une appartenance d’autant plus féroce qu’elle fait appel à des rôles prétendument naturels, dictés par une parole transcendante au-dessus de toute critique. Cela implique un volet moral — puisqu’il faut que chacun soit capable de s’estimer assez pour se soutenir lui-même, et puisse penser ses appartenances comme des décisions libres et révocables et non comme une destinée implacable.
 

Cet article a été publié pour la première fois sur Mezetulle, le site web de l'auteur, "Femmes et laïcité : la question de l'assignation", le 24 mars 2015.

  • 1Rendre possible une « promeneuse solitaire », lui appliquer les droits conceptualisés dans Du Contrat social : c’est la remarque que j’oserai faire à Rousseau qui, dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles, renvoie les femmes au monde de l’intimité domestique.
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