Propos recueillis par Stéphanie Andrieux.
Quel est le rôle de Volunteer Canada ?
La mission de Bénévoles Canada, comme on l’appelle en français1, est de promouvoir le bénévolat et ainsi accroître les liens, la communauté et le sentiment d’appartenance au sein du pays. Fondé en 1977, notre organisme est depuis lors le chef de file et le porte-parole du bénévolat au niveau national. Aujourd’hui, notre association caritative2 compte plus de 1100 organisations membres. Volunteer Canada est le porte-parole du bénévolat au niveau national.
Pourquoi une telle organisation nationale était-elle nécessaire ?
Dans les années 1970, des centres d’action bénévole des quatre coins du pays ont identifié collectivement un besoin de direction et d’expertise dans le secteur du bénévolat, mais aussi d’une voix unifiée pour les bénévoles canadiens. Ils ont estimé qu’une telle voix nationale était nécessaire pour la défense de leurs intérêts, la cohésion interprovinciale et le développement des ressources. L’une de nos nombreuses réalisations a été l’élaboration du Code canadien du bénévolat (CCB) en 2017.
En 2019, une commission sénatoriale consacrée au secteur associatif a exhorté le gouvernement fédéral à « mettre en oeuvre une Stratégie d’action nationale sur le bénévolat pour encourager le bénévolat de tous les Canadiens dans leur communauté ». Est-ce la première fois qu’un tel besoin est identifié ?
Non, le Canada a lancé sa première Stratégie d’action nationale sur le bénévolat en 1967, à l’occasion du centenaire du pays. À l’époque, la Stratégie nationale visait à favoriser un esprit d’unité et de fierté. Elle encourageait chacun à consacrer son temps et ses compétences à sa communauté, lors d’événements locaux, de programmes éducatifs et d’oeuvres de bienfaisance.
Depuis des décennies, le Canada dispose d’un secteur bénévole robuste et dynamique. En 2018, environ 79 % des Canadiens âgés de 15 ans et plus se sont engagés dans une forme ou une autre de bénévolat3. Dans le passé, le bénévolat était tellement imbriqué dans la citoyenneté canadienne qu’il était caché à la vue de tous. Nous ne remarquons ce que font les bénévoles que lorsqu’ils ne sont plus là. Malheureusement, il semble que ce soit le cas depuis quelques années.
D’un océan à l’autre, nous constatons une pénurie de bénévoles4. Les structures en première ligne sont mises à rude épreuve. De plus, le Canada connaît une épidémie de solitude. Les Canadiens sont plus isolés que jamais. Notre pays a beaucoup changé au cours des 50 dernières années et il est temps de lancer une nouvelle Stratégie d’action nationale sur le bénévolat et d’être à la hauteur de la situation.
Quelles sont les premières mesures que vous avez mises en oeuvre ?
Une partie importante du financement initial a été investie dans la compréhension de la situation. Nous avons besoin d’en savoir plus sur l’état actuel du secteur du bénévolat pour pouvoir l’aider au mieux. Le dernier rapport sur le bénévolat de Statistique Canada a montré que les iGens5 ont le taux de bénévolat formel le plus élevé de toutes les générations, soit 52 %6. Cependant, ils n’effectuent que 82 heures de bénévolat par an, ce qui représente un nombre moyen d’heures inférieur à celui des générations plus anciennes qui font du bénévolat moins souvent, mais y consacrent plus d’heures.
Nous devons également comprendre pourquoi certaines personnes ne font pas de bénévolat. Notre pays est actuellement traversé par une crise du coût de la vie. Avoir plus d’un emploi pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille relègue mécaniquement le bénévolat au second plan. Ce n’est qu’un exemple de la façon dont le bénévolat évolue aussi rapidement que nos sociétés et nos économies.
Même si nous constatons une diminution du bénévolat encadré, de nouvelles formes d’engagement apparaissent. Les Canadiens s’éloignent de la participation institutionnelle traditionnelle pour se tourner vers des modèles d’engagement plus informels, comme l’entraide6.
Le bénévolat évolue aussi rapidement que nos sociétés et nos économies.
Selon l’Enquête sociale générale sur les dons, le bénévolat et la participation de Statistique Canada, près de 23 millions de personnes s’engagent de leur propre chef. Cela représente 74 % des Canadiens âgés de 15 ans et plus, ce qui signifie que le taux de bénévolat informel est presque deux fois plus élevé que le taux de bénévolat formel (41 %)6.
Mais ces 23 millions de Canadiens se considèrent-ils comme des bénévoles ?
Probablement pas. Nombreux sont ceux qui, engagés dans leur communauté, ne considèrent pas leur action comme du bénévolat. Les jeunes générations, en particulier, trouvent le terme « bénévole » désuet ou trop étroit.
Nous avons mené de nombreuses consultations communautaires au cours de l’année écoulée et nous avons entendu à maintes reprises que la conception traditionnelle du bénévolat ne rend pas compte de l’ampleur des nouvelles façons dont les citoyens consacrent leur temps à des causes qui leur tiennent à coeur.
Nous voulons répondre à cette tendance avec la nouvelle Stratégie d’action nationale sur le bénévolat, en travaillant ensemble pour éliminer les obstacles au bénévolat et à la participation, en particulier les obstacles systémiques, et créer des espaces accueillants et adaptés pour que toutes et tous puissent s’engager.
Quels sont les obstacles systémiques au bénévolat et à la participation ?
Le Canada est toujours le foyer d’un grand nombre d’inégalités, de discriminations et de violences, dont le racisme, le colonialisme, la transphobie, le sexisme et le validisme. Ces mêmes barrières s’étendent au bénévolat, car elles déterminent qui a accès au pouvoir et aux ressources au sein des communautés.
De nombreux facteurs poussent les individus marginalisés7 à abandonner le bénévolat ou les empêchent de s’y engager en premier lieu.
La recherche montre que certains groupes marginalisés, tels que les chômeurs, les personnes souffrant de maladies chroniques et celles appartenant à des groupes socio-économiques défavorisés, sont pourtant ceux qui bénéficient le plus du bénévolat.
C’est pourquoi il est essentiel pour notre Stratégie d’action nationale de créer des opportunités d’engagement pour les personnes qui ont été historiquement non représentées ou sous-représentées dans ces espaces.
Essayez-vous d’ouvrir les portes des associations à plus de personnes ou de reconnaître les différentes façons dont les communautés s’engagent déjà ?
J’espère que notre stratégie fera les deux. Nous avons organisé de nombreuses sessions d’engagement des parties prenantes à l’échelle nationale, et une grande partie de notre travail consiste à écouter.
Par exemple, l’histoire coloniale du Canada a eu des conséquences profondes sur les communautés indigènes, façonnant de nombreux obstacles systémiques auxquels elles sont encore confrontées aujourd’hui. Par conséquent, la manière dont nous impliquons les communautés autochtones dans la Stratégie d’action nationale sur le bénévolat est cruciale pour son succès.
À l’heure actuelle, Volunteer Canada se rend dans les communautés et met en place des tables rondes nationales et provinciales. Nous voulons impliquer ces communautés dès l’amorce de la Stratégie.
Avez-vous pu prendre connaissance des Stratégies d’action nationale sur le bénévolat lancées récemment en Écosse, en Irlande ou au Nigeria ?
Bien sûr, nous avons même invité notre amie Nina Arwitz, directrice générale de Volunteer Ireland, au lancement de la stratégie en décembre 2023. C’est une grande chance que des pays aient déjà mené un travail similaire et nous avons bien l’intention d’en tirer parti.
Sur notre site internet volunteerstrategy.ca, nous avons par exemple publié une étude de cas internationale et une revue de la littérature sur les cas australien, nigérian, écossais, irlandais et britannique.
L’un des principaux points communs entre ces stratégies est qu’elles ont toutes été conçues dans le cadre d’un processus collaboratif et multisectoriel. Nous allons nous inspirer de ces stratégies : je pense que l’acronyme R&D pourrait passer de recherche et développement à récupération et duplication, car il y a tellement de bon travail qui se fait déjà dans le monde.
Avec un peu de recul, savez-vous pourquoi les bénévoles canadiens actuels donnent de leur temps ?
Nous identifions cinq facteurs clés d’engagement, à commencer par l’altruisme. La volonté de contribuer au bien-être des autres est probablement la première raison pour laquelle une personne s’engage. Le lien personnel avec une cause est un autre facteur important. Lorsqu’ils décident de donner de leur temps, les bénévoles choisissent des organisations qui leur sont proches. Les expériences de vie constituent donc un deuxième type de motivation.
Les influences sociales en constituent un troisième. Une personne s’engagera plus si ses parents, amis ou proches le font déjà. C’est ce que l’on constate souvent dans les organisations religieuses, qui constituent l’un des principaux espaces d’engagement au Canada.
La quatrième motivation, que nous remarquons surtout chez les jeunes, est le développement des compétences. Certains utilisent le bénévolat pour développer leurs compétences professionnelles, se constituer un réseau et accéder à des espaces auxquels ils n’auraient normalement pas accès dans le cadre de leur travail.
Enfin, la dernière motivation est la responsabilité civique. Certaines personnes estiment qu’elles doivent contribuer à leur communauté, simplement parce qu’elles ressentent une obligation sociale de le faire.
Comment l’évolution des habitudes de bénévolat que vous décriviez précédemment affecte-t-elle dès à présent les associations ?
Selon la dernière enquête canadienne sur la situation des entreprises, 61 % des associations caritatives ont enregistré une baisse du nombre de bénévoles et d’heures de bénévolat pendant la pandémie8.
La même enquête a montré que 32 % des organisations ont signalé une augmentation de demande pour leurs services ou produits, 65 % une pénurie de bénévoles et 54 % des difficultés à recruter et à fidéliser leurs salariés9. La demande augmente alors que le nombre de bénévoles diminue, ce qui rend la situation très difficile pour les associations qui doivent réduire leurs programmes.
Voilà la situation générale du point de vue de l’offre et de la demande, mais que peuvent faire les associations face à ce constat ? Certaines structures investissent dans des outils numériques pour mobiliser des personnes dans tout le pays à distance. Mais ces outils peuvent nécessiter beaucoup de ressources. Et pour certaines associations caritatives ou organismes sans but lucratif, ce n’est pas la priorité du moment, ou ils n’ont pas les fonds nécessaires pour faire un tel investissement.
À Volunteer Canada, nous développons des ressources et des programmes de formation pour aider les associations dans cette transition. Nous proposons également des programmes et des stratégies ciblés pour mobiliser différents types de bénévoles, y compris les plus jeunes. Nous essayons donc de garder une longueur d’avance, mais force est de constater que les réalités du secteur nous rattrapent.
Comment résumeriez-vous les défis du secteur à l’heure actuelle ?
Tout d’abord, le recrutement et la fidélisation des salariés, ainsi que l’incertitude des financements liée aux changements de gouvernement. L’augmentation de la demande de services constitue un autre défi.
Enfin, le dernier défi est celui de la mesure d’impact. Bien que nous observions les prémices d’une philanthropie basée sur la confiance10, de nombreuses subventions continuent d’être fléchées.
Les bailleurs de fonds veulent des résultats et certains sont même prêts à investir dans l’évaluation de l’utilité sociale des programmes qu’ils soutiennent. Par exemple, comment les résultats scolaires sont-ils améliorés grâce à un programme de petit-déjeuner pour les élèves ?
Pour répondre à cette question, les organisations sans but lucratif et caritatives doivent développer une compréhension plus fine de leur utilité sociale. Cependant, avec des ressources restreintes et un financement limité, elles se concentrent souvent sur la prestation de services, ce qui rend difficile l’investissement dans leurs méthodes d’évaluation.
La pénurie de bénévoles constitue également un défi majeur, étant donné que de nombreuses organisations sont entièrement gérées par des bénévoles. Pendant longtemps, pouvoir compter sur des bénévoles a été une évidence, ce qui a généré une méconnaissance de ce sujet, notamment dans le débat politique. Le bénévolat a besoin d’être mieux connu.
Enfin, quelles seraient les principales opportunités pour le secteur associatif ?
La transition numérique est une opportunité considérable, ainsi que le renforcement des partenariats avec les entreprises. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à reconnaître que des programmes bien pensés de bénévolat pour les employés stimulent non seulement le moral et la satisfaction au travail, mais améliorent également leur fidélité et leur investissement.
Un pays aussi diversifié est une autre opportunité à exploiter pour les associations.Nous sommes si nombreux : si nous éliminons les obstacles qui empêchent certains de mes concitoyens de contribuer, nous pourrons faire avancer les choses à pas de géant.
La dernière opportunité est assez simple : il s’agit de promouvoir la reconnaissance des bénévoles. Comment mettre en valeur les contributions des bénévoles afin d’encourager ceux qui s’engagent à continuer de le faire et attirer de nouveaux bénévoles ? Je terminerai par un exemple simple : Volunteer Canada mène chaque année la campagne de la Semaine nationale de l’action bénévole, qui s’est avérée être une pierre angulaire essentielle chaque année. Plus que jamais, nous devons promouvoir et remercier les bénévoles et cette semaine est un excellent moyen de le faire.
- 1L’entretien a été mené en anglais puis traduit et édité par les équipes de la Fonda. La version originale est disponible en ligne : David Vandenberg, « From coast to coast to coast, Canada is experiencing a shortage of volunteers. », Tribune Fonda n° 263, septembre 2024.
- 2Au Canada, associations caritatives et organismes sans but lucratif (OSBL) sont deux catégories distinctes. Alors que les associations caritatives sont des organisations à but caritatif relevant du droit commun, les OSBL sont toutes les autres associations sans but lucratif qui ne relèvent pas de la bienfaisance. Seuls les organismes de bienfaisance sont enregistrés par la Direction des organismes de bienfaisance de l’Agence du revenu du Canada (ARC), et les organismes sans but lucratif ne sont soumis qu’à des obligations minimales en matière de déclaration.
- 3Tara Hahmann (Statistique Canada), « Le bénévolat, ça compte : aide encadrée et aide informelle apportées par les Canadiens et les Canadiennes en 2018 », Regards sur la société canadienne, avril 2021, [en ligne].
- 4Allison Russell (Université de Pennsylvanie), Paula Speevak (Volunteer Canada), et Femida Handy (Université d Pennsylvanie), « Chapter 20 - Volunteering: Global Trends in a Canadian Context », dans Susan D. Phillips et Bob Wyatt (Ed.), Intersections and Innovations, 2021, [en ligne].
- 5iGens désigne le groupe de personnes nées en 1996 et après.
- 6a6b6cTara Hahmann (Statistique Canada), Ibid.
- 7Le terme anglo-saxon « equity-deserving individuals », dont la traduction littérale serait « personnes méritant l’équité », explicite l’objectif d’égalité plutôt que le processus de marginalisation et ses conséquences.
- 8Statistique Canada, « Enquête canadienne sur la situation des entreprises, quatrième trimestre de 2022 », Le Quotidien, 25 novembre 2022, [en ligne].
- 9Statistique Canada, Ibid.
- 10La trust-based philanthropy, ou philanthropie basée sur la confiance en français, désigne une approche où le soutien financier est non fléché. Lire à ce sujet : Arthur Gautier, « Le changement systémique, enjeu majeur pour la philanthropie au XXIe siècle », Tribune Fonda n° 257, mars 2023, [en ligne].