Innovation sociale

Projet en coopération - « Un chez soi d’abord », quand logement rime avec accompagnement

Oppelia
Et Hannah Olivetti
Apparue en 2007 suite à la fusion de deux associations franciliennes, l’association Oppelia assure la gestion d’une vingtaine d’établissements spécialisés dans l’addictologie médico-sociale, mais aussi dans l’accompagnement des publics précaires. Oppelia agit également dans le domaine de la prévention des conduites addictives et d’intervention précoce auprès des jeunes avec les programmes Primavera et Verano. L’association de plus de cinq cents salariés a de nouveaux chantiers en cours : la constitution de stratégies de santé communautaire et le déploiement du dispositif « Un chez soi d’abord » en Hauts-de-Seine, à Paris et à Lyon.
Projet en coopération - « Un chez soi d’abord », quand logement rime avec accompagnement
Interphone © Bernard Hermant

Dans le cadre du programme Faire Ensemble 2030, la Fonda souhaite valoriser les coopérations pluriacteurs. Cette fiche s’intéresse au programme « Un chez soi d’abord » qui offre aux personnes sans domicile un logement ainsi qu’une prise en charge médico-sociale.  Hannah Olivetti a rédigé cet article, suite à un entretien le 11 mars 2011 effectué avec Alain Morel (Directeur général de l’association Oppelia) et Catherine Delorme (Directrice d’établissements spécialisés en addictologie pour l’association Oppelia).  

Une volonté de lutter durablement contre le sans-abrisme 

Le programme de lutte contre le sans-abrisme « Un chez soi d’abord » trouve ses racines aux États-Unis. Le Docteur Sam Tsemberis lance l’organisme Pathways to Housing à New York dans les années 1990.  

Cette approche de Housing first (« un logement d’abord ») s’inscrit en rupture avec la logique de Treatment first (« un traitement d’abord ») qui prévalait jusqu’alors, explique Alain Morel. Cette approche imposait aux personnes à la rue de « faire amende honorable » (c’est-à-dire d’être stable sur le plan psychiatrique, d’avoir guéri leurs addictions). Elles devaient également suivre une « logique de paliers » avec dans un premier temps une entrée dans un hébergement d’urgence, puis dans un Centre d’hébergement et de réinsertion sociale, suivi par un logement accompagné, pour enfin accéder à terme à un logement autonome.  

Avec l’approche « un logement d’abord », les personnes durablement « à la rue » présentant une pathologie mentale et des conduites addictives accèdent rapidement à un logement tout en bénéficiant d’un accompagnement médico-social. Ces individus se sentent alors davantage en sécurité, retrouvent une intimité et améliorent leur situation personnelle (notamment leur état de santé). 

L’expérimentation et le déploiement du programme en France 

Face au succès de ce dispositif « Housing first » outre-Atlantique, les pouvoirs publics français ont décidé en 2011 de l’expérimenter dans quatre villes pour une durée de cinq ans. À Lille, Marseille, Toulouse et Paris, 353 personnes ont été accompagnées vers et dans un logement entre 2011 et 2016. Les résultats positifs de l’expérimentation ont convaincu l’État de pérenniser et de généraliser ce programme à la fin de l’année 2016. La délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (DIHAL) s’en voit confier le pilotage. Seize nouveaux dispositifs ont depuis ouvert en France. C’est le cas notamment à Bordeaux, Lyon, Nantes, Nice, Strasbourg, etc. L’objectif fixé est qu’en 2023, 2 000 personnes soient logées et accompagnées par ces vingt dispositifs locaux.  

Un accompagnement personnalisé et régulier 

Une fois que les personnes à la rue intègrent le dispositif « Un chez soi d’abord », elles accèdent dans les vingt-huit jours en moyenne à un logement. Elles bénéficient d’un accompagnement personnalisé dans leur lieu de vie avec la visite hebdomadaire d’un binôme de l’équipe opérationnelle, précise Alain Morel. En cas de problème, un dispositif d’astreinte est mis en place (disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7).  

Cette prise en charge concerne tous les domaines de la vie, parmi lesquels la santé, l’habitat, la vie sociale, la citoyenneté, ou bien encore l’emploi. Elle dure aussi longtemps que la personne en a besoin, la durée minimale observée est de deux années, souligne Catherine Delorme. 

La coopération au cœur du dispositif 

Pour mettre en œuvre sur un territoire ce programme, différentes parties prenantes au dispositif « Un chez soi d’abord » sont complémentaires :  

  • Un groupement de coopération social et médico-social (GCSMS). Cette structure est née du rapprochement de divers acteurs : des associations d’insertion par l’activité économique et de l’hébergement, des associations spécialisées en addictologie, et un hôpital psychiatrique. C’est le fruit d’un travail de repérage des dispositifs présentant les compétences requises pour mener à bien ces missions. Le centre hospitalier spécialisé (CHS), le centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), Accueil, hébergement, insertion (AHI), ainsi que des acteurs de proximité en font partie. Enfin, les membres ont établi des documents-cadres de référence, comme le statut du GCSMS, convention constitutive, etc.
  • Ce groupement détermine les orientations stratégiques et supervise le fonctionnement du programme en exerçant notamment les fonctions d’employeur. Elle entretient des liens réguliers avec les financeurs du programme dont l’agence régionale de santé (ARS) et la direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement (DRIHL) et les collectivités territoriales. Ce groupement s’appuie également sur une équipe opérationnelle :  
    • Des médecins spécialisés en santé mentale et addictologie et des infirmiers
    • Des travailleurs sociaux qui interviennent sur les questions de réduction des risques et des dommages, qui apprennent également la personne à se réinscrire dans un logement et dans un quotidien 
    • Des médiateurs santé-pairs qui, en raison de leur propre participation au dispositif « Un chez soi d’abord », apportent leurs savoirs expérientiels. Ils jouent un rôle prépondérant dans le dispositif en donnant de l’espoir, remarque Alain Morel. Une formation universitaire [de niveau Licence] existe pour cette fonction qui n’est pas encore inscrite dans le registre des métiers. Catherine Delorme précise qu’Oppelia cherche à construire une formation plus professionnalisante pour ces « nouveaux » professionnels qui pratiqueront aux côtés des professionnels de l’association.  
  • L’ARS et la DRIHL. Ce sont les autorités de contrôle et de tarification. Autrement dit, elles financent le fonctionnement du dispositif et en assurent le suivi au travers du comité de pilotage des financeurs.  
  • Les collectivités territoriales. Elles participent à l’identification d’un parc de logements disponibles et prêts à la location, ainsi qu’à la médiation avec le voisinage.  
  • Les adresseurs. Ce sont les structures qui identifient les personnes sans domicile qui pourraient être susceptibles d’intégrer le dispositif, telles que les équipes mobiles psychiatrie précarité (EMPP) secteur psy, les équipes de maraude et d’intervention sociale qui interviennent dans les rues, les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), les services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO), ou bien encore le 115, etc.  

L’interconnaissance comme préalable à la coopération  

Une bonne connaissance entre les différents membres fondateurs est essentielle, insiste Catherine Delorme. Cette interconnaissance passe par l’organisation de temps d’échanges pour s’approprier les dispositifs portés par chacune des structures, leurs missions et leurs pratiques, pour vérifier la capacité du collectif à travailler ensemble, ainsi que pour confirmer l’envie de « faire ensemble ». Les participants coconstruisent une culture commune au groupement.  

La formalisation du projet stratégique coconstruit 

« La coopération, c’est tout sauf une vision romantique », souligne Catherine Delorme, qui préconise de formaliser précisément le projet stratégique du groupement. Elle recommande de collectivement échanger, réfléchir et mettre sur le papier le projet d’établissement visé, d’en préciser les contours, ainsi que d’identifier les « bonnes pratiques » pour le bon fonctionnement. Par ailleurs, elle conseille de déterminer au préalable l’équipe qui y prendra part, avec sa composition et les missions attendues [spécifiques et transversales]. La formalisation du groupement demande ainsi de la préparation en amont et ne s’improvise pas. Mais c’est une étape charnière pour l’avenir du GCSMS. 

Une communication régulière pour pérenniser la coopération 

La communication entre les membres constitue un levier de réussite d’une coopération pluriacteurs, ajoute Catherine Delorme. C’est pour cela que les membres du groupement se réunissent pour des temps d’échanges hebdomadaires. Les membres fondateurs tiennent régulièrement les partenaires institutionnels et financiers au courant des avancées du projet lors des comités de pilotage.  

La participation des personnes accueillies à l’amélioration de la démarche 

Un conseil de vie sociale mensuel réunit l’équipe opérationnelle et les personnes accueillies pour dialoguer et améliorer le dispositif. Outre l’expression des retours d’expérience, c’est également l’occasion de favoriser l’interconnaissance entre les individus.  

Même si la coopération demande un certain engagement, elle constitue le levier d’action le plus pertinent pour apporter une réponse complète à une problématique complexe. Le dispositif « Un chez soi d’abord » offre ainsi une alternative coordonnée aux prises en charge de sans-abrisme.  

Cas pratiques et initiatives