Une affaire d’inégalités
Publié par L’équipe Fonda le 25 juillet 2012

Une affaire d’inégalités

par Henry Noguès, économiste, université de Nantes, paru dans La tribune n° 195, La crise, février 2009

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La crise actuelle : une affaire d’inégalités qui ne peut laisser les associations indifférentes

Autour de quelques documents qui mériteraient de plus amples commentaires, nous allons tenter de montrer que les inégalités sont à la fois l’une des causes principales de la crise actuelle et l’un des risques que celle-ci porte en créant de nouvelles tensions.

Évolutions comparées de la Communauté européenne et des USA en matière d’emploi et de salaire 1970-1991

Parmi les différences Europe, états-Unis, l’une des plus évidentes est la capacité à créer des emplois (voir ci-dessus). Seulement, le prix à payer pour cette remarquable performance américaine est moins souvent décrit. Il s’agit en réalité, d’un formidable recul des salaires qui les a ramenés en termes de pouvoir d’achat quarante ans en arrière ! (Voir ci-contre.)

L’évolution du salaire réel aux États-Unis

Rien d’étonnant à ce que l’on constate aux états-Unis, un développement important du phénomène des working poors (la pauvreté laborieuse). De même, tous les indicateurs d’inégalités explosent. Les 20 % plus hauts revenus ont progressé énormément alors même que le revenu moyen stagnait. Ils recevaient 43,3 % des revenus en 1976. Leur part atteignait en 2005, 49,7 % ! Evidemment, la contrepartie de cette situation est l’appauvrissement relatif des plus modestes. Les 20 % les plus pauvres, qui n’avaient que 4,4 % des revenus en 1976, devaient se contenter en 2005 seulement de 3,4 %. Ceci tend à prouver qu’on peut faire de la croissance longue sans redistribuer, ce qui est pourtant contraire à la doctrine fordiste inventée aux états-Unis !

La montée des inégalités

Le résultat de cette situation est que l’accession à la propriété des travailleurs américains n’a pu devenir une réalité que par un recours massif à l’endettement.

Or, comme l’affirme Alan Greenspan, le gouverneur de la banque centrale américaine de ces dernières décennies : « La protection des droits de propriété, si essentielle dans une économie de marché, a besoin d’une masse critique de propriétaires pour bénéficier d’un soutien politique » (Le temps des turbulences, 2007). Pour durer, le processus a besoin d’un flux permanent de nouveaux accédants. C’est pourquoi, les prêts immobiliers et à la con-sommation se sont développés aux USA, même auprès de populations à très faibles ressources. Ce sont les « subprimes » pour le marché hypothécaire. C’est donc un système d’endettement voulu et programmé qui a été le moteur de la croissance d’une société américaine qui refuse un partage équitable des richesses. Sur ce système, sont venues se greffer plusieurs bulles spéculatives renforcées par les plus récentes innovations financières et par la déréglementation portée, depuis Tatcher et Reagan, par tous les gouvernements libéraux.

Jusqu’à ces dernières années, la France n’a pas emprunté la voie américaine. Certains hommes politiques le lui reprochent d’ailleurs. Même si la part des 20 % les plus riches a commencé à croître de 2 % entre 1996 et 2006, elle n’est encore que de 38,6 %. Cependant, il est possible qu’elle ait encore augmenté depuis et, logiquement, le président de la République avait dans l’idée lui aussi de libéraliser le marché hypothécaire pour accroître l’accès à la propriété, sans avoir à modifier les salaires.

Comme nous l’a montré l’approche de Gösta Esping Andersen (Les trois mondes de l’état-providence, essai sur le capitalisme moderne, Puf, 1999), les différents modèles sociaux n’ont pas du tout les mêmes effets sur les sociétés. Le modèle libéral américain n’est pas favorable à la cohésion sociale ; la comparaison entre la Suède et les Etats Unis est éclairante. Si l’on considère, par exemple, que les « classes moyennes » se situent par convention entre le double et la moitié du niveau de vie médian, cette situation est celle de 84 % des Suédois mais seulement de 58 % des Américains. On comprend pourquoi les pauvres sont plus nombreux aux états-Unis.
Par ailleurs, une étude récente de l’Ocde (Croissance et inégalités, distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l’Ocde, 2008) montre qu’il existe une corrélation entre les dépenses publiques (services publics et redistribution sociale) et le taux de pauvreté. Moins il y a de dépenses collectives sous ces différentes formes, plus il y a de pauvres.

Le quatrième graphique montre que tous les pays réduisent leurs inégalités par les services publics et la protection sociale, même les USA, mais pas à la hauteur de ce qui s’est fait dans les pays européens. En ce sens, il y a un embryon de modèle européen mais encore bien fragile. L’effet correcteur est d’autant plus fort que l’on se trouve dans un quintile de revenu faible ; il n’est pas étonnant que la population du quintile supérieur soit plus rétive aux politiques de redistribution ! Ils n’ont qu’un poids faible dans leurs ressources, ce qui n’est pas le cas pour les ménages plus modestes.

Importance des services publics dans le revenu des ménages par quintile de revenu, moyenne de l’Ocde

(Estimation basée sur des données groupées vers 2000.)
La crise aggravant les difficultés de l’équilibre des budgets publics et sociaux, les tensions ne pourront être que plus vives, dans les années à venir. À moins que l’on absorbe les dettes faramineuses qui s’accumulent, par de l’inflation, il faudra bien augmenter les prélèvements obligatoires et se mettre d’accord au niveau mondial pour éviter la concurrence fiscale ; la question d’un impôt mondial sera, espérons-le, posée.

Bref, il va falloir s’interroger sur les valeurs. Même The Economist, journal bien orthodoxe, titrait le 9 février 2006 : « Qu’il serait grand temps que les économistes ne s’intéressent plus qu’au seul Pib ! » et d’ajouter qu’il faudrait intégrer le temps libre et la mesure des inégalités pour avoir une meilleure évaluation ! Si l’on retient ce dernier critère, la France est bien placée, elle était même en tête à cette date.
Les économistes apparaissent parfois aujourd’hui comme ayant failli. Le courant dominant libéral a tout bousculé sur son passage et il était bien difficile d’y résister ! Pourtant, il ne faut pas qu’ils soient les seuls à être critiqués, car les hommes politiques ont toujours choisi ceux qu’ils voulaient entendre. N’oublions pas les condamnations anciennes de « l’économie-casino » par Keynes. Depuis longtemps, René Passet en France, a dénoncé la « mondialisation prédatrice ». Henri Bartoli, récemment, avait, dans un rapport pour l’Unesco en 1999, réclamé une meilleure gouvernance et un renouvellement de la pensée économique dominante. Ils n’ont pas beaucoup été écoutés et la France n’a jamais brillé par une attention particulière à ces questions.

Les réflexions d’Alain Supiot, un juriste reconnu du droit social et du droit du travail, professeur de l’Université de Nantes, peuvent nous éclairer sur les voies du progrès. Il affirme que le marché mondial conduit, par la mise en concurrence sans règles, à un véritable « darwinisme normatif ». Il invite à refonder le droit social sur des valeurs partagées au niveau mondial dans la ligne de la déclaration de Philadelphie de 1944 (Conférence internationale du travail). Vaste programme pour le G20 ! D’où l’importance du politique mais aussi des associations qui ne doivent pas seulement se situer dans l’accompagnement du social mais se positionner aussi dans la proposition et la construction des politiques publiques. La voie ouverte en Angleterre par une charity anglaise, l’Institut for Public Policy Research (Ippr), un « think tank » qui vient de publier pour le G20 un certain nombre de positions intéressantes (www.ippr.org) montre que c’est déjà au niveau européen qu’il faut porter le débat.

Documents joints à cet article
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