Publié par L’équipe Fonda le 23 juillet 2012

Séminaire Ceges 2008

Contribution pour la Fonda de Daniel Le Scornet

paru dans La tribune fonda n° 192, août 2008

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Ce texte fait suite à la table ronde entre Gérard Andreck (président de la Macif), Roger Belot (président de la Maif) et Jean-Claude Detilleux (président du groupe Crédit coopératif), publié dans le numéro 188 de La tribune fonda.

Ce qui me semble le plus direct, c’est la question posée à Gérard Andreck par ses enfants : « Dans le fond, qu’est-ce qui distingue ton travail des autres ? »
Cette question, c’est l’enfance de l’Art. Fait-on vraiment, dans les mutuelles d’assurance, dans les mutuelles de santé, et dans nos autres familles, non pas seulement quelque chose de différent, mais réalisons-nous la différence ?
Il n’y a pas que nos enfants qui se posent la question…
Si vous prenez les mutuelles de santé que je connais mieux, n’importe qui vous dira, lorsqu’il a une complémentaire, qu’il a « sa mutuelle » : ce qui n’est pas le cas de tous et rien que cela devrait d’ailleurs nous interroger sur notre capacité de faire la différence socialement, politiquement, et pas seulement d’être différent.
C’est à la fois flatteur pour la Mutualité (elle a bien le leadership) et inquiétant, car ceux qui répondent cela ne font, très majoritairement, absolument pas la différence entre une mutuelle, une institution de prévoyance, une assurance dans lesquelles ils peuvent tout aussi bien être.
D’un côté, nos entreprises qui n’apparaissent plus, effectivement, que comme cela – exit la dimension mouvement social, contrairement encore à la plupart des associations – s’indifférencient largement par rapport aux autres types d’entreprise pour le commun des mortels et... de nos propres adhérents. Sauf en qualité de produits, de services et de coûts souvent, ce qui démontre bien qu’on est effectivement différents, mais ce qui ne démontre pas qu’on puisse faire la différence. Ceci d’autant plus que d’autres entreprises font parfois mieux et, pour ce qui est de la complémentarité santé et de la prévoyance au moins, de plus en plus souvent mieux.
D’autre part, pour des raisons de sélection des populations et des risques – mais n’est ce pas aussi le cas de nombreuses mutuelles « grâce » à leur développement historique auprès de populations spécifiques – des entreprises vont et iront toujours plus, vers la prévention, l’action sur les facteurs de risque et de coût, la réalisation de services à la personne en utilisant même, et parfois mieux que nous, des techniques de mutualisation.
Ainsi ce qu’on appelle la banalisation, ce n’est pas seulement notre tendance à nous considérer avant tout comme des entreprises – ce qui a été une longue bataille pour, en notre sein, prendre cet aspect-là en compte, jusqu’à en exagérer aujourd’hui la primauté sur l’aspect mouvement – voire à créer ou participer à des sociétés cotées en bourse, c’est aussi ce que nos concurrents font, eux, un peu dans un voyage inverse : ils considèrent leurs clients de plus en plus comme des partenaires pouvant réaliser une partie du travail d’élaboration de leurs produits et de leurs services, pouvant être directement intéressés à des gestions et consommations plus économes.
Je pense que cet aspect est trop négligé, qu’on y voit, non sans raison bien sûr, beaucoup de bluff, beaucoup de communication de marque. Mais, outre que nous ne sommes pas exempts de cette critique concernant les pratiques de « simple » communication, d’autant plus efficaces chez nous qu’elles font référence, parfois sans vergogne, à de grandes valeurs humanistes et désintéressées, nous aurions tort de croire que ces tendances ne vont pas se déployer, s’affiner et devenir de plus en plus « vraies ».
La mutualisation, la coopération dans la concurrence, l’implication des clients, la prévention qui peu conduire à l’exclusion plus nette encore, plus « fondée » de certaines populations et de certains risques, ne sont en rien notre exclusive. De ce point de vue, il est vrai que les statuts ne nous donnent aucun monopole.
Au moment où le terme « mutualisation » s’épand sur toutes les pratiques humaines et devient même – je le vois dans le domaine artistique – une véritable obligation imposée aux acteurs pour accéder aux marchés et aux subventions, il est dommage que notre champ de l’économie sociale et solidaire ne mette pas plus le paquet sur la recherche, la recherche fondamentale comme la recherche-action sur la nature même des formes mutuelles, coopératives, associatives, et cela bien au-delà du secteur clos de l’économie sociale et solidaire, des champs classiques où elles interviennent principalement.
Les interdépendances de plus en plus complexes entre tous les domaines des activités humaines et de leur environnement, la globalisation vont obligatoirement pousser, pour le meilleur et pour le pire, à la densification des pratiques de mutualisation, de coopération, d’association.
Il n’est pas du tout certain que cette densification se déroule dans des formes spécifiquement mutuelles, coopératives, associatives. C’est là que la question des statuts se pose de façon très neuve, me semble-t-il. Car, au lieu de les considérer alors sous l’aspect principalement défensif – ce qui nous empêcherait de verser définitivement dans des pratiques totalement banalisées –, on pourrait les aborder sous l’aspect le plus offensif qui soit. La montée des pratiques de mutualisation, de coopération et d’association qui ne se limite et ne se limitera pas, tant s’en faut, au champ de l’économie sociale et solidaire ne trouvera-t-elle pas son plus grand champ d’application, son efficacité maximum dans des formes d’organisation qui seront pleinement, par leur nature et par leurs statuts, adéquats à ces pratiques ?
Faire de la mutualisation sans un cadre pleinement et statutairement mutualiste, sans donc la participation directe à égalité de droits et de devoirs de tous les intéressés, et pas seulement des professionnels concernés, est ce vraiment totalement efficace et cela ne conduit-il pas, quasi fatalement, à faire de la mutualisation une simple technique pouvant servir n’importe quelle fin ?
Comment les démocraties mutualistes, coopératives, associatives permettent, si on les développe sans cesse, d’être effectivement plus efficient sur le marché ou sur les quasi marchés, dans tous les domaines de l’activité humaine ?
Voilà, me semble-t-il une nouvelle occasion historique pour créer réellement la différence, rééquilibrer la double nature (entreprise et mouvement de transformation sociale) des acteurs de notre champ. Sinon nous n’aurons plus en effet qu’à rajouter à nos activités, indubitablement différentes des autres mais ne créant pas la différence, des « volets » solidaires comme des créateurs de valeurs cotés en bourse, afin de pouvoir jouer – comme les autres mais à notre façon, dans le pluralisme des formes d’entreprendre, mas dans la « mêmeté » des conséquences – notre jeu, notre reconnaissance spécifique.

Le 25 février 2008

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