Rompre avec la démesure
Publié par L’équipe Fonda le 25 juillet 2012

Rompre avec la démesure

par Patrick Viveret, philosophe, paru dans La tribune fonda n° 195, La crise, février 2009

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Il me faut d’abord rappeler que la façon dont on regarde la crise et plus largement l’ensemble des mutations en cours de nos sociétés est décisive sur les conséquences que l’on en tire. Le prix Nobel d’économie, Joseph Stigliz, dans son prochain rapport sur les indicateurs de richesse, devrait dire que l’une des causes essentielles de la crise réside dans le fait qu’une grande quantité d’éléments prévisibles n’a pu être perçue car les indicateurs le permettant n’existaient pas ou que les existants conduisaient à l’aveuglement. Regarder la réalité est décisif ; la façon de le faire est importante. Il convient donc de relier ce que Henry Noguès a pu dire sur l’économique et le social, ce que Pierre Vanlerenberghe a pu dire sur la géopolitique, à d’autres éléments comme la crise écologique ou les évolutions civilisationnelles dont on connaît la prégnance, mais en lien avec les éléments précédents.

Deux grandes caractéristiques transversales marquent la crise actuelle qui est une crise systémique : la démesure et la question du mal être, du mal de vivre, qui, si on les relie entre elles, peuvent permettre d’ouvrir des perspectives positives du côté de l’articulation entre les questions de soutenabilité, l’acceptation des limites, et les enjeux des politiques publiques de mieux être et d’économie du mieux être.
La crise écologique avec ses deux principales manifestations, le dérèglement climatique et l’atteinte à la biodiversité qui semble plus grave que la précédente (on parle de risque de la sixième grande extinction), manifeste la démesure dans les rapports à la nature.

Sur le terrain du social, la démesure se trouve dans le creusement des inégalités sociales : quand 225 personnes ont le revenu de 2 milliards d’êtres humains, on est dans l’ubris des grecs, la démesure… La démesure se loge dans le découplage entre l’économie financière et l’économie réelle… Un responsable de la Banque centrale belge a pu avancer qu’avant la crise, sur les 3 200 milliards de dollars qui s’échangeaient quotidiennement dans le monde, seuls 2,7 % correspondaient à des biens et services réels !… Démesure dans les rapports au pouvoir qui a été au départ de l’autre grand effondrement politique récent, celui du système soviétique…

Si on analyse que la démesure est un élément de transversalité aux différentes facettes de la crise, on va avoir du côté des perspectives positives à se poser la question de l’acceptation des limites, de la soutenabilité, qui vont être des éléments déterminants des nouvelles politiques publiques et de la réorientation des logiques économiques et entrepreneuriales elles-mêmes.

Mais s’il n y a que prise de conscience des limites, on se heurtera à un problème majeur : comme dans le modèle Greenspan où on a compensé les baisses de salaires des travailleurs américains par de l’endettement, on peut dire que nos sociétés ont compensé les éléments de mal être (le stress, la course, le fait de considérer autrui comme un rival menaçant, tous ces éléments concourant au développement d’une société de plus en plus dure) par d’autres choses. Sur un mode de raisonnement comparable à celui tenu sur la toxicomanie, on peut penser, suivant en cela un lapsus révélateur d’un conférencier récent, que la compensation s’est faite par une offre de « société de consolation » (alors qu’il voulait parler de « société de consommation »).

La société dure est en permanence compensée par la production du rêve d’une société harmonieuse, et l’endroit par excellence où s’opère ce rapport est la publicité. On a ainsi une clé d’entrée pour comprendre le rapport entre la démesure et l’autre volet, le mal être, le mal de vivre.

En 1998, le programme des Nations unies pour le développement comparaît les budgets nécessaires pour couvrir les besoins vitaux de la planète (aujourd’hui non-couverts) et les trois budgets que sont ceux de la publicité, de l’économie des stupéfiants et des dépenses militaires. Le Cnud avançait que la publicité représentait dix fois les sommes nécessaires aux besoins fondamentaux (soins de base, eau, logement), soit 400 milliards de dollars ; les stupéfiants étaient évalués a minima à dix fois ces besoins également ; les dépenses militaires à vingt fois.

Si on regarde de près ces budgets, la publicité gère pour l’essentiel la dérivation des désirs, dans l’ordre de l’être, pour le transférer dans la consommation, dans l’ordre de l’avoir, car la pub parle de bonheur, de beauté, d’amour, d’authenticité, de sérénité. La représentation permanente de ces désirs, leur mise en scène envoient le message subliminal que c’est par là que vous allez vous en sortir.

Cela amène à nouveau à faire un parallèle avec la toxicomanie ; il y a addiction : après un bref moment de soulagement, on se retrouve frustré et on en redemande plus et toujours plus ! Il y a une énorme machine à réorienter le désir qui fonctionne sur ce mode. Quant à ce qui concerne l’armement, l’essentiel des efforts ne vise pas la protection et la sécurité, l’essentiel consiste à gérer de la peur et de la domination : la guerre préventive associe la peur et la domination.

Si vous associez ces trois éléments, on peut dire que les sommes qui y sont dépensées le sont en réalité pour traiter du mal être ; on peut les appeler les « coups » et « coûts » de mal être et de maltraitance.

Regarder autrement le dossier devrait nous permettre de dégager des perspectives positives possibles, car les négatives sont connues et peuvent déclencher des logiques guerrières : si la crise s’emballe, le sauve-qui-peut général conduirait à des logiques simplificatrices et autoritaires, sources de tensions nouvelles.

Face à ce couple : fuite en avant/logiques autoritaires, celui de solidarité/citoyenneté qu’il convient de lui opposer doit s’appuyer sur un autre couple que l’on peut retrouver dans les concepts de frugalité heureuse ou d’abondance frugale chers à Jean-Baptiste de Foucauld (Manifeste pour le développement durable), celui de Pierre Rahbi, de sobriété heureuse ou celui de la simplicité volontaire. Il associe l’enjeu de la soutenabilité et de l’acceptation des limites avec l’enjeu positif défini au Forum social de Belem en début 2009, la question du bien vivre. Elle devient stratégique, structurelle, et ne relève pas de la seule approche personnelle. La métaphore du toxicomane nous permet de mieux saisir tout ceci. La proposition d’un sevrage sans perspective de mieux être, ne conduirait à la sortie de la cure qu’à un retour vers la toxicomanie.

Sans acceptation des limites dans nos sociétés il est naturel de chercher des consolations de nos déficits en termes d’être. En effet, fondamentalement, les mécanismes de rétribution sont aujourd’hui des mécanismes de rétribution compensatoire par la captation de richesse, par la captation de pouvoir renforçant le despotisme totalitaire ou simplement la voie bureaucratique, par la captation de sens – problème des fondamentalistes et intégristes –, par la captation des savoirs – problème des académistes –. Tous ces mécanismes de rétribution par la captation sont inaptes à permettre la sortie de crise.

Ceux qui devraient le permettre sont les mécanismes que les traditions de la sagesse ont décrits, depuis des millénaires, c’est-à-dire des mécanismes fondés sur la joie de vivre. Comme le disait Spinoza : la grande alternative à la peur est du côté de la joie. La différence aujourd’hui réside dans le fait que ce qui était traditionnellement de l’ordre personnel et privé devient un enjeu politique planétaire. La question dite du devenir de l’homo sapiens (mais qui est aussi homo demens, comme nous l’a rappelé E. Morin), la question de la sagesse, c’est-à-dire la question fondamentale de l’art de vivre et d’épouser la condition humaine devient une question pleinement politique.

Si on s’engage dans cette direction, on voit bien que les acteurs qui ont dans leurs gènes ce travail sur ces questions du mieux-être, du vivre ensemble, sont devant un grand espace. C’est le cas de l’économie sociale et solidaire comme celui du secteur associatif qui peuvent se placer non plus dans une logique réparatrice et consolatrice mais dans la logique anticipatrice, non seulement de cette sortie de crise mais aussi du changement de cycle long, comme l’entendait Max Weber, dans lequel nous entrons.

Nous sommes en effet à la fin du cycle des temps modernes qui furent marqués par « le passage de l’économie du salut au salut par l’économie ». Il ne faut pas oublier que les concepts et outils de l’économie viennent de l’économie du salut, de la théologie. Par exemple, la comptabilité trouve sa source dans l’outil d’indicateur de la comptabilité du salut où la balance était faite entre, d’un côté les pertes des péchés (avec une savante gradation dans les péchés mortels ; il ne faut pas oublier que ni le meurtre ni la luxure n’étaient considérés comme égal au prêt à intérêt, le travail de l’argent dans le temps n’étant pas possible, seul Dieu travaillant dans le temps, cf. Le Goff), et de l’autre les bénéfices, les benifacio, les bienfaits qui rééquilibrent les pertes de péchés mortels. Cette monnaie de salut, quand elle a dérapé avec le scandale des indulgences, donnera naissance à la Réforme.

Le modèle des temps modernes, le salut par l’économie, ne tenait que pour autant que l’économie était porteuse de promesses de « salut », le progrès, l’émancipation, tout ce qui traditionnellement était vécu comme un rêve d’un monde de l’au-delà venant dans le rêve du monde d’ici bas. Or, ce que l’on vit dans la crise actuelle, c’est que ces promesses de l’économie du salut n’ont pas été tenues. On peut alors dire que la question du salut, sous sa forme laïque, fait retour pour l’humanité qui risque bel et bien la sortie de route, écologique, sociale, géopolitique et civilisationnelle.

L’un des enjeux aujourd’hui est de savoir comment sortir de ce grand cycle de la modernité par le haut, les intégristes le faisant par le bas : garder le meilleur de la modernité, l’émancipation, la liberté de conscience, le doute méthodologique, mais sans le pire, la chosification de la nature, du vivant, des animaux et à terme des humains. La marchandisation n’étant qu’une des formes de la chosification ; retrouver, comme à Belem, ce qu’il y a de meilleur dans les sociétés de tradition, mais sans le pire. Un rapport fort et respectueux à la nature, mais en évitant ce qui peut se traduire par un rapport de pure soumission, un lien social fort mais en évitant le lien s’apparentant au ligotage, à la dépendance, au contrôle social, un rapport au sens qui est cependant le plus souvent identitaire et excluant. C’est pour cela qu’une grande partie du destin de l’humanité se joue dans le dialogue des civilisations.
En ramenant notre réflexion à l’actualité de ce jour, nous avons avec l’économie sociale, avec les associations, des acteurs qui ont commencé à réfléchir à un autre rapport à la richesse, au pouvoir, au savoir, à la société de la connaissance. Ces changements de posture indispensables pour la société, elles les connaissent. Elles sont porteurs de ces logiques anticipatrices, mais en même temps elles ne peuvent le faire que si elles vont au bout de leurs propres valeurs (qui en latin signifient forces de vie) qui ne soient pas réduites à la création de valeur... mais qui soient une valeur ajoutée comme supplément de force de vie.

L’univers associatif et celui de l’économie sociale ne peuvent rester au milieu du gué ; il faut qu’ils aillent au bout de leur propre force intérieure : une autre représentation de la richesse, une autre façon de construire le rapport à la monnaie (nouvelles monnaies complémentaires) y compris pour faire circuler la richesse invisible du bénévolat, du capital social et de la connaissance qui sont invisibles du point de vue des flux monétaires actuels. Sortir de la réalité du modèle compétitif, concurrentiel, interne même au mouvement associatif qui le place en situation de dépendance et de quête concurrentielle vis-à-vis des autres acteurs, de l’état et des entreprises, construire un modèle véritablement coopératif et mutualiste en son propre sein… Le changement de posture doit être aussi changement de posture intérieure comme le dit Gandhi : « Soyons le changement que nous proposons par ailleurs ».

Développons la capacité d’expérimentation, d’anticipation, source d’espérance, principe d’espérance à placer au même niveau que le principe de responsabilité… et allions-les, comme l’a fait le mouvement ouvrier, à des modes de réalisation concrète qui montrent que cette espérance peut se réaliser ici et maintenant.

(Synthèse d’une intervention orale réalisée par la Fonda.)

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