Publié par L’équipe Fonda le 24 juillet 2012

Relations intergénérationnelles : de nouvelles dépendances

par Marc- Olivier Padis, rédacteur de la revue Esprit

paru dans La tribune fonda n° 193 - octobre 2008

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La situation des jeunes en France est inséparable de la transformation de l’entrée dans la vie active, des évolutions de la vie familiale et des changements de relations entre les générations induits par l’allongement de la durée de vie. Dans chacun de ces domaines, nous connaissons de grandes évolutions qui donnent à ce moment de transition particulier qu’on appelle la « jeunesse » une allure très différente de ce qu’elle a pu être pour les générations précédentes. En partant d’analyses portant sur la vie économique et juridique, nous souhaitons ici montrer que dépendance apparaît aujourd’hui comme le thème organisateur de la situation des relations entre les générations.

L’équité intergénérationnelle

Le thème des relations entre les générations, au-delà des analyses sur les évolutions de la famille nucléaire (montée des divorces, familles recomposées, monoparentales, etc.), s’est développé dans les années récentes à partir de la question de l’équité.
La montée en puissance de l’état-providence avait pour objectif affiché de limiter la dépendance familiale en mettant la vieillesse à l’abri de l’ingratitude filiale. La dette intergénérationnelle, au moment où les mécanismes de protection ont été mis en place, se présentait ainsi : les enfants remboursaient à leurs parents les soins dont ils avaient bénéficié durant leur éducation en prenant en charge leurs parents dans leurs vieux jours. L’état-providence visait à annuler cette dette en organisant une solidarité synchronique entre les actifs et les inactifs, une partie du revenu des actifs sert à payer les pensions des retraités. Une solidarité fondée sur le travail se substituait ainsi à la solidarité des liens de sang.
Mais deux évolutions ont annulé cet équilibre. D’une part, l’augmentation de la durée de vie1, due notamment au succès de la réduction de la pauvreté du grand âge et à l’amélioration continue de la santé ont augmenté la part de la population vivant à la retraite, déséquilibrant ainsi le ratio entre actifs et inactifs, ce qui rend difficile le financement des retraites et menace la pérennité du système. D’autre part, le changement de mode d’entrée dans la vie active du fait de l’allongement de la durée des études et des difficultés de l’accès au monde du travail ont fragilisé la situation économique des jeunes et des jeunes adultes jusque dans leur trentaine. Dans ce contexte difficile pour la jeunesse, les parents soutiennent largement leurs enfants tout au long de la période de formation et de l’accès au travail. Les transferts intrafamiliaux compensent la paupérisation relative des jeunes et les arbitrages systématiquement défavorables aux jeunes générations qui ont été faits dans les choix collectifs en France. Quels sont ces arbitrages ? Sur le marché du travail, tout d’abord, la répartition du risque de chômage s’est opérée de telle sorte qu’elle a protégé un noyau dur du salariat entre 35 et 55 ans, à travers la défense du salariat protégé et des situations statutaires qui ont laissé se développer une précarisation qui touchent en premier lieu les entrants sur le marché du travail. Depuis vingt-cinq ans, le taux de chômage des jeunes n’est jamais descendu sous les 20 %. Du point de vue de la redistribution, ensuite, la pauvreté des personnes âgées a été progressivement allégée (par les relèvements progressifs du minimum vieillesse et des petites retraites) tandis que la population la plus vulnérable est désormais celle des femmes seules avec enfants, qui constituent une part croissante des ménages pauvres (en Europe, 15 à 20 % des familles avec enfants sont dirigées par des mères célibataires). Plus largement, la politique sociale française se caractérise par un sous-investissement dans la petite enfance, l’école, l’université et la formation continue tandis que les comptes sociaux sont en déficit chronique au point qu’on ne sait si les actifs d’aujourd’hui bénéficieront demain du système de retraite tel qu’il existe pour le moment. Au total, la population âgée de 60 ans et plus, qui représente un cinquième de la population française, reçoit en transfert de retraite et de santé 19 % du revenu national, c’est-à-dire davantage que l’ensemble des autres classes d’âge en dépenses de santé, d’éducation, d’allocations familiales, minima sociaux, chômage, etc.2 Ce déséquilibre macro-social, s’il a provoqué, de manière régulière et récurrente, des mouvements d’étudiants au sujet des questions d’accès à l’emploi, a néanmoins été largement compensé par les solidarités familiales. On a ainsi assisté à ce qu’on pourrait appeler un mouvement de « domestication de la jeunesse », au sens où la jeunesse est devenue un sujet d’économie domestique. La solidarité familiale supplée aux manques de ressources pendant les études, de logement (cohabitation prolongée), de garde d’enfants, etc.
C’est ainsi que le circuit de la dette intergénérationnelle s’est inversé : désormais, les retraités transfèrent massivement des revenus à leurs enfants et petits enfants sur un mode privé, tout en bénéficiant de la plus grande part des transferts publics, sous la forme des retraites. Les transferts familiaux ne vont plus vers l’amont pour protéger les personnes âgées de la misère mais vers l’aval puisqu’il s’agit désormais d’aider les jeunes à entrer dans la vie active. Les transferts, avec toutes les variations individuelles possibles, existent dans les deux sens mais ils vont dix fois plus vers l’aval que vers l’amont. Ainsi, concluent deux économistes dans une étude récente3 : « Les flux financiers public ont tendance à remonter les générations, les flux financiers privés à les descendre » mais il reste une différence de volume, les flux publics représentant 19 % du Pib et les flux privés 5,5 %.
Ce décalage entre solidarité publique et privée ne fait qu’accroître les inégalités sociales. Alors que pour les générations précédentes, un mouvement continu de rapprochement des destins sociaux s’affirmait à chaque génération, on a assisté à une inversion de ce mouvement depuis une quinzaine d’années : les écarts de revenus au sein d’une même générations progressent au lieu de se réduire4. La catégorie de « jeunesse » ne doit pas occulter une différenciation croissante des expériences sociales et des espoirs de promotion.

La fin de la rupture

Ces remarques sur la relative inéquité des arbitrages intergénérationnels dans la société française devraient conduire à un renouvellement de l’évocation du conflit des générations. Or, bien que des conditions objectives soient remplies pour qu’un conflit soit ouvert sur le thème de l’injustice que subissent les générations montantes, ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que des processus de désamorçage du conflit sont actifs dans la société française, qui contribuent à limiter les phénomènes de ruptures entre les générations. Quels processus ? Tout d’abord le fait que les relations familiales sont comprises désormais comme une forme de protection et non de contrainte : quand un jeune adulte prolonge sa cohabitation au domicile de ses parents, c’est en bénéficiant d’un toit et en ressentant peu de contraintes autoritaires. La famille joue en outre un rôle de lissage des trajectoires dans une période où l’entrée dans la vie active est faites d’incertitudes, d’allers et retours. Entre 22 et 25 ans, près de la moitié des Français vivent chez leurs parents en 20045. L’entrée dans la vie active ne s’effectue plus selon un mouvement continu et homogène enchaînant formation, travail, logement indépendant et fondation d’une famille : il est désormais jalonné de ruptures personnelles, affectives, professionnelles, etc. L’autonomie ne s’acquiert qu’au terme d’un parcours complexe pour la plupart des jeunes et qui ne se stabilise qu’à la trentaine. La famille joue donc un rôle de solidarité primaire fondamental qui permet d’amortir les chocs de l’entrée progressive dans la vie adulte. C’est un trait disctinctif du système français. Le système de protection sociale ne vise en effet pas les jeunes à titre individuel, comme en atteste le choix de ne pas ouvrir le Rmi avant 25 ans. C’est par la famille que transitent les allocations familiales destinées aux jeunes au-delà du seuil de leur majorité. Le soutien aux jeunes passe aussi par les avantages fiscaux (demi-part supplémentaire, déduction de pension alimentaire), le complément familial, l’allocation de rentrée scolaire (jusqu’à 20 ans) ainsi que les aides au logement (jusqu’à 21 ans). Dans le système français, le jeune n’est pas un « ayant droit » mais un « donnant droit » puisque c’est sa présence au foyer parental qui justifie les aides, tandis que les soutiens directs comme les bourses études restent notoirement faibles.
Ce système de dépendance prolongée n’est pas vécu de la même manière par les garçons et les filles. Tout d’abord parce que le système d’obligations reste différencié : les filles sont plus souvent mises à contribution dans les tâches domestiques, tandis que les garçons en sont plus aisément dispensés, surtout quand ils suivent des études supérieures. Cela explique que les garçons trouvent un plus grand avantage à rester chez leurs parents, tandis que les filles s’installent, seules ou en couple, plus tôt6. Cette différence par genre se reporte aussi sur la trajectoire dans l’enseignement supérieur puisque les filles, qui ont dans l’ensemble de meilleurs résultats que les garçons limitent plus nettement leur ambition scolaire au-delà du bac, à la fois en investissant moins les filières les plus prestigieuses et en sortant plus tôt du système de formation que les garçons7. Dans un pays où le poids du diplôme initial reste fort, cela se répercute ensuite dans le parcours professionnel, qui reste marqué par une forte inégalité.
Si le conflit des générations n’organise plus les représentations des relations entre jeunes et adultes, à l’autre bout de la chaîne, pour le très grand âge, la solidarité familiale est tout autant sollicitée. On assiste en effet depuis plusieurs années à une explosion du nombre des tutelles : on en dénombrait 500 000 en 1998, 700 000 en 2007, on atteindra sans doute le million en 2010. Chaque année, on diagnostique 200 000 nouveaux cas de maladies d’Alzheimer, justifiant une mesure de tutelle. La famille est très sollicitée puisque 60 % des mesures de tutelles sont exercées par un membre de l’entourage familial. Il ne s’agit pas ici d’un retour de la solidarité familiale à l’ancienne, celle qui prévalait avant la mise en place de l’état-providence, car ces tutelles font les personnes âgées des « mineurs juridiques ». On voit ainsi se développer une population de « majeurs dépendants » qui invite à prendre en considération de nouvelles formes de dépendance dans le contexte familial. Ce ne sont pas seulement les jeunes qui restent des mineurs plus longtemps, du fait de la difficulté de parvenir à l’autonomie, ce sont aussi les grands-parents qui perdent leur autonomie juridique quand ils sont atteints de maladies trop invalidantes.
Prendre en compte la dépendance impose de porter un autre regard sur les phénomènes d’individualisme. Là où l’on voit souvent les revendications individuelles, notamment celles qui sont formulées dans le langage du droit, comme une tentation de la démesure, un refus des limitations de notre condition, on peut, à l’inverse, aussi y voir la prise de conscience des limites de l’autonomie proclamée des individus. Dans la dernière décennie, la « montée du droit » a souvent été critiquée comme l’expression d’une demande subjective, d’un individualisme refusant de reconnaître les nécessités de la vie sociale. Mais, comme nous l’avons vu, l’accès à l’autonomie pour les jeunes générations est un parcours d’obstacle, tandis que le maintien de l’autonomie dans le grand âge, en particulier du fait des maladies dégénératives ou des maladies chroniques, devient difficile. Dans tous les cas, les expériences de la vulnérabilité sont nombreuses et se ressentent en particulier dans la vie familiale.

Mineur/majeur : un partage troublé

La famille est devenue un lieu de transferts monétaires assurant une solidarité des ascendants vers les descendants, en même temps que le schéma de la « rupture » entre les générations s’affaiblissait. Le maintien des liens familiaux à travers les aléas de la précarité et de la dépendance apparaît comme un choix partagé par toutes les générations. En ce sens, l’autonomie est moins conçue comme une revendication individuelle sans concession que comme une possibilité relative. Cela ne peut pas aller sans conséquence sur l’idée d’émancipation.
Au sens littéral, l’émancipation consiste dans le fait de devenir majeur. Mais qu’est-ce qu’être un « majeur » aujourd’hui ? On peut remarquer tout d’abord, que les mineurs sont de plus en plus traités comme des majeurs. Le droit multiplie les dispositions par lesquelles il faut prendre en compte l’avis de l’enfant, voire son consentement, avec des échelles d’âge, dans des décisions familiales. En droit pénal également, on assiste à un affaiblissement du droit des mineurs, avec un abaissement du seuil de responsabilité pénale et l’augmentation du recours à la prison (le nombre de mineurs en détention a doublé depuis 1996). Le mineur délinquant est traité comme un majeur puisque l’excuse de minorité est moins souvent retenue par le juge. Le droit des mineurs est vu comme un droit déresponsabilisant, comme un droit cherchant à éviter une sanction. à la vision du « mineur en danger » qui a permis de construire, en particulier dans l’ordonnance de 1945, le droit des mineurs, se substitue désormais celle du jeune violent ou potentiellement violent. Le dépistage précoce de l’agitation ou de l’hyperactivité établit une continuité de type déterministe entre le trouble du comportement du jeune enfant et la délinquance du jeune adulte. Mais l’évolution actuelle traduit aussi un changement de la conception de la sanction en affichant la volonté de rompre avec une « culture de l’impunité » qui conduit à préconiser un sanction, dès la première infraction. L’idée sous-jacente est que la certitude de la sanction doit prévenir le passage à l’acte. Pourquoi ? Parce qu’un calcul coût/bénéfice est censé détourner l’individu de la transgression. Une telle conception de l’acteur rationnel ne suppose pas seulement une anthropologie particulièrement réductrice, elle revient surtout à traiter le mineur comme un individu parfaitement rationnel, c’est-à-dire à faire l’impasse sur les difficultés personnelles, psychologiques, relationnelles et sociales qui le conduisent dans le bureau du juge ! S’il était l’acteur rationnel que la loi propose de voir en lui, il n’aurait justement pas besoin du rappel à la loi ! On suppose donc une maturité, une autonomie dont le comportement délinquant atteste au contraire la défaillance. Dans l’ensemble, c’est la conception éducative du jeune comme personne en devenir qui est battue en brèche quand on traite le jeune comme un majeur. C’est pourquoi on peut dire qu’on tend à traiter les jeunes comme des « mineurs responsables ». C’est encore le cas quand on les considère comme des acteurs économiques à part entière, comme des consommateurs, des prescripteurs de la consommation au sein des ménages. On sait que l’autonomisation des goûts culturels des enfants est plus précoce (musique, mode, loisirs…), comme s’il s’agissait aujourd’hui du principal terrain de réaffirmation d’une différenciation générationnelle. Du point de vue culturel, les jeunes sont manifestement de « mineurs émancipés » qui affichent dans leur consommation leur maîtrise des emblèmes (les marques) et des codes propres à leur âge.
Simultanément, pourtant, le changement du parcours d’entrée dans la vie adulte prolonge le statut intermédiaire de jeune (entre la dépendance familiale et l’autonomie résidentielle et économique), ce qui a fait apparaître dans le droit la catégorie de « grands enfants à charge » qui sont soutenus par leurs parents. Le soutien des familles à leurs enfants est d’ailleurs puissamment encouragé par les dispositions fiscales qui permettent de rattacher les enfants majeurs au foyer fiscal des parents. Cette aide indirecte est très significative pour les familles. Mais elle tend à « familialiser » la solidarité, c’est-à-dire, à nouveau, à « domestiquer » la jeunesse. C’est pourquoi des mouvements étudiants ont développé la revendication d’une « allocation d’autonomie », qui n’est pas moins contradictoire dans les termes, prise en charge par l’état en lieu et place des aides qui transitent par la famille. Mais cela ne ferait que déplacer le problème du financement vers l’état, sans répondre à la situation ambiguë de majorité sous dépendance, voire sous une nouvelle forme de tutelle étatique. De manière exacerbée, cette situation est aussi celle des « jeunes majeurs sous tutelle » qui sont en situation de rupture dans leur parcours (jeunes en mal d’insertion sociale, exclus privés de logement et chômeurs victimes de surendettement) et qui font l’objet de mesures importantes dans la population des tutelles.
Le trouble du partage entre majeur et mineur apparaît donc dans ces différentes formules oxymoriques : le mineur responsable, le mineur émancipé, la majeur à charge, le majeur dépendant, le majeur sous tutelle. En regard d’une lecture des évolutions de la société à travers le prisme trop exclusif de l’individualisme, sans autre caractérisation, la prise en compte de la diversité de ces expériences sociales devrait nous inciter observer de manière plus fine la multiplication de situations atypiques de dépendance, dont les relations familiales sont aujourd’hui les premiers témoins.

Les thématiques de l’équité intergénérationnelle et du circuit de la dette, de la rupture familiale et de la dépendance, de la tutelle et de l’autonomie construisent des situations très variées. On ne peut résumer en une seule formule la situation des jeunes dans la société française. Les arbitrages économiques des ménages, les difficultés et les opportunités des générations montantes, les demandes adressées au droit, les évolutions de la santé traduisent de nouveaux partages entre l’autonomie et la dépendance. Dans Les métamorphoses de la question sociale (1995), le sociologue Robert Castel avait avancé la notion de « désaffiliation » pour rendre compte des nouveaux processus de rupture des parcours individuels et professionnels. S’il usait du vocabulaire de la sécurité sociale à travers ce terme de désaffiliation, il cherchait aussi plus largement à caractériser le type d’individualisme qui se développe dans les sociétés contemporaines8. Ce thème lui permettait de caractériser un « individualisme par défaut », quand la déliaison est subie et qu’elle fragilise au lieu de correspondre à un projet d’émancipation. à cette idée de l’individu délié, on peut néanmoins opposer l’évidence d’un retour des situations de dépendance, sous de multiples formes, qui rendent un peu plus improbables les fictions prométhéennes de l’autonomie individuelle. L’interdépendance au sein de la famille s’éprouve à partir de situation de fragilité et conduit à renforcer les solidarités entre proches. Mais cette solidarité privée promet-elle un plus grand souci pour les formes collectives de soutien mutuel ? Cela est loin d’être joué…

M-O.P

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