Quelles appropriations des Tic par la société civile ?
Publié par L’équipe Fonda le 20 août 2014

Quelles appropriations des Tic par la société civile ?

rencontre avec Valérie Peugeot et Gustave Massiah,

paru dans La tribune fonda n° 203, juin 2010

(Article à télécharger en fin de page)

À quels changements majeurs nous conduit l’utilisation des technologies de l’information et de la communication ? Quels sont les enjeux de leur usage pour la construction du lien social et la mobilisation de la société civile ?
Afin de nous apporter des éléments de réponse, nous publions une synthèse d’une rencontre avec Valérie Peugeot, présidente de l’association Vecam1 qui travaille depuis 1995 sur les enjeux cognitifs et sociaux des technologies de l’information et de la communication (Tic) et Gustave Massiah, ingénieur économiste et président du Centre de recherche et d’information pour le développement (Crid), qui regroupe cinquante-trois associations de solidarité internationale.

> Valérie Peugeot

Il y a trois caractéristiques structurantes de l’évolution de nos sociétés vers la société de l’information ou vers la société de la connaissance, terme que je préfère parce qu’il paraît mieux refléter la profondeur des mutations qui sont à l’œuvre. Ces trois caractéristiques vont nous permettre de comprendre ensuite ce qui se passe dans le monde associatif.

► Le passage à un mode réticulaire

La réticularité intrinsèque d’Internet en tant que structure n’est pas neutre. Il faut penser les changements techniques de manière systémique, c’est-à-dire dans leur interaction avec la société. Cette réticularité modifie en profondeur toutes nos organisations : bien entendu, les entreprises, les organisations politiques, les institutions mais aussi les associations. Cela conditionne en partie la manière dont les associations sont en capacité de s’approprier ces technologies.

► L’hyperconnexion

On est en train de passer un seuil capital : ce que l’on appelle l’Atawad (any time, anywhere, any device), c’est-à-dire le fait d’être connecté partout et à tout moment au réseau. Cela devient une réalité mondiale puisque l’accès aux contenus sur mobiles est devenu possible y compris dans les pays les plus pauvres. L’écart est encore très important entre pays riches et pays pauvres mais la bascule est en train de se faire. C’est une rupture importante qui jouera sur les modes de militance et d’engagement.

► Le passage de média diffusés à des média distribués

Jusque là on était dans une logique un émetteur–une multiplicité de récepteurs (presse écrite, radio, TV). Aujourd’hui, appuyé sur ces réseaux, toute personne devient potentiellement un émetteur d’information. Cela ne veut pas dire que tout le monde l’est. C’est un processus d’apprentissage cognitif, culturel, etc. pour être capable de passer d’une position passive à une position active. On en est encore très loin mais le simple fait que cette potentialité existe n’est pas neutre.

Qu’est-ce que cela signifie pour le monde associatif ?

Le mode d’organisation associatif traditionnel existe toujours. On a de grandes Ong, des grandes fédérations. Elles ne sont pas prêtes de disparaître mais, à côté de ces structures classiques qui fonctionnent sur le mode délégatif et représentatif, on voit apparaître une multitude de mouvements qui ne portent pas forcément le nom d’associations et qui sont plus ou moins formels. Ils se font et se défont au gré des besoins et des objets d’engagement, des objets de militance. Ils ont donc des durées de vie plus courtes et sont beaucoup plus difficiles à cerner. Pour nous qui sommes habitués à un monde associatif relativement balisé, on voit apparaître des collectifs d’un format très réticulaire, très horizontal et qui apparaissent ou disparaissent au gré des problématiques sociales, sociétales, politiques, etc. C’est une première conséquence : de nouvelles formes associatives.

Dans les structures existantes, il y a aussi des transformations qui s’opèrent du fait de l’existence des outils en réseau. Ces outils induisent une forme d’horizontalité naturelle et transforment le rapport au savoir et à l’expertise. Ce sont des transformations qui ne sont pas forcément simples à vivre dans les associations. Comme toute structure où des formes de pouvoirs existent, cela veut dire une remise en cause des formes de pouvoir traditionnel sur le mode délégatif. Le fait que les militants, les adhérents puissent plus facilement exprimer une forme de parole, une forme d’expertise bouscule un certain nombre de responsables qui étaient habitués à un mode délégatif traditionnel. Ce n’est pas spécifique aux associations, mais nous n’échappons pas à cette difficulté là dans l’univers associatif.

Par ailleurs, les sources de légitimité dans l’association changent. De plus en plus, les gens sont en capacité de s’exprimer sur le web, de construire une parole à titre individuel en tant que blogueur ou à titre collectif dans une association. Ils prennent de plus en plus de place. Cependant, tout le monde n’est pas encore en capacité d’écrire sur le web. On voit apparaître dans l’association de nouvelles figures : celui qui a cette capacité de prendre la parole dans ce nouvel espace public qu’est le web peut prendre une place plus grande dans l’association. Ce qui peut être gênant vis-à-vis d’autres personnes qui n’ont pas cette capacité. Il faut savoir aussi que cette expression publique en ligne, ce n’est pas seulement savoir écrire sur le web, c’est aussi accepter de se dévoiler. Concernant le web, Serge Tisseron parle « d’extimité »3. En effet, le web trouble la frontière entre l’intime et le public. Il amène à se dévoiler beaucoup plus que dans un média traditionnel de type presse. Là aussi, tout le monde n’est pas en capacité de se dévoiler dans l’espace public.

D’une manière plus générale, l’irruption de ces outils dans le fonctionnement des associations change leur mode de décision. On glisse progressivement vers un modèle beaucoup plus consensuel et moins délégatif où la prise de décision ne peut plus se passer de l’adhésion d’une majorité de membres de l’association. évidemment, c’est plus ou moins vrai selon le degré de pénétration des outils dans les associations. Je n’en fais pas une généralité.

L’impact sur la vie des associations

Cela se traduit par des changements très concrets dans les modes de travail et de militance. D’abord, on s’aperçoit que les campagnes d’opinion aboutissent à une déterritorialisation des mouvements. Cette internationalisation est fondamentale. Là aussi, tout le monde n’est pas prêt pour l’interculturalité que génère ce processus. Je pense qu’en France, on est encore moins prêt qu’ailleurs. Beaucoup de mouvements, beaucoup d’associations ont du mal à se frotter aux cultures associatives des autres pays et à en tirer des fruits. Là aussi, il y a un apprentissage à faire.

Il n’y a pas que le travail de militance. On peut aussi se référer à la manière dont les associations mobilisent les technologies de l’information sur des objets moins politiques et sur un travail plus social. à l’international, se développent des expériences de i-jumelages avec un partenariat construit entre des associations et des Ong, en Amérique latine, en Afrique et en Europe pour monter des mini-coopérations. C’est une rupture par rapport à l’approche traditionnelle de la coopération Nord-Sud. Au lieu que ce soit le Nord qui arrive avec son argent et son savoir-faire, ce sont des associations de terrain qui ont construit des échanges à double sens. Cela peut être, par exemple, une association de femmes dans une favela à Rio qui travaille avec un centre social à Amiens à la co-écriture sur le web de recettes de cuisine, avec un croisement culturel de ces deux groupes de femmes qui pratiquent un travail « d’empowerment », c’est-à-dire de regain de pouvoir sur sa vie. On connaît aussi l’exemple d’une petite radio locale de la Cordillières des Andes qui souhaitait être diffusée en ligne pour pouvoir émettre au-delà de sa vallée : elle a monté un partenariat avec une radio locale nantaise pour travailler ce passage à la radio en ligne. Dans ce cas, les technologies de l’information jouent un double rôle : comme objet et comme vecteur de ces coopérations horizontales.

On voit aussi apparaître de nouveaux usages associatifs très créatifs. Par exemple, pour la loi Hadopi, il est intéressant de voir ce qui s’est passé dans les mouvements militants. Certes, c’est un univers très particulier puisque la plupart de ces militants sont des technophiles et qu’ils avaient évidemment envie de mobiliser au mieux de leur potentiel les outils disponibles. Mais en même temps, ils sont une préfiguration de ce qui pourrait se passer dans d’autres univers militants.

On a d’abord eu un travail de contrexpertise citoyenne hyperdocumenté à travers la « quadrature du Net » qui a décortiqué à la fois du projet de loi Hadopi et du « Paquet Télécom » qui était discuté au Parlement européen en parallèle. Au fur et à mesure des débats, des analyses, des points de vue ont été mis en ligne pour aider les gens à construire des argumentations documentées.

À côté de cela, on a pu voir un travail massif via les listes de diffusion et les mouvements pour interpeller les élus et les députés, choses qui n’auraient pas été possibles sans les réseaux.

Troisièmement, on a vu se multiplier les « flash-mobs », c’est-à-dire des mobilisations éclairs. C’est une forme de manifestation qui ne peut s’organiser que par Internet et réunit des gens qui en général ne se connaissent pas du tout pour une action très ponctuelle dans un lieu précis. On peut par exemple citer les flash mob « Artichaut », qui s’est réunie aux Tuileries pendant le vote à l’Assemblée nationale. Le signe de ralliement était de tenir un artichaut à la main. Pourquoi un artichaut ? Parce que c’était aussi stupide que la loi Hadopi. Ainsi, des gens, qui n’appartiennent pas aux mêmes mouvements, aux mêmes syndicats, vont tout d’un coup, ponctuellement et massivement, se retrouver et exister dans l’espace public. C’est très nouveau.

On a eu également un usage massif de Twitter. C’est ce que l’on appelle un outil de « microbloging », qui m’a semblé au départ comme complètement inintéressant et je me suis trompée ! Cela permet d’envoyer depuis un mobile ou un PC un tout petit message (une ligne et demi) ce qui vous permet de raconter votre vie en direct à qui vous le voulez. Le Twitt, le message, vous l’envoyez à votre famille, à vos amis ou à la planète entière. Cela peut être : « Je mange une pizza », « Je suis à la Fonda », etc. Je n’en voyais pas l’intérêt et en fait, cet outil là a été utilisé sur des modes très militants, sous forme d’alerte notamment. Au moment de la loi Hadopi, un groupe de twitteurs s’est créé avec une adresse qui permettait de commenter en direct les débats au fur et à mesure qu’ils se déroulaient, de les discuter et de réinterpeller ainsi immédiatement les élus locaux de chacun d’entre eux. C’est une discussion en ligne qui se fait par petites phrases et par mobile aussi, ce qui n’oblige pas à rester scotché à son PC. Une autre chose amusante : Madame Albanel avait dit que ceux qui étaient contre la loi Hadopi, c’étaient « trois pelés dans une cave ». Cela a piqué au vif les militants anti-Hadopi. Ils ont fait un match-up, c’est-à-dire qu’ils ont pris une carte google et ils ont croisé cela avec les flux de twitt ce qui donne une ligne du temps (time-line) qui montre minute après minute tous les gens en France qui s’expriment sur Twitter. C’est une manière de rendre visible l’engagement et la conversation publique même si Twitter reste encore une manière marginale de communiquer. Cela donne de la visibilité à l’engagement. Cela a constitué un bon laboratoire.

Le rôle des nouveaux réseaux sociaux

Autre exemple, sur les réseaux sociaux en ligne (Facebook, Myspace, etc.) qui peuvent être mobilisés sur des logiques plus militantes. Sur Facebook vous avez régulièrement des actions qui se diffusent sur un mode viral. Vous savez immédiatement qu’il y a un événement, une AG, une manifestation, avec une capacité de mobilisation décuplée parce que cela vous permet de toucher des gens qui ne sont pas forcément membres de l’association, ou lecteurs du bulletin de l’association. C’est intéressant quand on vise un renouvellement associatif. Cela permet de sensibiliser des publics qui sortent des cénacles habituels. C’est un outil que le monde associatif sous-utilise encore pour décloisonner les espaces militants. Je parle de Facebook, mais il n’y a pas que celui-là.

Je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire parce que cela demande une vraie réflexion. En tout cas, ces outils existent. Ils sont nés soit dans le monde marchand, soit dans le monde non-marchand mais ils correspondent assez bien aux valeurs coopératives de l’association. Ces outils ont une propension à favoriser les logiques coopératives et participatives que nous n’avions pas avec les anciens outils. Charge à nous d’en prendre le meilleur et de les mobiliser.

Des enjeux politiques considérables

Ce qui est important quand on parle d’appropriation des Tic par les associations, au-delà de ce premier volet sur leur utilisation, c’est de se poser la question : comment en faire un objet politique ?

Il y a une difficulté du monde associatif à comprendre que le monde de la technologie et la science constituent des objets politiques. Moins que jamais, il ne faut laisser cet objet politique aux techniciens et aux ingénieurs. Ceci est dit sans aucun mépris pour ces ingénieurs, mais parmi eux, les militants se comptent sur le bout des doigts et nous avons besoin de nous réapproprier la technique comme objet politique. C’est une préoccupation émergente. Il est important que chacune de nos structures associatives intègre, peut-être de façon marginale, un bout de réflexion sur ces enjeux politiques.

Qui a fait de ces questions un objet politique ? Il y a bien sûr pas mal d’associations qui travaillent sur la technologie comme outil d’émancipation, ou d’empowerment. Je pense à un réseau international, Apc (Association for Progressive Communication), qui existe depuis 1993-94 et fait un formidable travail, notamment auprès des femmes, sur la mobilisation de ces outils comme levier d’émancipation. En même temps, ce réseau a une activité de plaidoyer au niveau international (Onu, Bit, etc.) pour influencer les choix politiques et répondre notamment à la fracture numérique.

Deuxième grand mouvement, structurellement plus important : celui du logiciel libre. Un logiciel traditionnel (Microsoft ou autre) est soumis aux droits d’auteur. Pour l’utiliser, vous devez accepter une licence d’usage et payer pour elle. Au contraire, quand vous utilisez un logiciel libre (Linux, Firefox, etc. par exemple), le principe tel qu’il a été défini par son inventeur Richard Stallman il y a vingt ans : le code du logiciel, au lieu d’être fermé, est ouvert. Cela donne quatre libertés : vous pouvez accéder à ce code et l’utiliser librement, vous pouvez le modifier, vous pouvez le copier et le donner à qui vous voulez et vous pouvez, à chaque fois que vous modifiez ce code, le reverser à la communauté de manière à l’enrichir. C’est une approche de la technique qui est ultra-politique au sens où elle recouvre une certaine vision du monde. Dans la conception du fondateur et des militants du logiciel libre (aujourd’hui, c’est un mouvement mondial très puissant avec des milliers de personnes !) il y a une vision politique et une vision économique.

Au lieu d’un système où les revenus sont générés par les droits de la propriété intellectuelle dans une logique de rente où l’on investit pour récupérer des marges qui n’existent nul par ailleurs (on parle de taux de rentabilité de l’ordre de 95 % par exemple), on a une propriété intellectuelle ouverte et une logique de service.

Au lieu de vendre l’accès aux logiciels, leur accès est libre mais en revanche, vous devez acheter les adaptations nécessaires si vous avez des besoins spécifiques. C’est ce que font les grandes entreprises ou les collectivités pour développer un logiciel qui leur soit adapté. Il y a là une économie de service qui est alternative à l’économie de rente de la propriété intellectuelle. Le projet politique comporte l’idée que notre planète ne peut pas être complètement soumise à la propriété privée et que nous avons besoin d’atteindre un équilibre entre une économie marchande et une approche par le bien commun. En effet, le logiciel libre est une logique de bien commun. Je puise au bien commun et grâce à cette liberté, je peux non seulement m’enrichir mais je peux aussi enrichir la collectivité puisque je vais reverser de façon itérative quelque chose à laquelle j’aurai rajouté une valeur.

Il existe deux autres mouvements. D’abord, celui des « creative commons » : c’est un mouvement inspiré du logiciel libre mais au lieu de porter sur le code, il porte sur le contenu, de création intellectuelle ou artistique (écrits, musique, cinéma, etc.). Il a été créé par un juriste américain, Larry Lessig4, et est aujourd’hui porté par des militants. Dans le cadre du droit d’auteur (du copyright aux états-Unis), le créateur restreint volontairement ses droits pour faciliter la circulation de ses œuvres. Par exemple, on peut décider d’autoriser l’usage libre de son œuvre sous certaines conditions, comme l’obligation de mentionner le nom de l’auteur, de ne pas modifier l’œuvre, de l’utiliser seulement pour des usages non marchands. Le projet politique derrière cette construction juridique considère qu’il ne faut pas limiter la circulation des œuvres, sans interdire pour autant la rémunération du travail réalisé. C’est un creuset pour la créativité et pour l’enrichissement culturel.

La société du traçage permanent

Dernier mouvement, autour d’une question radicale, la question des libertés publiques dans la société de la connaissance. En dehors de quelques milieux bien informés, on n’a pas conscience de la société que nous sommes en train de construire. Non seulement demain, tous les humains seront hyperconnectés mais ils seront tous traçables parce que tous les appareils seront équipés de Gps ou à défaut d’un système de triangulation qui permet de savoir où vous êtes en permanence. Tout ce que vous faites sur le web est déjà parfaitement identifié mais avec ce que l’on appelle « l’Internet des objets », nos objets du quotidien vont être équipés de carte d’identité, de capteurs, etc., de micro-objets communicants. Nous allons avoir dans notre environnement de plus en plus d’objets qui contiendront autant de traces. On peut se demander si ces traces seront plus ou moins contrôlées et par qui ? Comment ? Cela reste inconnu.

De fait, nous construisons un monde de traces et nous le construisons en partie volontairement. Quand vous voyez les informations présentes dans Facebook, à côté, Edwige, c’est de la gnognote ! à ce sujet, le cadre démocratique permet de prévenir des dérives, mais jusqu’à quand ce cadre démocratique et les outils juridiques (directives européennes) qui réglementent notre vie privée, resteront-ils adaptés ? Ces règles vieillissent très rapidement. Les adapterons-nous suffisamment rapidement ? Que sommes-nous prêts à abandonner de notre vie privée au nom d’une simplification de la vie grâce à ces objets ? Ce faisant on laisse rentrer plus ou moins consciemment dans notre quotidien des objets générateurs de traces. C’est une vraie question politique. Déjà aux états-Unis, Electronic Frontier Foundation travaille sur ce sujet. En 2005, ils ont révélé qu’Itt Industries avait communiqué des millions de « logs » (traces de communications téléphoniques) au gouvernement américain, au nom de la lutte contre le terrorisme. C’est inoui dans un pays démocratique. On peut parler d’une industrialisation de la surveillance. Pour l’instant on n’a pas d’équivalent en France mais de temps à autre, il y a des mouvements spontanés. Quand Facebook a dépassé les normes en février 2009, en déclarant que tous les contenus mis en ligne devenaient sa propriété, un mouvement des utilisateurs est monté en puissance et a conduit, pour la seconde fois en moins de deux ans, Facebook à faire machine arrière. Cela reste des mouvements marginaux qui n’ont pas une vision agrégée de l’ensemble de cette problématique. C’est un nouveau chantier de réflexion et de militance.

> Gustave Massiah

En partant d’une réflexion sur la société civile mondiale et la production de la connaissance, voici quelques pistes de réflexion et hypothèses.
Dialectique entre innovations technologiques et innovations sociales
Les nouvelles technologies, notamment les Tic, ne déterminent pas les innovations sociales. Aucune innovation technologique ne les détermine complètement. Elles ne les font pas sortir du néant. En fait, les Tic s’inscrivent dans les rapports sociaux existants. Dans un premier temps, elles les confortent et puis dans un deuxième temps, elles jouent sur les contradictions qui existent et ouvrent de nouveaux possibles en permettant d’explorer des voies souvent inattendues. Le plus intéressant est de regarder quels sont les nouveaux possibles et quelles sont les contradictions existant dans les sociétés et qui peuvent prendre un tournant ou un autre en fonction de ce que permettent les nouvelles technologies ? Les technologies, en elles-mêmes, ne sont pas porteuses de nouvelles organisations sociales. Telle est mon hypothèse.

Les Tic, des chances et des risques

Ainsi, les nouvelles technologies ouvrent des espaces de liberté mais aussi des possibilités sécuritaires ou de répression. Un exemple, la semaine dernière, je présidais une séance de parrainnage de « sans papiers » à Valence avec une quarantaine d’élus qui avaient accepté de parrainer des « sans papiers ». à un moment donné, quelqu’un a dit qu’il demandait aux parrains de ne pas appeler avec leur téléphone portable leur filleul parce que cela avait déjà conduit à deux expulsions. Il faut donc partir des possibles pour le meilleur ou le pire pour essayer de voir quels sont les avenirs possibles et comment les nouvelles technologies jouent par rapport à cela.

Est-ce que nous vivons une révolution scientifique et technique aujourd’hui ? Les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont-elles reliées à cela ? Elles ne sont pas la révolution scientifique et technique. Elles y participent par de nombreux aspects mais cette révolution se développe dans plusieurs secteurs en même temps (génétique, mathématique, etc.). La pensée scientifique pose aujourd’hui deux questions fondamentales : celle de l’espace et celle du temps. Penser l’espace entre le local ou l’infiniment petit et le cosmos cela veut dire qu’il y a un élargissement brutal de la manière de penser. Pour le temps, entre le nano d’un côté et puis la longue durée, il y a aussi une autre manière de penser. C’est dans cette perspective qu’il faut analyser la transformation sociale.

La société civile mondiale et les nouvelles technologies

De possibilités existent dans la société et sont permises par les Tic, mais elles ne sont pas inventées par elles. La question importante derrière cette idée est celle de l’existence ou non d’une démocratie mondiale. La société civile mondiale n’existe pas en soi mais par rapport à des projets qui ouvrent une possibilité de démocratie mondiale, dans laquelle jouent plusieurs éléments, notamment l’autonomie de la société civile par rapport aux formes de pouvoir et de politiques. Dans le mouvement de solidarité internationale cela fait longtemps que nous sommes arrivés à la conclusion que le partenariat était l’outil pour renforcer les sociétés civiles dans les différents pays. Puis dans un deuxième temps nous avons vu que le renforcement des sociétés civiles ne permettait pas de dépasser la question des inégalités. Il y a un proverbe africain qui dit que « la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit ». Aider une société civile à se constituer, c’est quand même maintenir des rapports d’inégalité entre ces sociétés.

Les forums sociaux mondiaux

Dans les forums sociaux mondiaux, les sociétés civiles organisées à travers les mouvements associatifs et l’opinion publique se sont créées un espace commun et se retrouvent autour de l’idée de construire un projet collectif dans le but de bâtir un « nouveau monde ». Cela entraîne un dépassement des représentations, notamment de la représentation des relations Nord-Sud. L’idée d’horizontalité est substituée à celle de verticalité. Dans la charte, il est écrit que personne n’a le droit de parler au nom de tout le monde. Cela interdit de faire des déclarations. évidemment, à chaque forum, la tentation est grande pour certains qui affirment qu’il faut définir des priorités. Mais cela empêcherait la diversité et réintroduirait des formes de pouvoirs que l’on connaît. Les nouvelles technologies permettent de préparer les forums, de faire circuler l’information autrement que dans le cadre d’un « centralisme-démocratique » que l’on connaît bien, c’est-à-dire contrôlé par le haut. On peut cependant faire des déclarations mais pas au nom du forum, pas au nom de tout le monde. On peut parler en son nom, au nom d’un groupe, mais pas au nom de tous.

L’autre idée, c’est celle des activités autogérées. Par exemple, pour l’organisation des forums, on demande aux 5 000 associations qui participent au forum de dire de quoi elles souhaitent discuter. On reçoit par exemple 20 000 propositions. Il est clair que l’on ne pourrait pas les analyser sans la connectique. On entre alors dans un processus que seuls les brésiliens pouvaient inventer qui s’appelle l’agglutination. On essaie de regrouper les propositions. Mais on n’oblige pas les gens à se regrouper. Certains peuvent rester dans leur coin s’ils le veulent. Mais pour des raisons pratiques, on pousse les gens à se rapprocher par toute une série de formules. Cela est rendu possible grâce à une carte qui permet de visualiser en temps réel l’avancement de l’organisation, grâce aux nouvelles technologies. Ces dernières rendent visibles et possibles un type d’organisation qui est issu de la critique des formes d’organisations verticales, autoritaires, hiérarchiques. Il se construit donc une nouvelle culture politique qui intègre très directement les possibilités données par les Tic.

À ce propos, il y a eu des critiques des forums, notamment en dressant leur bilan carbone. Cette critique a donné naissance à l’idée d’organiser des forums que l’on pourrait appeler « décentralisés », que les Brésiliens ont appelé « expandido » (étendus), organisés un peu partout et qui seraient reliés entre eux grâce aux nouvelles technologies.

Le passage de l’association au mouvement

Dans l’histoire de l’émergence des forums mondiaux, un exemple intéressant a été celui organisé en 1983 à Hiroshima. Des mouvements asiatiques se sont réunis et souhaitaient créer au niveau mondial une « alliance globale des peuples ». Ils se sont demandés comment faire. Ils ont eu une idée intéressante : passer par les mouvements. Il y a là une innovation majeure, le passage de l’association au mouvement. Un mouvement social, un mouvement citoyen, ce n’est pas une association et ce n’est pas une somme d’associations. C’est un mouvement et en même temps un courant d’opinion, d’idées et des formes d’organisation diverses. Il a une dynamique et rentre dans un processus. C’est cette idée de mouvement qui a généré le processus des forums mondiaux que l’on a appelé le « mouvement des mouvements » et se définit par la convergence des mouvements, le mouvement syndical, de salariés, de paysans, de consommateurs, d’écologistes, mouvements des droits humains, mouvements féministes, ou des femmes, des jeunes, etc. Chacun de ces mouvements a été porteur de préoccupations et de propositions mais aussi d’une nouvelle conception de l’espace politique conduisant à la construction d’un espace politique des mouvements. J’insiste là-dessus, ce sont les mouvements qui sont porteurs de nouvelles formes de production de connaissances. C’est dans ces mouvements qu’existent des possibilités de renouvellement des formes de production des connaissances.
Il y a aussi une production d’organisation sociale. En effet, c’est à l’occasion de ces forums que ces mouvements se sont mondialisés et non internationalisés : à travers Via Campesina par exemple pour les paysans, la confédération syndicale internationale pour les salariés, la marche mondiale des femmes. Chacun de ces mouvements s’est construit dans un autre espace qui est l’espace global et dans un rapport qui est évidemment différent et nouveau avec le local.

Des rapports aux médias complexes

à partir du moment où la société civile mondiale s’inscrit dans l’interrogation sur la démocratie mondiale, se pose la question du rapport à l’opinion et des rapports aux médias. D’une certaine manière dans ces mouvements, on tente de dépasser l’idée du média propagande. Le rapport à la communication n’est pas le rapport à la propagande ; consistant à penser que l’on a d’excellentes idées, que si les masses avaient accès à ces idées tout serait changé et que si elles ne l’ont pas, c’est parce que les médias nous empêchent de pouvoir les transmettre. Cette conception du rapport aux médias n’est pas complètement fausse, mais on a constaté que quand ces idées ont pu accéder au grand public, cela n’a pas changé fondamentalement les choses. On a vu se développer aux états-Unis ce point de vue pour la première fois à propos de la lutte contre la guerre au Vietnam. Pour comprendre ce qui se passe dans l’opinion publique, la base d’enquête utilisée ce sont les médias et quand nous voulons faire savoir quelque chose, il faut que nous existions assez fort pour que les médias en parlent et si nous sommes assez forts les médias en parleront. Bien sûr, ils en parleront à leur manière mais comme les gens ont appris à décoder, ils comprendront. Une nouvelle culture du rapport aux médias est en train de se construire. On trouve trois grands secteurs de média aujourd’hui :
– le secteur des grands médias multinationaux privés, qui est largement monopolistique et contrôlé par le secteur des armes et de l’eau ;
– le secteur public des médias ;
– le secteur de la société civile qui est essentiellement Internet mais aussi les radios locales qui jouent un rôle très important comme vecteur principal en Amérique latine mais aussi en Europe et également les médias alternatifs.

Le problème est que le premier secteur est dominant ; les deux autres se réorganisent en fonction de ce premier secteur. Google, Facebook, démarrent dans le cadre du secteur associatif et, petit à petit, rejoignent le modèle économique dominant.

Les structures sociales liées aux Tic

Le développement des prétentions au rationalisme délirant, portées notamment par la mise en avant des nouvelles technologies, la théorisation de celles-ci, ont des conséquences en termes de développement des intégrismes et des fondamentalismes comme réponse de ceux qui sont exclus de ces nouvelles formes de rationalité.

De plus, on constate l’apparition dans la couche dominante mondiale (institutions internationales, grands états, multinationales, etc.) d’une composante nouvelle : une partie de ceux qui se sont emparés de l’espace des Tic. Ils reposent la question très importante de l’alliance entre le modernisme et le progressisme. Cette composante est très mince mais de plus en plus visible et gagne en importance. Elle a son langage, ses codes mais n’est pas complètement déterminée par la couche ancienne.

Une contradiction peut donc apparaître. Cette catégorie de population se retrouve à un niveau plus large à travers une catégorie apparue ces dernières années : celle des chômeurs diplômés. Il y a eu un très fort développement de la démographie scolaire à l’échelle de la planète. Dans beaucoup de pays (Maroc, Congo, etc.) et maintenant aussi en France, il y a des chômeurs diplômés. Une des formes de l’insertion de ces chômeurs c’est Internet et la culture du Net. C’est un phénomène historique intéressant. Dans l’empire chinois autrefois, il existait des concours pour les mandarins et beaucoup étaient virés et repartaient dans les campagnes. Cela a été par conséquent l’un des principaux vecteurs du renouvellement et des contradictions dans la société. La question des chômeurs diplômés devient une question essentielle aujourd’hui. Des formes nouvelles apparaissent notamment dans les pays du Sud comme les cybercafés autour de petits commerçants. Ce sont des lieux très intéressants.

Enfin, quelques mots sur la société de la connaissance. Les mouvements sont porteurs d’une appropriation de la connaissance et de son renouvellement. Le mouvement paysan par rapport aux Ogm, aux semences, à l’agriculture, se saisit du débat. Il y a une émergence à travers les mouvements, d’intellectuels qui ne sont pas simplement des intellectuels universitaires. Il y a ainsi une perte du monopole de l’Université, qui peut expliquer certaines de ses crispations. Cela pose la question de l’expertise citoyenne et de la science citoyenne. La question est : comment construire une articulation, un dialogue politique entre les mouvements sociaux et les scientifiques ? Cette interrogation nous a amenée à créer le forum « Science et démocratie » dans le cadre des forums sociaux mondiaux, dont la première session passionnante a eu lieu à Belem. Il fonctionne à travers un système Wiki, c’est-à-dire en temps réel et tout le monde peut participer à ses réunions sur plusieurs continents en temps réel. Cela pose la question des limites d’Internet aujourd’hui. Effectivement, cette fantastique capacité d’accès aux connaissances. ne se traduit pas forcément par de la production de nouvelles connaissances parce que la démarche scientifique, définie comme la liberté d’inventer et la nécessité de vérifier, est tronquée. En effet, Internet permet d’inventer et de communiquer mais il ne permet pas de vérifier. Ou plutôt, on ne sait pas bien s’en servir pour vérifier. Les gens ne savent pas s’en servir et c’est normal. Même pour l’usage d’une boîte mail, il y a dix manières de faire, mais ceux qui envoient des mails pensent que tout le monde a la même façon qu’eux de lire leurs mails. Actuellement, Internet permet beaucoup plus la propagation de rumeurs, des formes de parano que de vérifications des informations. La logique d’Internet aujourd’hui, c’est une forme « d’ivresse de la toile » qui ne correspond pas du tout au développement de la pensée critique.

Débat avec les participants

Un participant : Le dernier point de l’exposé m’a particulièrement intéressé. Au collège des Bernardins, lors d’une conférence récente, une phrase de Durkheim a été citée : « La religion crée du social. » Au départ, il y a des rituels, une foi, puis viennent des émules. Je me demande au contraire si ce n’est pas le social qui crée la religion. Qu’en pensez-vous ? Votre monde technologique me fait penser aux débats sur le numéro d’identification, l’identifiant unique des comptes bancaires, de sécurité sociale, de déclaration des impôts. En Allemagne, la semaine dernière, ils ont voulu légaliser ce numéro d’identifiant unique. Ne faudrait-il pas arrêter ces innovations qui sont incontrôlées et incontrôlables ?

Un participant  : Non seulement, je ne crois pas que la technologie structure le social mais je crois exactement l’inverse. Le mouvement de transformation du lien social est celui qui a ouvert la voie, si ce n’est à la création, tout au moins au développement et à la diffusion des technologies horizontales. C’est précisément parce que les rapports entre les individus avaient changé que l’Internet, que l’on connaissait depuis longtemps, a pris un essor rapide. Il y a là une méditation anthropologico-technique à avoir ; elle signifie bien qu’il y a une force sociale au sens le plus général, c’est-à-dire au sens du liant social en tant que tel qui est en voie d’émergence et qui cherche, malgré les contradictions soulignées par Gustave Massiah, à trouver une diffusion plus grande dans le monde entier.

On voit bien que ces évolutions bouleversent l’ensemble des sphères économiques et sociales. Par exemple, dans notre rapport à la connaissance. Il faut se rappeler que la modernité s’est construite sur le modèle scientifico-technique. Ce paradigme est en train d’être complètement transformé. Cela transforme aussi complètement notre rapport au travail. Ma question est la suivante : par rapport à cette transformation d’origine anthropologique qui se diffuse, comment voyez-vous la possibilité de trouver des modes de structuration, des modes d’organisation, qui soient tout simplement des modes politiques ? On pourrait employer ici le terme d’« institutions », à condition que ces institutions soient capables de traiter ce type de transformation à la fois en termes de politiques, en termes d’organisation, en termes de structures et en termes de pouvoir ? Je pense qu’on en est très loin, parce qu’il y a une déconnexion totale entre ce mouvement et les formes politiques qui pourraient être imaginées. Quand on regarde les partis politiques aujourd’hui qu’on les prenne très à gauche ou que l’on se rapproche du centre, il n’y a nulle part d’éclaircie sur une réflexion globale à ce sujet.

Un participant : On est passé de la majorité au consensus disait-on tout à l’heure au milieu de ces réseaux. Le consensus ne serait-il pas l’absence d’opposition active dans les groupes altermondialistes ? Ces réseaux Internet marchent quand s’agglutinent des intentions convergentes et quand il n’y a pas une opposition qui s’exprime de manière suffisamment forte pour bloquer le mouvement. Le problème n’est donc pas qu’il y ait un consensus de tous mais qu’il y ait une fédération d’intentions qui ne connaissent pas d’obstacle au moment où elles se lancent. Deuxièmenent, sur le rapport aux médias et par rapport à mes expériences associatives, je me souviens d’un conseil qui m’a été donné : « Si les médias ne parlent pas de vous, faites vos propres médias », afin d’avoir nos propres canaux d’informations, ce que permettent effectivement les nouvelles technologies. De plus, cela permet de mettre dans un format médiatique nos informations, ce qui peut faciliter leur reprise ensuite par d’autres médias plus importants en termes d’audience.

Je termine par la même question que celle posée précédemment : le phénomène majeur, c’est la hausse du niveau d’instruction, la diffusion des connaissances, l’affirmation des individus. Quand on regarde les actes de colloques de sociologie des années soixante-dix (cf. La sagesse et le désordre d’Henri Mendras, publié en 1980), beaucoup de choses étaient en germe et prémonitoires à l’époque. Ces phénomènes sociaux majeurs conduisent à énormément d’incertitudes. Avec la logique de réseaux on ne sait pas très bien qui est avec soi et qui est beaucoup plus loin, qui va faire avec et qui est indifférent, quand on considère l’agglutination politique. Résultat, d’un côté, des mouvements sont très actifs et je suis heureux de voir des jeunes faire « génération précaire », « jeudi noir ». C’est très satisfaisant d’y participer, aussi. D’un autre côté, on sait qu’à « génération précaire », il n’y a jamais eu plus de quelques dizaines de membres dans le noyau et que s’il n’y avait pas eu autant d’adéquation avec les médias et de réseaux personnels, le poids médiatique et politique n’aurait pas été celui que l’on a connu. Il y a donc une énorme difficulté à cristalliser ces mouvements même quand ils ont de l’impact, pour construire une institution politique qui marque les choses durablement. Aussi les forums sociaux ont raison de ne pas produire de déclaration collective pour tous. Chacun son rôle. En même temps, on a une réelle difficulté à organiser la convergence de forces politiques durables.

Valérie Peugeot  : Première réaction. Oui, le social doit dire : « Stop ! » et réguler les innovations technologiques. Mais nous nous trouvons effectivement face à de vraies questions anthropologiques. Le principe de plaisir, de simplicité conduit les gens massivement vers des services, qui contribuent à créer ces sociétés de surveillance que nous craignons.

Je prends un exemple. En Allemagne, il y a un réseau social mobile qui fait fureur en ce moment, à Berlin en particulier, qui s’appelle Aki-Aka. Il permet aux gens de se rencontrer. Les étudiants qui débarquent sur Berlin, par exemple, s’inscrivent sur le réseau. Ils sont dans un café et ils peuvent voir s’il y a quelqu’un du réseau dans le même café. Cela peut aussi être utilisé pour des rencontres amoureuses. Cet outil a déjà des millions d’utilisateurs. C’est formidable, cela permet de créer du lien entre les personnes mais en même temps, c’est un outil de traçage. On sait dans quel bar vous êtes allé, avec qui vous êtes rentré en contact, à quelle heure. On constate que les gens sont prêts à semer leurs traces parce que le réseau leur rend un vrai service. Notre travail en tant que militants, c’est donc de construire une pensée politique sur la question, de la diffuser et d’agir auprès des instances qui sont en position de responsabilité, peuvent s’imposer sur les acteurs économiques qui boostent ce service pour ses retombées financières et se moquent des conséquences en termes de surveillance des individus. Mais ne soyons pas naïfs, on lutte contre un courant de fond pour des raisons qui sont profondément anthropologiques ; c’est une bataille très lourde.

Le social structure la technologie, en effet. J’ai démarré en affirmant que c’était un système et que les influences existaient dans les deux sens. Il ne faut pas être simplificateur dans l’autre sens non plus. Je prends l’exemple du mobile qui débarque en Afrique. Est-ce la société africaine qui a généré des rapports sociaux qui ont débouché sur l’utilisation du téléphone mobile ? Non. C’est un placage d’une technologie qui vient d’Occident, imposé par les multinationales, qui n’a rien à voir avec l’histoire des rapports sociaux africains. Par contre, ce qui est passionnant, c’est de constater que les usages africains des mobiles sont très différents des usages occidentaux. Notamment, leur usage bancaire, que nous n’avons pas ici. On constate aussi que cela rétroagit sur les rapports sociaux : on voit apparaître de nouvelles fonctions sociales autour des mobiles (à l’instar des cybercafés évoqués par Gustave Massiah). Avec l’appui de la Grameen Bank, banque spécialisée dans le micro-crédit, des femmes se sont équipées d’un mobile et sont devenues des « cabines publiques ambulantes » : les gens viennent les voir pour acheter une demi-unité de téléphone, et pouvoir appeler ; ces femmes deviennent de nouveaux nœuds de lien social.

Gus Massiah : Effectivement, la question sur sécurité-insécurité et libertés publiques est bien la question centrale parce que, un des dangers de la crise, c’est justement la perte des libertés. Les trois grands dangers de la crise, c’est la pauvreté et l’inégalité, les guerres et les conflits et les menaces sur les libertés. En fait, il y a une insécurité d’ensemble, sociale et écologique mais aussi une insécurité par rapport à cette nouvelle rationalité. La crise génère de l’exclusion, donc de l’insécurité. Cette insécurité touche beaucoup la question de la place de la science. Jean-Clarence Lambert, dans son ouvrage sur le principe d’incertitude, dit : « Finalement, on pose aux scientifiques et aux chercheurs des questions que l’on posait avant aux curés et aux religieux. » à Babylone, y avait comme un Cnrs derrière le Temple et les gens demandaient aux prêtres : « Ma vache est devenue folle. Est-ce que toutes les vaches vont devenir folles ? » Le prêtre répondait : « Non, calmez-vous… » On pose de telles questions face à une insécurité majeure. C’est pour cela que j’évoquais la question des intégrismes, qui est très liée à cette croyance dans la rationalité scientifique. Dans le Forum social « Science et démocratie », comme nous l’avons fait en Amazonie, beaucoup de scientifiques amazoniens sont venus poser la question des savoirs traditionnels, des formes de savoirs. C’est tout à fait important.

La question du rapport au politique, au pouvoir, aux institutions est également centrale. En fait, on assiste à la construction d’une nouvelle méthode de consensus. Au conseil international des forums sociaux, on y travaille par exemple. Cela ne consiste pas à partir d’un consensus a priori mais au contraire, comme le dirait Patrick Viveret7, de partir d’un disensus a priori et de le discuter pour arriver à un accord. Pas forcément un consensus. La méthode du consensus ne signifie pas que tout le monde soit d’accord. Cela conduit à ce que ceux qui ne sont pas d’accord soient d’accord pour laisser faire. Il y a des groupes actifs, pas forcément majoritaires, que l’on peut laisser faire et ne pas forcément freiner. C’est çà, la méthode du consensus. C’est une méthode dynamique mais elle est très longue. On ne peut l’utiliser dans l’urgence, dans une situation où il faut trancher tout de suite. C’est la nouvelle culture politique qui est en gestation.

Nous avons intérêt à séparer la question du pouvoir, du politique, et celle de l’institution. Nous avons des solutions institutionnelles qui n’impliquent pas un changement fondamental des formes politiques.

Sur les aspects institutionnels, certains mouvements, par exemple autour de la démocratie participative, n’impliquent pas un changement fondamental mais donnent d’autres propositions institutionnelles comme les budgets participatifs, sans présupposer un changement global.

Sur la question du politique, je crois que nous sommes en pleine transformation. C’est Wallerstein qui l’exprime le mieux : selon lui la forme traditionnel du politique passe par la création d’un parti qui prend le pouvoir de l’état et qui va changer la société. C’est ainsi que la bourgeoisie s’est construite. Emmanuel Terray, dans son article « Naissance et croissance du parti chrétien au troisième siècle », a montré que c’est ainsi également que l’église s’est construite. C’est un vieux modèle qui a été discuté pendant quarante ans dans le mouvement ouvrier entre marxistes, anarchistes et socialistes utopistes. D’abord, quand on crée un parti pour prendre l’état, et il devient un parti-état avant même de prendre l’état. D’où la question de la classe politique et du désaveu du politique. D’autre part, passer par l’état n’est pas la seule manière de changer la société. La société civile a son rôle à jouer. Nous sommes en train de vivre un changement de notre modèle politique, y compris de court terme. On a une représentation traditionnelle du politique un peu à la manière d’un match de football : « Le mouvement social drible, passe et le parti marque ! » Or, ce n’est pas comme cela que cela se passe dans la réalité. Il y a d’autres possibilités.

La vraie question est celle du pouvoir. François Chatelet en a fait une très bonne analyse. Il propose dans son Histoire des idéologies, trois périodes : la première c’était les mondes divins, la seconde c’était l’église et l’état et la troisième c’était « Science et pouvoir ». On est au centre de la discussion. Comment déconstruire le rapport entre science et pouvoir, et arriver à définir des formes de pouvoir qui ne s’appuient pas sur la légitimité de la science ? à ce sujet, un jour, nous avions fait un débat sur « Progrès et développement » et invité Gérard Klein, un auteur de science-fiction. Il nous avait expliqué qu’en science-fiction, il y a une méthode appelée l’« uchronie », qui est une évocation imaginaire du temps : on part d’une période historique et l’on suppose qu’il y a eu une bifurcation. Par exemple, concernant l’invincible Armada, on pourrait considérer qu’il n’y a pas eu de tempête et qu’elle a conquis l’Angleterre. On se retrouve donc à Londres au vingtième siècle : il y a très peu de voitures parce que le protestantisme ne s’est pas développé, le capitalisme en a été retardé, le progrès technique a bridé la science aussi, etc. On est encore avec des réverbères à gaz. Mais pour poser la question du contrôle des scientifiques, il faut des institutions longues. L’église a été capable de le faire pendant quelques temps. Aujourd’hui, qui va permettre de maîtriser le rapport entre science et pouvoir ? C’est une vraie question et ce n’est uniquement un vote qui peut changer cela.

Un participant : Pour que les nouvelles technologies soient le moins mal exploitées, il me semble qu’il faudrait que ce soit la gauche qui, a priori, est moins conservatrice que la droite, qui soit au pouvoir. Pour qu’elle soit au pouvoir, il faudrait donc que les 5 % de gens qui tantôt votent Le Pen, tantôt Mitterrand ou Jacques Chirac, c’est-à-dire les masses qui travaillent dont Gustave Massiah parlait, et qui n’ont pas le temps d’aller sur Internet, puissent être formées. Le problème est de savoir comment faire pour que ces personnes qui sont « aliénées » puissent être formées sur un temps long ? C’est une question qui se pose depuis quarante ans, formulée notamment par André Gorz et d’autres. Aujourd’hui, je constate que cette question est toujours évacuée lors des colloques auxquels je participe. Est-ce que les nouvelles technologies ne créent pas paradoxalement des inégalités encore plus grandes entre les gens qui deviennent des « experts à vie » et ceux qui sont aujourd’hui dans les Pme-Pmi qui sont licenciés et ne se préoccupent guère des nouvelles technologies ?

Gus Massiah : Je pense qu’effectivement, les nouvelles technologies créent des inégalités nouvelles qui se superposent aux inégalités anciennes, et les restructurent d’une certaine manière. Mais, à partir des réflexions que nous avons dans les mouvements de solidarité internationale, je crois que la question est celle de l’articulation des horizons du temps. Nous sommes confrontés dans ces mouvements à une contradiction majeure entre urgence et développement. Nous savons qu’il y a urgence. Il y a des situations où il faut agir mais nous savons bien aussi que l’urgence ne permet pas de toucher aux structures. On ne peut pas dire aux gens : « Attendez, on va d’abord régler les problèmes structurels » alors qu’il y a des urgences et qu’il faut agir. à l’inverse, ne pas s’occuper de la transformation structurelle est une impasse. Il y a deux questions. D’abord, qu’est-ce qu’on fait immédiatement dans des situations politiques ? C’est la question de l’urgence. En fait, la vraie question du développement, c’est de construire une nouvelle culture politique. Ce que l’on vise ce n’est pas les 5 % dont vous parlez, ni la modification du système actuel permettant à certains de passer au pouvoir pour faire autre chose. Ce que l’on vise c’est une modification de fond des formes de pouvoir par l’adhésion de nouvelles couches sociales.

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