Pour un Etat stratège !
Publié par L’équipe Fonda le 25 juillet 2012

Pour un Etat stratège !

par Pierre Vanlerenberghe, paru dans La tribune fonda n° 195, La crise, février 2009

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Pourquoi continuer ce débat initié lors du conseil d’administration de novembre ?

La crise est là. Elle ne peut que percuter nos analyses, nos objectifs, nos convictions, nos manières de faire. Le débat de novembre a été riche ; le texte de synthèse livre des pistes d’analyse, des propositions de travail. Il peut permettre aux membres du conseil d’administration, surtout à ceux qui ne se sont pas exprimés, de nous livrer leurs remarques, leurs essais d’analyse, leurs préoccupations, par écrit si possible.

L’assemblée générale du 4 avril aura pour mission de faire un bilan de la mise en œuvre du programme de la Fonda, d’en définir les axes d’enrichissement et de décider de son éventuelle adaptation. Le débat doit nous aider à repérer les questions nouvelles à travailler, et à identifier collectivement la responsabilité particulière des associations dans le moment présent et ceux à venir.

Un moment de désorientation pour beaucoup de nos concitoyens mais également de disponibilité intellectuelle, beaucoup de dogmes tombent

Il ne saurait être question que le monde associatif se cantonne à ses fonctions soit de résistance soit d’accompagnement des conséquences de la crise. Il nous revient de participer au débat d’idées à notre juste place – qu’il nous faudra définir –, car tout ce qui touche à la justice et à la solidarité nous concerne en tant qu’association de progrès.

Ceci ne veut pas dire qu’il nous faut négliger la question de la survie économique des associations. Il faut rester vigilant. « Les baisses de crédits publics et le risque de campagnes d’appel aux dons catastrophiques peuvent se révéler mortels. » Le bénévolat peut pâtir de la nécessité que beaucoup rencontreront de mettre en priorité d’autres urgences. Cependant, dans ce moment de changement, la réflexion et l’action doivent ne pas être que défensives (garder l’acquis), mais être replacées dans le cadre de ce qui bouge ; par exemple, le débat sur l’allocation des ressources publiques aux associations ne concerne pas que l’État central mais aussi, et peut-être plus aujourd’hui, les collectivités territoriales ; la Rgpp n’est pas morte du fait de la crise, elle continuera car l’action publique doit être encore plus rationnalisée ; la volonté de l’État de viser à l’efficacité de la subvention publique ne passe peut-être pas par la mise en concurrence mais par un développement enfin sérieux et conséquent de l’évaluation de choses complexes. L’attitude des associations doit devenir ouverte au changement.

« Dès lors, notre difficulté ne réside pas seulement dans la production d’idées, nous en avons, mais dans notre capacité à trouver les femmes et les hommes porteurs de celles-ci et capables d’agréger l’intention politique à l’action politique », et ceci à tous niveaux, de l’intérieur de l’État jusque dans les associations de base. Et comme nous le disait Guillaume Houzel, il nous faut « faire courant de fond » pour non seulement actualiser nos repères au regard de la somme des crises et des bouleversements que nous vivons, mais aussi trouver et proposer les modes d’organisation et d’alliances qui permettront de passer de l’intention à la force.

D’abord essayer de comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe avant de regarder les horizons possibles ou les dynamiques possibles

Comme nous l’a rappelé Jean-Baptiste de Foucauld, la crise est multiforme : « L’existence des déséquilibres de notre société et du monde n’est pas une nouveauté. Mais on prend conscience à l’occasion de cette crise de leur ampleur. Le basculement vient de la finance, alors qu’on aurait plutôt pensé qu’il serait exprimé dans une forte violence sociale. Nous pouvons d’ailleurs nous interroger sur les raisons qui font qu’actuellement elle n’est pas plus importante. La crise est d’abord financière car nous avons voulu faire du “ social ” par ce biais. C’est la faiblesse du système redistributif américain qui a conduit à la création de ces fameux produits financiers qui se sont retournés contre tout le monde » et Jean-Pierre Worms : « Notre modèle de développement est actuellement fondé sur l’anticipation d’une croissance illimitée des richesses disponibles. C’est d’ailleurs ce mécanisme qui nous conduit à vivre avec un niveau d’endettement privé et public toujours plus important. Or, il n’est pas imaginable que cela perdure dans une perspective de globalisation étendue et un prélèvement sur les richesses naturelles de notre planète tout simplement intenable. »

Une première clarification que permettent les analyses aujourd’hui disponibles porte sur l’économie d’endettement
La faiblesse du système redistributif américain est invoquée, ce qui est vrai, la difficulté qu’ont rencontrée les différents présidents démocrates américains à développer et à généraliser la protection sociale n’est plus à démontrer. Mais c’est initialement la pression sur les salaires américains – pour des raisons de mondialisation – qui a conduit un grand nombre de salariés pauvres à s’endetter encore plus sous la pression de l’exacerbation de la société de consommation et la volonté de rendre tous les américains propriétaires. Les choses sont donc plus complexes : faut-il à tout prix vouloir que tous deviennent propriétaires de leur maison ? La pression salariale peut-elle être maintenue dans la longue durée ? Jusqu’où développer l’endettement ?

La seconde clarification nous vient des analyses pertinentes de l’École de la Régulation (Aglietta, Boyer, Cohen, Mistral)
L’après-crise de 1929 a été organisée autour des idées macro économiques de Keynes, de la politique de distribution fordiste (et de l’organisation industrielle qui le permettait : les grandes usines), puis des propositions de redistribution sociale de Beveridge (la Sécurité sociale en contrepoint du fordisme). Ceci faisait système et a permis les Trente Glorieuses. Dès les années 70, ces trois « doctrines » ont été mises à mal et combattues avec l’arrivée de Reagan et de Thatcher au pouvoir. La thèse de Friedman en ce qui concerne la monnaie et la réduction de l’intervention de l’État, l’émergence d’une possibilité d’usines sans ouvrier dans la mondialisation (processus d’externalisation permis par l’émergence des pays à bas salaires acceptant le jeu des échanges mondiaux), la mise en cause de l’État-providence considéré comme trop lourd, tentaculaire, déresponsabilisant et de plus en plus en panne d’efficacité, ont conduit aux politiques que l’on sait.

Le capitalisme, qui n’avance cependant qu’à coup de crises, doit se trouver de nouvelles régulations. Dans l’esprit de ces analystes ; il n’est pas possible de revenir à l’ancien équilibre, le droit social et la protection sociale doivent évoluer avec la réduction du poids des grandes usines.

Mais il ne faut pas oublier les grands mouvements géo-économiques à l’œuvre
Derrière l’effondrement des bourses et la déstabilisation du marché financier, nous assistons à une restructuration en profondeur des équilibres économiques au niveau mondial. La hausse des matières premières, comme celle du prix des produits manufacturés de grande consommation demain, posent la question de la redistribution des cartes entre les grandes zones économiques. Un monde multipolaire émerge. Nous devons être vigilants pour continuer à affirmer que les réponses à la crise ne doivent pas nous exonérer de la nécessaire poursuite d’un certain nombre de réformes structurelles. Il nous faut l’accompagner et conduire les changements que cela impose, tout particulièrement en réinterrogeant notre politique de redistribution.

Replacer toutes ces dynamiques à l’œuvre dans le cadre des mouvements de long terme
Comme nous le disait Roger Sue, la crise actuelle nous révèle en effet que nous sommes bien dans l’époque du « capitalisme cognitif » où l’immatériel prend une place fondamentale. Dans ce sens, il faut admettre que le capitalisme financier, ressort de ce capitalisme immatériel, a été hyper productif mais à quel prix, les analyses là peuvent diverger. Nous serons cependant d’accord pour admettre que le problème a résidé « dans l’incapacité ou l’absence de volonté de réguler ce capitalisme et dans le fait qu’on n’a pas su faire monter une autre forme d’immatériel, le capital humain ».

La sortie de crise laissera certainement subsister une économie à fort capitalisme financier et à forte intensité capitalistique dont les capacités productives vont se répartir à l’échelle de la planète. Cette mutation profonde de notre économie soulève la question de ce qu’est le capital humain et des conditions de sa production. Les associations qui organisent le débat collectif et sont de « grandes écoles » d’apprentissage ont là des responsabilités particulières.

Les horizons possibles de travail que le conseil d’administration a dégagés

Comme nous l’indique Jean-Baptiste de Foucauld : « Face à la crise, les sociétés ont trois réponses possibles : une réponse individualiste qui passe par un réaménagement de la société pour que les agencements individuels redonnent une productivité collective ; une réponse autoritaire, qui bien que non encore esquissée, peut venir rapidement, et enfin une réponse solidaire. La réponse régulationniste, qui se cherche aujourd’hui fait l’économie des enjeux de sens. »

Certes nous entendons parler d’un retour de l’État, mais l’État a-t-il les moyens de ses politiques, ne serait-ce parce que ses structures sont profondément déstabilisées actuellement sans qu’on n’aperçoive parfois les finalités de la réorganisation des administrations centrales et territoriales (Jean-Pierre Duport) ? De toute façon, « nous pouvons légitimement nous inquiéter de cet appel au retour de l’État. On sent bien que derrière cette revendication, c’est la volonté de substituer aux marchés une autre forme de répartition des richesses et de réponses aux besoins économiques et sociaux. Si nous pouvons légitimement ouvrir ce débat, il ne faudrait pas revenir aux formes les plus éculées de l’étatisme. L’enjeu est davantage à un retour du politique, i.e. de la décision publique dans le sens de l’intérêt général, et non à une substitution au marché par une prise en charge gestionnaire » (J-P Worms).

La conception d’un État stratège et régulateur – faisant largement confiance à la société civile et à l’action décentralisée – qui se définissait progressivement dans notre pays ne doit pas être abandonnée au profit de nouvelles formes d’interventionnisme. Il reste cependant que les outils de la régulation doivent donner un sens à l’action. On peut jouer sur les règles, avec des politiques incitatives, cela ne suffit pas. Ce qu’on a appelé en d’autres temps la définition d’un projet mobilisateur est nécessaire, encore faut-il qu’il soit partagé et, pour les associations de progrès qui peuvent peut-être y contribuer, un projet de transformation de la société ne saurait être que négocié avec les acteurs sociaux et la société civile. « La crise a révélé la nécessité pour tous les acteurs, quel que soit leur niveau d’intervention, de coopérer entre eux, comme par exemple au niveau européen entre le Conseil, la Commission et la Banque centrale. La coopération, il faut que nous la pensions à l’échelle du pays, mais aussi à celle de nos territoires. C’est la condition pour aider notre société à assumer la crise sociale qui se développe et conduire la transformation qu’elle exige. » (P Vanlerenberghe.) « …changer la société et de société ne peut se faire sans celle-ci et sans les forces qui la constituent. » (J-P Worms.)

Il faut donc :

Donner du sens à la transformation nécessaire en construisant de nouveaux arbitrages avec les citoyens.
« Mais, le problème réside dans les conditions à mettre en œuvre pour mettre en mouvement collectivement cette richesse des individus. Les modèles classiques de mise en relation sont largement dépassés. Fondés sur la seule délégation (à l’État, aux organisations collectives, aux associations…), ces mécanismes sont appauvris. En effet, dès qu’existe une délégation de la capacité organisatrice individuelle, nous pouvons constater que le contenu de cette énergie, sa créativité, sa capacité d’innovation et la mobilisation de ce que chacun a de particulier sont amoindries, voire stérilisées... C’est un défi considérable lancé à l’institution démocratique, mais aussi aux associations. En effet, ces dernières se sont largement construites sur ce même principe délégataire. Il nous faut impérativement poser ce défi pour le mouvement associatif et proposer un nouveau modèle capable de valoriser l’apport de chacun et de s’appuyer sur une autre conception de l’individualisme. Il ne s’agit pas uniquement d’un enjeu intellectuel mais aussi existentiel, pour faire face à la crise et ses conséquences. » (J-P Worms)

Mener le débat pour un autre modèle de développement
Nos pays doivent aller vers des économies plus économes et plus redistributrices d’autant plus si on prend en considération ce qui est nécessaire au milliard d’humains dans la misère. Faut-il « nous battre pour une sobriété créative et solidaire » ? On n’échappera pas à une nécessaire sobriété, même si les formes peuvent en être discutées. Elle doit être créative et solidaire pour éviter de donner une impression de désir triste. « La réponse est donc nécessairement solidaire, ce qui implique une prise de parole du mouvement associatif pour peu qu’il dépasse son individualisme. Il faut aussi trouver des convergences avec l’économie sociale et solidaire. » (J-B de Foucauld)

Intervenir dans la conception des politiques de redistribution
« De fait, nous sommes donc à l’orée d’une nouvelle étape de la redistribution sociale, même si aujourd’hui l’État-providence dans ses formes classiques est en difficulté. Il peut même jouer contre lui en pénalisant l’emploi ou par un mauvais mode de financement. Soyons certains qu’aujourd’hui la question est déjà posée et nous devons la prolonger en imaginant ces nouvelles formes de redistribution. La prime pour l’emploi (Ppe) est un exemple de cette nouvelle dynamique, puisqu’elle signifie que même quelqu’un au Smic a besoin d’un plus pour vivre dignement. Augmenter la Ppe devient le moyen pour les gouvernements de ne pas augmenter le Smic. Le revenu de solidarité active est un autre exemple d’une nouvelle forme de redistribution. Nous devons aller plus loin. » (J-B de Foucauld)

Par exemple face à la crise de l’économie d’endettement, il serait pertinent de réfléchir de nouveau sur la possibilité d’augmenter les allocations logement pour solvabiliser les plus modestes dans l’accès au logement.
Sans oublier que « les premiers bénéficiaires de la redistribution sociale sont les entreprises. Elles sont au bout d’une chaîne qui leur permet de disposer de services publics, d’une qualification de leur main d’œuvre de plus en plus pointue, qui se fait en dehors du temps de travail. Dans l’ensemble de ce processus, leur intervention reste faible. Elles capitalisent de plus en plus sur des externalités positives qui les mobilisent très faiblement. Répondre à la crise, c’est continuer à produire davantage de capital humain et augmenter les prélèvements obligatoires alors que, concomitamment, les discours sont de ne pas aller trop loin dans la redistribution afin de ne pas pénaliser les entreprises ». (R Sue)

Agir sur l’État pour qu’il prenne mieux en compte ce que représente le tissu associatif et son rôle éminent dans la crise.
Que devons-nous travailler ?
Trouver des convergences avec les autres branches de l’économie sociale. Comment ? Sur quelles bases ? Sur quels thèmes ?

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