Note de problématique engagement

Cette note se propose de dessiner une suite au séminaire du 24 mai sur « Identités multiples, diversité culturelle et engagement ». Complétés et amendés par les différents intervenants, les actes du séminaire sont achevés et seront publiés dans La tribune Fonda (n°194). Des interrogations fortes et des premières conclusions qui ressortent du séminaire, se dégagent des orientations de travail.

Identité et engagement

1. Intérêt et actualité de la problématique

La participation plus nombreuse que prévue à ce séminaire qui visait à réunir un nombre restreint de responsables associatifs, les témoignages passionnés qui ont marqué la rencontre, l’absence de « langue de bois » ont permis de vérifier qu’

1) il y a bien là un ensemble de questions intéressantes et d’actualité, sur lesquelles la Fonda peut continuer d’offrir un espace de partage d’expériences et d’approfondissement des analyses ;

2) il ne faut pas se contenter d’une approche « ethnicisante », mais ouvrir la réflexion à d’autres différenciations (sexe, handicap…).

En la matière, le Conseil d’administration de la Fonda, réuni le 24 juin a acté trois recommandations :
-  éprouver notre vocabulaire lui-même (cf. ambigüité du qualificatif de « gaulois »), constatant qu’il y a là un indicateur de nos propres difficultés à traiter des « différences » ;
-  échapper à la bonne conscience : en dépit des engagements associatifs en faveur de la parité et de la lutte contre les discriminations, elles perdurent, y compris dans les associations ;
-  éviter le piège d’une opposition binaire entre des associations dites « identitaires » et « les autres » qui ont aussi à faire avec des problèmes d’identité et de métissage culturel, les associations « identitaires » n’étant pas moins « françaises » que les autres.

Une fois encore, il s’est avéré, lors du séminaire, qu’arrêter de « parler pour les gens » est essentiel : cela permet aux personnes de s’exprimer, y compris sur leurs conflits d’identités ou d’appartenances, sur leurs difficultés d’intégration.

2. Trois questions à approfondir

Lors du séminaire, quatre intervenants ont invité à approfondir l’analyse :

a. La situation des citoyens français de confession musulmane

A cet égard, l’intervention d’Abdelaziz Chaambi, musulman de France, a été décapante, rappelant que les choses ne progressent que bien lentement :

« Continuer à être dans des croisements et des passages (est la) seule chance d’échapper au manichéisme(…) La question de l’identité reste posée aujourd’hui en raison de la situation complexe et difficile des musulmans de France (…) Ils aspirent à une normalisation participative (…) ». Ils sont en butte à la fois à une « focalisation sur l’islam et à un manque de valorisation et de reconnaissance. (…) Les facteurs culturels restent importants (…) Les musulmans revendiquent de ne pas être enfermés dans une identité ou une appartenance. (…) Ils vivent des discriminations de tous ordres, y compris dans les associations d’éducation populaire ».

b. L’hydre de la discrimination et ses multiples visages

Le témoignage d’Hamou Bouakkaz, citoyen français, kabyle, aveugle et maire adjoint, a posé le problème de la survivance de l’exclusion et d’une diversité des identités qui ne se limite pas à l’origine ethnique :

« Le présent séminaire a donc, à mes yeux, un triple mérite. Premièrement, celui d’aborder de plain-pied la question de la (non-) intégration dans toute sa diversité : en effet, n’importe quelle caractéristique de l’être humain peut servir de prétexte à l’exclusion, que ce soit la culture, l’origine ethnique, ou aussi le handicap ou l’âge. Deuxièmement, celui de mettre l’accent sur les associations, qui sont le plus souvent les grandes oubliées des politiques d’intégration à la française, alors même que l’objectif ultime des unes et des autres est similaire, à savoir créer du lien social. Enfin, le présent séminaire peut permettre de redéfinir ce que l’on entend par le terme si galvaudé d’identité : loin d’être unique et invariable dans le temps, elle est multiple, changeante selon les moments et les endroits, en perpétuelle évolution, bref à l’image de la richesse de l’être humain. Ces trois constats peuvent servir de fondement à toute réflexion et action sur les identités et l’inclusion de tous dans la société française.
(…) Il est urgent de sortir des situations figées, des discours rhétoriquement impeccables, mais dont l’objectif est de dissimuler des situations humainement inacceptables, de la stratégie de l’autruche ou de Tartuffe dont la France fait si souvent usage en la matière. Si les identités sont aussi multiples et diverses que l’être humain, nous sommes bel et bien confrontés à un adversaire unique : la discrimination. Hydre unique qui prend de multiples visages et facettes, elle exclut des millions d’entre nous, ici, au pays des droits de l’homme, sans que l’on puisse - dans la plupart des cas - prendre la pleine mesure du phénomène. Bref, c’est peut-être dans la démocratie locale et la vie associative que repose la clef d’un monde un peu plus humain ».

c. L’ethnicisation et la discrimination dans les associations

L’intervention de Jean-Claude Barthez, administrateur de Fonda Rhône-Alpes, a permis de rendre compte d’une observation réalisée et à poursuivre sur les pratiques discriminantes des associations elles-mêmes :

« La Fonda Rhône-Alpes a proposé (…) de continuer le travail sur la tendance à l’ethnicisation dans des associations d’éducation populaire et dans d’autres qui se définissent par l’origine ethnique. Cette analyse se fondera sur la problématique de la « discrimination systémique ». (…) Dans le milieu associatif, il arrive qu’on refuse de regarder en face ses propres pratiques discriminantes.(…) Il s’agit donc de tenter de démonter les mécanismes qui, la plupart du temps de façon inconsciente, nous amènent, y compris dans le milieu associatif, à nous méfier de qui est différent et à nous en protéger, au mieux en le renvoyant à son propre milieu ou à sa propre origine, sous le prétexte de respecter sa culture ! »

Dans le même ordre d’idée, Claude Bobey, responsable du Secours catholique a présenté le chantier ouvert en Seine-Saint-Denis sur la capacité et la difficulté des équipes de bénévoles à s’ouvrir à une réelle diversité des populations et des cultures des territoires :

« Le langage de l’association n’est pas adapté : nous employons les termes de gaulois, d’ethnie, de gens de couleur. Tous ces termes ne sont pas clairs ; ils sont même ambigus et peuvent mettre mal à l’aise ou être mal interprétés, etc. (…) Les motivations des bénévoles diffèrent. Les bénévoles aiment servir les personnes, apporter une aide, etc : l’identité est à cet égard plus fonctionnelle. Les « personnes d’autre origine » peuvent venir avec d’autres motivations comme le lien social, d’où leur volonté de rencontrer d’autres personnes, le désir de vivre des temps conviviaux, de fêter des évènements, etc. C’est aussi une source d’identité que de « fabriquer » du lien social : l’identité est alors, dans ce cas, plus relationnelle. (…) La mise en place de la mixité ethnique au sein des équipes se fait beaucoup plus facilement dans des équipes nouvelles ou à l’occasion d’activités nouvelles. Par contre, une équipe déjà établie se base sur une culture d’aide qui a du mal à intégrer de nouveaux profils de bénévoles et ceci se renforce lorsque l’équipe est « monoculturelle ». (…) Les équipes « pluriculturelles » n’accueillaient pratiquement plus ces bénévoles d’ « origine française » que nous avons qualifié de « gaulois » et cette question reste sans réponse. (…)Les jeunes de 18 à 25 ans sont une piste à explorer : ils franchissent plus facilement les cultures. Leur identité est encore en construction et donc plus malléable a priori. »

Incontestablement, parler de discrimination des associations, c’est sortir de la langue de bois et se pencher sur un angle mort du recrutement d’associations qui reproduisent, à leur niveau, des formes de ségrégation qu’il convient de mesurer.

3. Conclusions du séminaire

Au-delà de ces grandes interrogations, Jacqueline Mengin, a tenté un bilan.

▫ Des éléments à verser au passif

-  Les associations « françaises » ont du mal à dépasser leur inconscient culturel encore encombré de stéréotypes et finalement de classifications ethnicisantes. Dans la société d’aujourd’hui, elles sont marquées, souvent à leur insu, par le fait politique de l’ethnicisation de la question sociale.

-  Il y a une vraie difficulté à faire vivre la mixité dans une construction commune au sein des associations, à incarner le multiculturalisme : ou bien les associations restent entre gens français de longue date ou bien une mixité existe entre gens d’origine plus récente uniquement.

-  Les pouvoirs publics jouent un rôle dans ce domaine : l’Etat français fait montre d’une certaine méfiance envers des associations, facilement qualifiées de « communautaristes », sachant que les pouvoirs publics des pays d’où proviennent ces communautés peuvent intervenir également, leur déniant une véritable autonomie.

▫ Des éléments positifs

-  Les jeunes sont beaucoup plus sensibles à la richesse d’apports de communautés d’origine différentes et plus ouverts à la diversité.

-  Les associations nouvelles semblent avoir beaucoup moins de difficultés à accueillir des populations différentes et la mixité s’y vit plus facilement.

-  Des personnes d’origine étrangère se sentent d’autant plus « françaises » qu’elles se sentent en phase avec leurs origines et leur histoire familiale et communautaire.

▫ Les questions posées

-  Vivre dans le respect des différences et inventer des constructions communes ne nous amène-t-il pas à nous saisir de la laïcité comme d’un levier fondamental ?

-  Comment de vraies collaborations seraient en mesure d’aider à changer la perception des pouvoirs publics vis-à-vis de ces associations dites « identitaires » ?

-  La diversité ne s’appuie-t-elle pas sur un échange incontournable, excluant le paternalisme et la supériorité des « apports » de ceux qui savent ?

-  Si une attitude d’ouverture et d’attente à l’égard de la différence est indispensable pour accueillir et vivre avec tous, quelles en sont les conditions ?

4. Suites du travail

→ Sur la base des trois questions soulevées par les intervenants et des conclusions qui viennent d’être rappelées, outre la publication des actes du séminaire du 24 mai, il y a matière à une poursuite de la réflexion sur la "multiculturalité" certes, mais aussi sur la "diversité" dans d’autres de ses déclinaisons.

→ La double hypothèse à vérifier serait que :

♦ sur les territoires et dans les établissements (écoles, maisons de retraite,…) se joue l’interculturalité : ainsi, des rapports se nouent (ou pas) entre associations, qu’elles soient "à base communautaire" ou non ; quant aux établissements, il n’y a pas que les écoles qui peuvent être des lieux où les "différences" apprennent à vivre ensemble ;

♦ une approche de la diversité qui se cantonnerait dans une « ethnicisation » ou une « confessionnalisation » du problème serait une erreur : la question de l’ouverture des associations et de la société globale à des « personnes différentes », en butte à un refus d’intégration, se pose plus largement qu’avec la population française d’ « origine étrangère ». Il est d’autres différences qui traversent la société française : handicap, maladie, quartier, etc, sans oublier que la parité et la reconnaissance de l’homosexualité, pour n’en rester qu’à ces deux situations, marquent le pas, en dépit de chartes ou engagements à tout niveau.

Le séminaire du 24 mai a permis d’identifier des ressources :

- des responsables associatifs, visiblement motivés par la poursuite de la réflexion, sans oublier des intervenants à l’implication forte

> Mettre en place un forum, suite à a diffusion des actes du séminaire, nous apparait une bonne manière de poursuivre l’échange, avant d’en faire état dans un nouveau n° de La tribune.

- des associations qui travaillent sur la discrimination associative : Secours catholique (93) et Fonda Rhône-Alpes (42 notamment).

> Diffuser les résultats de leurs travaux, à commencer par l’étude réalisée en Rhône-Alpes sur "La lutte contre les discriminations ethniques em milieu associatif" (décembre 2007).

- des ressources internes à la Fonda, en la personne de membres intéressés par la thématique.

> Prendre connaissance de leurs travaux.

Par contre, la Fonda recherche d’autres ressources pour organiser un second séminaire : il pourrait se tenir en Rhône-Alpes . Il s’appuiera sur le travail précédent et s’ouvrira si possible à :

- des associations qui travaillent sur la discrimination des associations ;
- des élus ou services en charge de la lutte contre les discriminations ;
- des associations qui se battent pour la reconnaissance d’autres « différences » : maladie et handicap, homosexualité, …
- des chercheurs qui travaillent sur cette question.

Echéances :
- 

1° semestre 2009

 :
forum et débat suite au séminaire du 24.05.08
- 

1° trimestre 2009

 :
publication dans La tribune n°194
a) Actes du séminaire du 24.05.08 ;
b) Conclusions des auditions réalisées en 2006/2007 ;
c) Etude sur les discriminations dans les associations (Rhône-Alpes)
- 

4° trimestre 2009

:second séminaire autour de la diversité.

Documents joints à cet article
Problématique identité - Word - 60.5 ko

Partager cet article

Un message, un commentaire ?
Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?