Mutations du travail et évolutions au sein du secteur associatif
Publié par L’équipe Fonda le 1er février 2018

Mutations du travail et évolutions au sein du secteur associatif

La tribune fonda n°236 - Le fait associatif au cœur des nouveaux métiers

ANALYSE │Par le comité éditorial de la revue


Sous l’effet d’une multiplicité de facteurs, le travail se transforme. Les acteurs du tissu associatif, et plus largement de l’intérêt général, sont confrontés à ces transformations, qu’il s’agisse de les intégrer dans les modèles de fonctionnement ou de les anticiper, voire d’être à l’avant-poste de leur émergence. Quelles sont les évolutions que l’on peut observer à grande échelle et comment se retrouvent-elles dans les associations ? Sur un autre versant, quels sont les signaux faibles observables en association qui en font des précurseurs de transformations ?



Mobilité et recomposition des compétences


Dans sa contribution au projet 2017-2027 de France Stratégie, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) souligne une actualité forte des changements organisationnels du travail. Le point clef en est une évolution de la nature du travail qui « (…) ne se limite pas à la réalisation d’une liste d’opérations, [mais] suppose la mobilisation pratique de l’intelligence des opérateurs pour faire face aux divers événements et aléas qui caractérisent les situations (…) ».
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette évolution et le mécanisme de réorganisation permanente qu’elle entraîne : financiarisation de l’économie, accroissement de la concurrence avec l’ouverture des marchés et passage à un « capitalisme cognitif » où la « production des connaissances [devient] le moteur du système productif ».

Parmi les traits récurrents de ces transformations du travail, la même note souligne la progression de la flexibilité, qui conduit notamment dans un double mouvement à externaliser les activités et à encourager les mises en réseau entre structures. Le travail ne s’exerce par conséquent plus dans un lieu aux contours bien définis mais se situe à l’intersection de structures et d’activités. Pour les individus, ce phénomène se traduit par une porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle, le travail s’effectuant en des lieux et contextes divers, avec une multiplication des zones grises rendant complexe la question de savoir ce qui relève du travail ou non.

Ces évolutions traduisent cependant une autre dynamique, celle de la recherche de sens au travail et plus largement dans les activités que l’on mène. Prise sous cet angle, la nouvelle articulation des temporalités est un outil pour concilier vie professionnelle, engagement, contraintes familiales…
Le travail se pense comme une réalisation de soi : porteur de sens, revêtant une dimension d’utilité sociale il est aussi un vecteur de l’engagement, ainsi que le souligne notamment un rapport de l’Agence Phare évoquant l’émergence de « start-up associatives ». De ce point de vue, les associations, en renouvelant leur modèle, sont pionnières de l’expérimentation d’un nouveau rapport au travail, qui passe par des logiques collaboratives de « faire ensemble ».

France Stratégie, en synthèse de l’appel à contributions lancé pour son projet 2017-2027 sur les « nouvelles formes du travail et de la protection des actifs », souligne un consensus parmi les contributeurs pour constater une hausse de la mobilité dans les parcours d’emploi, avec passage d’un statut à un autre et alternance entre périodes d’activité et de chômage. C’est aussi une des idées fortes du rapport du Conseil national du numérique intitulé « Nouvelles trajectoires », rendu en 2016 :

(…) les trajectoires professionnelles sont de moins en moins linéaires, les transitions d’un statut à un autre, d’un emploi à un autre sont plus rapides et peuvent parfois être ressenties comme des risques, alors qu’elles sont une opportunité pour apprendre en continu, renouveler sa sociabilité dans le travail et trouver du sens dans les activités que nous exerçons, qu’elles soient rémunérées ou non. Ces transitions individuelles doivent être accompagnées et sécurisées.
Suivant cette logique, la plupart des recommandations visent à développer une protection sociale rattachée à l’individu, et non plus au statut, à l’instar du Compte Personnel de Formation, mis en place en 2015.


Le numérique joue comme un accélérateur de ces évolutions. Avec le développement des plateformes, qui facilitent la mise en relation immédiate de la demande et d’une offre de services, il simplifie la mise en lien entre individus et entre structures, amplifiant les phénomènes de mise en réseau des activités, portés par des acteurs de taille et nature variées, depuis l’entrepreneur individuel jusqu’aux multinationales ou aux grands acteurs publics. Le développement d’une connexion permanente encourage également une plus grande porosité entre activités personnelles et professionnelles, ainsi que la structuration de nouveaux espaces de travail, avec la multiplication des espaces de co-working ou de tiers lieux.

Un autre impact du numérique est l’accentuation de la transformation des métiers. Si des controverses existent quant au nombre d’emplois menacés par l’automatisation et l’essor du numérique, tous s’accordent pour reconnaître une mutation profonde du contenu des métiers du fait du numérique. Le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) souligne ainsi que si moins de 10 % des emplois sont menacés dans leur existence, la moitié d’entre eux sont néanmoins appelés à connaître des évolutions importantes de leur contenu .

Les contenus de métiers évoluent également pour s’adapter à la transition écologique et énergétique, au développement des services aux clients – quel que soit le secteur –, à l’internationalisation des activités…

Il importe donc de parler de recomposition des compétences. Le COE souligne ainsi qu’outre les compétences techniques précises, liées aux nouvelles technologies, et les compétences professionnelles spécifiques à chaque métier, trois groupes de compétences transversales joueront un rôle central : les compétences numériques de base, les compétences cognitives et les compétences sociales et situationnelles.
France Stratégie, chef de file du Réseau Emplois Compétences (REC), souligne également, dans le rapport de ce dernier, l’importance des compétences transversales et transférables, qui invitent à ne plus « [raisonner] exclusivement avec une entrée « métier » ou « diplôme » », pour « permettre à tout individu de développer sa capacité à s’orienter et à construire son parcours professionnel ».
À l’heure de la pluriactivité et des transitions, formation initiale et continue doivent être mieux articulées, et les méthodes d’apprentissage renouvelées. Là encore, les outils numériques sont appelés à jouer un rôle important, comme en témoigne le développement de la formation à distance et autres Mooc (Massive open online course), mais aussi la mise en place d’un Compte personnel d’activités (CPA) qui donne accès en ligne à ses droits et à un catalogue de formations – les associations pouvant être appelés à jouer un rôle de médiation dans le recours à ce système.



Adaptations et impulsions au sein du monde associatif


Avec cette dynamique d’évolution des métiers et de recomposition des compétences, un enjeu fort est à souligner pour les associations : celui de la valorisation de l’emploi non-marchand dans nos sociétés. Les emplois de l’ESS sont en effet appelés à jouer un rôle structurant dans les années à venir, à la fois en tant que garant du lien social et par son inscription au cœur des dynamiques de transformation du travail.


Dans son exercice de prospective des métiers et des qualifications, « Les métiers en 2022 », France Stratégie souligne le rôle croissant des métiers du care . Avec 350 000 créations nettes, les « métiers de soins et d’aide aux personnes sont ceux qui gagneraient le plus d’emplois ».

Or, ces métiers sont aujourd’hui en très grande partie exercés au sein d’associations. Ces dernières, tout en revendiquant leurs spécificités, sont cependant confrontées à la concurrence d’entreprises privées – reconnues ESUS ou non – et l’exigence de professionnalisation qui interrogent leur modèle, voire peuvent les éloigner de leurs valeurs. Les nouvelles normes de gestion et l’évolution des pratiques managériales ont des répercussions sur l’implication des professionnels, car elles peuvent modifier leur perception du sens et du projet de leur organisation

Les métiers de la médiation et de l’accompagnement sont également appelés à jouer un rôle important. En effet, la mobilité des personnes oblige à les doter d’outils, d’une écoute et de ressources pour les rendre à même de construire leur parcours sans en subir les soubresauts, au niveau professionnel en premier lieu, et par extension dans leur formation, mais aussi dans d’autres dimensions (santé, engagement…).

Les activités déployées par les associations, qui outillent et accompagnent les individus dans leur parcours, pour développer leurs capacités mais aussi leur permettre de faire face aux aléas, jouent donc un rôle sociétal de premier ordre. Elles sont par conséquent conduites à se professionnaliser davantage encore, y compris au niveau de leurs fonctions supports, lesquelles jouent un rôle de plus en plus stratégique.

Le développement de la professionnalisation au sein des associations est également le signe de leur capacité à faire émerger de nouveaux métiers et de nouvelles pratiques. À l’avant-poste des mutations sociales, à même de détecter les besoins émergents et d’expérimenter des réponses innovantes, les associations jouent un rôle de défricheur. Elles sont ainsi conduites à structurer des activités émergentes comme un métier , rappelant que le travail social s’est construit autour du choix de confier à des professionnels les dynamiques d’accompagnement et d’insertion des individus.

Les associations ont également joué un rôle précurseur dans le développement d’activités en lien avec l’écologie – un secteur d’emplois appelés à un fort développement – notamment par le développement d’activités de réemploi, ou de valorisation des déchets, inscrites dans le champ de l’économie circulaire.

Ces évolutions interrogent directement la nature du bénévolat, dont certaines formes s’inscrivent dans les zones grises du travail évoquées en première partie du présent texte. Des missions autrefois dévolues à des bénévoles se voient confiées à des professionnels, tandis que le bénévolat peut être vu comme un temps de formation, de mise à l’épreuve d’un projet, s’inscrivant dans le parcours et la construction de soi d’un individu. Des dispositifs tels que le Passeport bénévole ou le Compte engagement citoyen (CEC) – créé par la loi du 8 août 2016 – par leur mécanisme de reconnaissance du bénévolat, proposent des passerelles entre activités associatives et vie professionnelle.

Ces évolutions nous invitent également à repenser la place du travail. Au-delà de la conception qui l’assimile à l’emploi et le désigne comme exercice d’une activité rémunérée dans la sphère économique, ne doit-il pas être valorisé comme une participation à la société ? Le travail domestique, le bénévolat, les aidants, le volontariat devraient alors être mieux pris en considération, pour contribuer à une meilleure reconnaissance de l’apport de chacun à la société.

Les mutations du travail se signalent donc en premier lieu par une recomposition des compétences, qui pousse à une évolution du contenu des métiers et une adaptation en conséquence des individus. Dans ce contexte, les associations ont une place centrale, tant parce qu’elles apportent des réponses aux fragilités nouvelles dont est porteur ce contexte de transformation que parce qu’elles permettent d’expérimenter des façons de faire nouvelles.
Elles sont également un lieu privilégié pour concilier valeurs et trajectoire professionnelle, ce qui appelle une exigence dans leur mode de fonctionnement, pour s’assurer de la conciliation entre leur projet et leurs pratiques.
Au demeurant, dans un contexte où les finalités des entreprises dites classiques sont appelées à être redéfinies, notamment en vue de l’amélioration de la prise en compte de l’ensemble de ses parties prenantes, elles pourraient se trouver bousculées davantage encore ou, au contraire, reconnues dans leur rôle d’éclaireur dans la capacité à concilier sens et professionnalisme.


Par le comité éditorial de la Tribune fonda 236 : Sandrine Aboubadra-Pauly, Marie Aboussa, Christine Chognot, Antoine Colonna d’Istria, Marie-Christine Combres, Jeanne Cornaille, Bastien Engelbach, Pierre François, Caroline Germain, Tatiana Heinz, Charlotte Le Hyest, Ariel Kyrou, Nils Pedersen, Florence Picard, Jacques-André Pill. Rédacteur : Bastien Engelbach

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