Les nouveaux comportements civiques et la société virtuelle.
Publié par L’équipe Fonda le 5 janvier 2009

Les nouveaux comportements civiques et la société virtuelle.

Vous trouverez ci-dessous le verbatim du petit-déjeuner organisé par la Fonda en partenariat avec la Maison de l’Europe de Paris et le soutien de la Caisse des Dépôts, qui s’est déroulé le 21 Février 2008 autour de Laurent Sorbier, Conseiller maître de la cour des comptes.

Le texte ci-dessous est une retranscription, la plus fidèle possible, des propos des intervenants et participants à cette rencontre. Des erreurs ont néanmoins pu s’y glisser. Si vous en constatez, n’hésitez pas à nous les signaler pour que nous les corrigions.

LES NOUVEAUX COMPORTEMENTS CIVIQUES ET LA SOCIETE VIRTUELLE

Pierre VANLERENBERGHE.- Nous attendons Laurent Sorbier, l’orateur principal de ce matin, qui m’a dit qu’il ne pourrait être là avant 8 h 30. Il y a une petite modification ce matin, Laurent Sorbier vient d’être nommé rapporteur général d’une commission parlementaire sur le dividende numérique ; il a sa première séance à 9 h 30. Il devait passer prendre ses dossiers à la Cour des Comptes et venir ici pour une demi-heure.
Il a gentiment fait pression sur Bernard Benhamou qui est le délégué interministériel aux usages de l’internet et qui a accepté de prendre le relais de Laurent Sorbier ce matin.
Les discutants sont Valérie Peugeot, de la Fonda, et Frédéric Couchet.
Nous allons démarrer avec Bernard Benhamou, délégué interministériel aux usages de l’internet.

Bernard BENHAMOU.- Tout d’abord, merci à vous. Je vais effectivement commencer, mais passer la parole à Laurent Sorbier qui devra s’absenter.
Vous avez donné mon titre ; c’est un titre récent puisque j’ai été introduit à ces fonctions en toute fin d’année.
Un délégué aux usages de l’internet a deux missions :
La première est de développer tous les usages par l’ensemble de la population des technologies de l’internet, qu’il s’agisse des usages culturels, industriels, éducatifs.
La deuxième mission est d’accompagner les évolutions et les mutations de l’internet vers l’ensemble des citoyens.
Nous vivons une époque très particulière, qui est singulière dans le sens où cette mutation ne s’était pas produite quasiment depuis l’origine de l’internet. C’est de cela que j’aurai l’occasion de vous parler, sachant que l’internet qui est devenu notre univers à nous tous est en train de changer profondément pour devenir encore plus présent dans notre univers, avec des perspectives qui, pour certaines, peuvent être très positives puisqu’elles amèneront un surcroît d’activité, de développement économique, mais d’autres peuvent apparaître inquiétantes sur le plan des libertés individuelles.
Il se trouve que nous devons accompagner ces changements d’un point de vue citoyen, en termes de maîtrise citoyenne ; maîtriser l’usage du réseau n’est plus une chose accessoire, cela devient pour les personnes isolées un élément clé de leur mise en relation et de leur vie sociale ; cela devient pour les personnes en recherche d’emploi un élément indispensable à leur insertion ; cela devient pour les personnes âgées en situation d’isolement un lien essentiel avec les équipes aussi bien sociales que médicales.
C’est un élément qui n’est plus accessoire dans la vie du citoyen. Donc le fait de se préoccuper de la diffusion de ces technologies vers le plus grand nombre revêt un caractère essentiel dans une société où l’on veut que cet usage reste démocratique.
Dans certaines sociétés, l’internet est encore refoulé dans les extrêmes, vers l’élite, ce qu’il était il y a quelques années encore dans beaucoup de pays européens. Nous n’avons plus les moyens de nous permettre que l’internet ne soit pas…. (plus d’enregistrement…).
C’est vrai qu’ayant travaillé dans ces domaines depuis longtemps, en l’espace d’une quinzaine d’années, on a vu internet, qui était entièrement orienté vers les chercheurs, devenir non pas l’objet de tout le monde car, malheureusement, en France, il reste l’objet de 50 % des foyers. Nous sommes souvent un peu trompés par la perspective en trompe l’œil, nous avons un des paysages industriels du haut débit parmi les plus dynamiques au monde.
Quelques chiffres : 95 % des personnes qui sont connectées à l’internet en France le sont en haut débit - c’est un des scores les plus élevés au monde – mais seulement 50 % des foyers le sont. A comparer avec nos voisins scandinaves qui sont déprimants tellement ils sont connectés, mais avec nos voisins immédiats qui sont connectés à 10 voire 15 % de plus que nous.
Je vais revenir sur ces aspects, nous allons parlé des aspects sociaux et de développement de l’internet dans nos sociétés, ainsi que des risques politiques qu’il faudra aborder car cela fait partie intégrante de la réflexion qu’il faut mener, mais, en raison du fait que Laurent Sorbier devra nous quitter tout à l’heure, je lui passe immédiatement la parole.

M. Laurent SORBIER.- Je vous prie de m’excuser pour ce léger retard, je viens d’être nommé rapporteur général d’une commission dite du dividende numérique qui doit réfléchir à ce qu’on va faire des fréquences libérées par l’arrêt de la télévision (?) en 2011. Cette commission se réunit tout à l’heure et je devais faire le point sur les auditions avec le sénateur qui préside cette commission.
Je pense que Bernard a commencé à brosser un peu ce paysage à la fois extraordinairement passionnant, foisonnant, de la société de l’information dans notre pays et qui, en même temps, suscite beaucoup d’interrogations. J’entendais Bernard parler à l’instant des taux d’équipement et de pourcentage de foyers accédant à l’Internet, c’est à la fois des technologies qui suscitent un engouement extraordinaire dans notre pays depuis maintenant sept ou huit ans et il s’agit en même temps d’un engouement assez contrasté selon l’âge, la situation sociale, culturelle, géographique.
On est évidemment dans un univers où l’appropriation de ces nouveaux outils se fait de manière assez inégale.
Ceci étant dit, revenons au paysage. Pour vous donner une idée de la rapidité de diffusion de ces nouvelles technologies, à l’été 2002, il y avait 200 000 abonnés au haut débit en France ; nous sommes début 2008 et il y a désormais près de 15 millions d’abonnés au haut débit. Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est que sur les 50 % de foyers qui sont abonnés à l’internet en France, 94,5 % accèdent au haut débit d’après le dernier recensement, ce qui induit un regard sur l’internet assez différent de ce qu’il peut être dans beaucoup de pays.
Aux Etats-Unis, à peu près 30 % des internautes accèdent à bas débit à l’internet, c’est-à-dire par une ligne téléphonique normale (fin enregistrement…)
…..
L’accès à internet ne se fait plus seulement depuis un PC, il faut prendre en compte le développement extraordinairement rapide de l’accès à internet vers les mobiles. 30 % des téléphones mobiles qui sont en circulation permettent un accès de plus ou moins bonne qualité à internet, a minima pour recevoir ses mails et dans d’autre cas, d’accéder à des sites.
Cette diffusion des usages s’est faite avec un temps de retard par rapport à un certain nombre de pays voisins.
L’internet grand public date très précisément de 1994. On peut considérer que c’est l’apparition du premier logiciel de navigation un peu convivial qui a constitué l’arrivée d’internet dans un espace grand public.
Vous voyez bien qu’il s’agit d’une histoire extraordinairement dense et rapide par rapport aux diffusions de technologies antérieures. On n’a aucun exemple d’une diffusion d’un outil qui ait conquis autant d’utilisateurs dans une période de quinze ans.
Juste un exemple, la télévision a mis près de vingt ans à s’installer dans les foyers, la radio en avait mis près de trente. Des outils qui, d’ailleurs, demandaient une compétence bien moindre pour être appropriés se sont diffusés à peu près à deux ou trois fois plus de temps qu’internet.
On est face à une adoption extrêmement rapide de ces outils.
Comme je vous le disais, il y a des clivages assez nets dans l’appropriation. Je mène des recherches sur les pratiques culturelles, on retrouve à peu près le même genre de clivage, c’est-à-dire que le point clivant n’est pas nécessairement le niveau de revenu ni même la localisation géographique, c’est le diplôme qui reste le facteur clivant. Plus on est éduqué, plus on accède facilement à ces outils. C’est ce que montre la plupart des études.
Par ailleurs, la question générationnelle est assez nette les premières années de diffusion, elle l’est beaucoup moins après.
Ce n’est ni le coût ni la représentation de l’utilité qui freine totalement la diffusion, c’est vraiment une approche de résistance culturelle à ces technologies.
Pourquoi cette résistance culturelle a-t-elle été assez forte dans notre pays ? Il y a un faisceau d’explications.
Généralement, on constate qu’il y a eu un frein constitué par une avance qu’avait la France dans ce domaine. Il est clair que le minitel qui était diffusé dans six millions de foyers a constitué un frein à la diffusion d’internet dans la société française, pour une raison simple : lorsque, en 1994-1995, nous essayions d’évangéliser un certain nombre de personnes à l’usage de l’internet, nous leur disions qu’elles pouvaient réserver un billet de train, consulter les bases de données, dialoguer en temps réel, elles nous répondaient : je le fais depuis sept ou huit ans avec un outil extrêmement simple qui s’appelle le minitel, je ne vois pas très bien quel avantage j’aurais à passer quinze jours pour essayer de comprendre comment cela marche et pour rendre un service qui est absolument équivalent.
Si nous n’avions pas fait l’expérience des plus qu’internet offrait, il était extrêmement difficile de convaincre, sur la base de description objective de ce qu’on pouvait en faire, des gens qui trouvaient réponse à la plupart de leurs besoins à travers le minitel.
Il ne faut pas oublier ce facteur et, encore une fois, l’extraordinaire diffusion du minitel a constitué un frein, y compris pour le commerce électronique puisque, là encore, la France était le pays au monde où l’usage du commerce électronique était le plus avancé en 1995. Un nombre considérable de gens avait déjà commandé le minitel, La Redoute faisait 20 % de son chiffre d’affaires avec le minitel dans les années 1990.
Cet élément a constitué un frein indiscutable de mon point de vue.
Le deuxième élément est la faible diffusion des technologies de l’information à l’école et à l’université par rapport à l’ensemble des pays voisins et à l’ensemble des pays qui ont connu une appropriation beaucoup plus rapide de ces technologies.
Le taux d’équipement en PC des écoles françaises en 2002 était tragiquement bas, un PC pour une vingtaine de collégiens, un PV pour 16 ou 17 élèves en primaire. Cela veut dire que toutes les générations de Français qui étaient sortis de l’école et qui étaient adultes ne s’étaient jamais intéressés à ce sujet, n’avaient jamais eu un PC entre les mains à l’école, n’avaient jamais travaillé sur un PC au collège et au lycée et généralement, avaient fait la découverte, pour les plus jeunes d’entre eux (inaudible).
Voilà ce qu’était la réalité sociologique des usages au début des années 2000 en France.
A l’université, on était dans des situations extraordinairement contrastées, avec des universités particulièrement bien équipées et d’autres qui en étaient encore à l’âge de pierre.
La réalité est que pour ceux d’entre vous qui auraient séjourné dans des écoles ou dans des universités chez nos voisins proches ou de l’autre côté de l’Atlantique, nous étions dans une situation de décalage extrêmement marqué par rapport à des pays où, dès le primaire, le PC était un outil du quotidien.
Je considère à titre personnel que c’est sans doute l’un des principaux freins à une appropriation très rapide par la population française de ces outils.
Ensuite, il y a un certain nombre de freins d’ordre réglementaire, liés au marché. Vous êtes dans un univers qui était marqué par le poids d’un opérateur historique qui avait à l’époque assez peu d’intérêt à développer l’internet.
La suite de l’histoire a montré que l’ouverture de la concurrence n’était pas quelque chose qui devait lui profiter dans l’immédiat.
Evidemment, il a fallu la mise en place de (?) de régulation en 1997.
Au début des années 2000, on a commencé à sentir les effets de l’ouverture à la concurrence, mais il a fallu la mise en place d’une série de conditions pour que ce marché s’ouvre.
(… inaudible…).
Le prix de l’accès à internet est passé brutalement d’un coût de 100 €uros en 2001 à une offre qui, dès l’été 2002, est passé à moins de 30 €uros pour 20 mégas.
C’est une rupture soudaine dans les tarifs qui est liée à une action conjuguée de l’Etat qui avait fixé le prix avec le régulateur.
On est dans un espace où les freins à la fois culturels, de marché, étaient assez grands.
Je prends l’exemple du commerce électronique ; les Français ont été assez longs à s’y mettre car le cadre de confiance était insuffisant. Il y avait des craintes très grandes sur le paiement en ligne, l’usage de la carte bleue, sur le fait que les garanties offertes en termes de livraison n’étaient peut-être pas aussi sérieuses.
Un certain nombre d’efforts ont été faits (…. Inaudible…).
A chaque fois, dans cet univers, vous avez des éléments réglementaires, des éléments de pédagogie et des éléments d’exemplarité, stratégie qu’adoptent les Pouvoirs Publics.
On assiste, depuis cinq ou six ans, à la refonte progressive de l’ensemble du cadre législatif et réglementaire s’appliquant à cet univers numérique ; univers numérique qui, je vous le rappelle, va bien au-delà du PC ou de l’accès à internet. Aujourd’hui, le nombre de « terminaux », d’objets de votre quotidien qui participent de votre vie numérique est extraordinairement large : l’appareil photo, votre lecture de musique, la télévision…
Le champ de la régulation est obligé de progresser pour tenir compte de cette évolution des usages.
L’erreur serait de ne parler que de l’accès à Internet, que du PC.
Si on regarde la sociologie de ces usages, elle est en train d’évoluer de manière extrêmement puissante du fait d’au moins deux choses : d’une part, la généralisation du haut débit qui a complètement changé notre rapport à internet, d’autre part, le continuum de l’accès à internet est devenu une réalité.
Les gens dont c’est le métier, qui baignent dans ces systèmes d’information permanents, sont totalement désemparés quand cela coupe (… inaudible…).
Premier facteur de dynamique dans une petite ville : la couverture à la téléphonie mobile et la couverture à haut débit. Dans un village où il n’y a ni couverture mobile ni haut débit, le village meurt ; c’est ce que nous disent les élus. Cela devient obsessionnel dans le discours des élus.
Ces usages sont en train de changer, des objets continuent de s’agréger, de plus en plus éloignés de l’ordinateur ; aujourd’hui, c’est l’appareil photo, la télévision, demain, ce sera peut-être votre frigo ; il y a déjà des frigos commercialisés en Suède ou aux Etats-Unis qui lisent les codes barres des produits que vous rentrez dans le frigo, se connectent à internet pour vous dire ce que c’est, sont éventuellement capables de commander un produit si celui-ci est périmé ou sorti du frigo. Ce n’est pas de la science fiction, ce sont des choses là, qui sont commercialisées.
On est dans un univers où le continuum numérique est de plus en plus riche et compliqué.
Côté régulation, on a eu toute une série de textes de loi pour tenir compte de ces nouveaux usages : une loi qui visait l’ensemble des comportements de marché sur internet, une loi sur les nouveaux usages qui ont profondément perturbé le quotidien de grandes industries, la loi sur les droits d’auteur qui a été adoptée après un débat d’ampleur nationale sur ces sujets et qui résultent d’une évolution absolument radicale des comportements, s’agissant du rappel au bien culturel ou au produit culturel. En l’espace de moins de cinq ans, on est passé d’un système où la consommation des biens culturels était sur les supports physiques (CD, DVD, etc.) à un système où un nombre croissant d’utilisateurs (… inaudible…) et face à une offre insuffisante, se sont livrés à un piratage massif des œuvres.
On s’est retrouvé dans un univers où les modèles économiques traditionnels étaient complètement battus en brèche, où les modes de distribution paraissaient obsolètes.
Il y a eu un effet de régulation, typiquement, voilà les usages qu’il a fallu encadrer.
S’agissant de l’évolution de pratiques, de la régulation des contenus et des supports, la loi sur les communications électroniques qui a été adoptée en 2005 a opposé les principes de régulation, a adopté la nouvelle donne technologique, puisqu’il est dit, de manière extrêmement simplifiée, que quelle que soit la manière de diffuser un contenu régulé, cela veut dire très concrètement que si vous faites de la télévision sur le téléphone mobile ou via le hertzien, les mêmes règles s’appliquent. Le contenu est régulé, indépendamment du support.
C’est un grand principe de régulation qui a été posé par la loi sur les communications électroniques et qui a des tas de conséquences aujourd’hui.
Il y a eu des lois plus récemment sur (… inaudible….), celle qui a créé la commission où je dois aller siéger tout à l’heure, qui a donc prévu l’arrêt de la télévision ( ?) en 2011, le basculement vers la TNT qui est entrée dans 50 % des foyers ; cela vous donne une idée de la rapidité (deux ans et demi ou trois ans).
Il y a des activités législatives intenses sur le sujet. La loi permet certainement de rassurer les acteurs, de leur donner un cadre pour agir, c’est un rôle absolument essentiel de la loi, mais on ne décrète pas que les Français vont se mettre demain matin à devenir des internautes extrêmement créatifs. Je ne crois pas à un effet d’entraînement de l’action réglementaire et législative de l’Etat.
Un seul exemple : dans les chantiers où la France échoue complètement, c’est l’usage de l’internet dans la PME. Vous regardez la situation sur le marché allemand ou le marché américain, à peu près 50 % des entreprises ont des sites internet marchands, transactionnels, permettant de passer une commande via internet, de la régler.
Si vous regardez le taux d’équipement des entreprises françaises en site marchand transactionnel, c’est absolument dérisoire, on est à moins de 10 %. Si on prend en compte les PME de plus de cent personnes, il y a un nombre considérable qui n’a pas saisi cette opportunité historique d’agrandir la zone de chalandise en allant chercher des clients virtuellement partout en France et même au-delà des frontières.
Il y a eu des tas de mesures, on a activé les Chambres de Commerce, tous les relais possibles sur le terrain. J’observe que malgré cette intense activité gouvernementale sur ce sujet depuis cinq ou six ans, il n’y a pas de marque très grande de progrès en la matière. C’est un vrai sujet.
Je ne suis pas en train de vous dire non plus que l’action étatique est vouée à (… inaudible…), simplement, nous sommes dans des temps assez longs.
Il est certain que dans les mesures qui ont été prises, je considère que la diffusion de technologies de l’information dans le système éducatif est une priorité absolue, la clé de voûte pour que les générations qui arrivent soient totalement alphabétisées ; on parle d’alphabétisation numérique, je crois que c’est vraiment un sujet majeur.
Deuxième sujet majeur, ne laisser personne sur le bord de la route. Il y a à la fois des clivages sociaux et des clivages générationnels auxquels il faut s’intéresser de près. Beaucoup d’actions ont déjà été menées, je laisserai Bernard en parler car on est vraiment au cœur de sa mission. Les jeunes séniors, les retraités de moins de 70 ans, sont équipés à l’internet ; c’est devenu un élément fondamental du lien générationnel (j’envoie des photos de mon petit-fils, je chatte à la webcam avec mon fils qui est à Tombouctou ou à New York).
Il ne faut pas penser qu’il y aurait caricaturalement de jeunes urbains branchés à l’internet toute la journée et un sénior complètement « largué », des ruraux complètement « largués ». Les agriculteurs sont super branchés ; pour leur métier, il est devenu fondamental d’avoir accès au système d’information météo, aux données sur le produit, à la réglementation européenne.
Beaucoup de choses résistent aux caricatures qu’on pourrait spontanément imaginer en la matière.
Néanmoins, il est clair qu’il y a des pans entiers de la société qui, pour des raisons sociales et culturelles, sont susceptibles d’être laissées sur le bord de la route. Ce qu’on a appelé la fracture numérique devient de plus en plus violent. Dans une société où on va avoir demain le très haut débit en ville, via la fibre optique, où on va avoir la panoplie d’objets que j’évoquais tout à l’heure, ceux qui vont être coupés de ce continuum numérique vont être vraiment totalement hors système.
L’information est devenue vraiment ce qui irrigue totalement notre système économique. Les crises actuelles sont des dysfonctionnements des systèmes d’information dans beaucoup de cas.
On va se retrouver dans des situations où les gens ressentiront une grande détresse sociale et culturelle dès lors qu’ils seront équipés de ce que j’ai décrit comme étant cette espèce de continuum numérique.
On est dans un univers extrêmement compliqué. Je vais laisser Bernard vous en parler.

M. Laurent BENHAMOU.- Il est un usage ou une appropriation qui est loin d’être aussi répandue, et c’est effectivement dû à ces résistances culturelles dont Laurent a parlé, c’est la compréhension de l’architecture, du matériel qui est devant nous.
Le réseau a souvent été vanté comme étant une structure invulnérable, indestructible, qui pourrait résister à une attaque nucléaire. C’est comme cela que ses promoteurs, initialement, l’avaient vendu au département de la défense américaine. Ce n’est pas vrai du tout.
Nous avons échappé il y a quelques jours à une catastrophe de nature mondiale, liée à l’internet, quelque chose à côté duquel les attentats du World Trade Center étaient une plaisanterie d’un point de vue économique.
Concrètement au minitel qui demandait les autorisations centralisées, il se trouve que dans le cadre de l’internet, n’importe qui peut créer demain un service, un site ou autre chose, une application nouvelle. C’est ce qui a fait la fantastique évolution de l’internet. On n’avait plus besoin d’en référer à une pyramide.
Il y a quelques années, un chercheur britannique, voulant simplifier le travail de ses collègues chercheurs en recherche nucléaire, s’est décidé à mettre en place un système de lien entre les différents documents ; cela s’est appelé web.
On oublie que l’invention la plus fondamentale de l’internet depuis ces quarante ans d’existence maintenant, c’est un Européen en Europe qui l’a créée pour des raisons de simplification de la vie de ses collègues chercheurs. Par la suite, c’est devenu le média qui a connu l’extension la plus grande de tous les médias existants.
Ce que je veux dire simplement, c’est que cette image d’Epinal, de l’internet, parfaitement souple, ne répondant à la dictature d’aucun gouvernement, est fondamentalement fausse. Pourquoi ? Parce qu’au cœur de l’internet, il existe des structures qui sont parfaitement centralisées, parfaitement contrôlées et en l’occurrence encore dirigée sous la supervision immédiate du gouvernement américain.
Lorsque vous utilisez le mail, lorsque vous vous connectez à un site web, lorsque vous vous connectez à un blog, lorsque vous effectuez l’essentiel des actions courantes sur internet, vous le faites au travers de noms qui sont explicites ; vous vous connectez à un site SNCF.fr, ou AirFrance.com, etc. Vous vous adressez à une machine quelque part sur le réseau.
Pour que cette machine soit détectée, il faut qu’elle soit connectée, mais elle ne se connecte pas en tant que AirFrance.com, elle se connecte avec le langage des machines qui ressemble une suite de numéros, comme les numéros de téléphone. La conversion de l’un à l’autre se fait via une base de données, un annuaire. Cet annuaire s’appelle le DNS qui est une structure parfaitement pyramidale. En clair, vous avez des machines relais partout dans le monde qui elles-mêmes en réfèrent à des machines de niveau supérieur, qui elles-mêmes en réfèrent à treize machines sur la planète qui elles-mêmes en réfèrent à une machine qu’on appelle le serveur A.
Ce serveur A est directement contrôlé dans les locaux du département du commerce américain. Pour avoir été négociateur auprès des nations unies sur un ( ?) qui avait pour partie comme objectif de faire en sorte que cette responsabilité ne soit plus purement américaine, mais distribuée, je peux vous assurer, pour reprendre les termes d’un diplomate européen, quand a essayé de faire changer cette position, qu’on avait touché un nerf extraordinairement sensible. Jamais les Américains n’ont voulu lâcher la moindre once de responsabilité sur cette racine.
Ils disaient de manière très clair : c’est le moteur de la croissance américaine (en parlant de l’internet), nous ne laisserons personne, ni les Chinois, ni les Iraniens, ni les Cubains, intervenir et prendre en otage cet élément clé pour nous.
Or il se trouve qu’au travers du contrôle sur la racine, on exerce un contrôle sur l’ensemble des activités de l’internet. C’est crucial.
Ceci pour décrire l’existant.
En revanche, il se trouve que dans les années à venir, nous allons avoir accès à toutes sortes de nouvelles technologies qui seront encore beaucoup plus présentes dans notre univers.
Laurent a parlé de la migration de l’internet vers les objets du quotidien. Nous n’en connaissons que les toutes premières esquisses. Pour l’instant, ce sont les accessoires électroniques qui sont connectés, ce qui était anciennement la chaîne hi fi qui devient le lecteur MP3, ce qui était anciennement la caméra super8 qui est devenue une caméra DV qui, maintenant, devient de l’appareil photo qui filme, toutes sortes de choses qui, effectivement, se connectent à notre univers numérique, à la galaxie numérique que nous connaissons.
C’est vraiment le premier étage de la fusée.
Le second étage est beaucoup plus important, tant en termes industriels qu’en termes de liberté individuelle.
Un exemple : vous utilisez tous des objets qui portent des codes barres. Ils correspondent à un identifiant qui est géré mondialement pour éviter qu’il y ait deux identifiants identiques pour des objets différents. Ces codes barres seront remplacés dans les toutes prochaines années par des puces sans contact, un peu comme la puce navigo. En lieu et place d’un lecteur optique comme on le voit au supermarché, on aura un lecteur à distance pour capter l’information des objets. Vous me direz, jusque-là, rien que de très traditionnel, le changement étant que là où auparavant, vous aviez une information sur le code barre qui était lu en local, vous aurez bientôt une information sur la puce qui renverra à une adresse internet.
Là, on change totalement d’échelle, c’est-à-dire que l’internet qui, à 98 %, est à l’heure actuelle connecté à des ordinateurs, va progressivement relier entre eux, de manière invisible pour la plupart, toues les objets du quotidien. Du jour au lendemain, vous allez avoir des milliards d’objets qui n’étaient pas du tout connectés à internet, du paquet de pâtes à la boîte de conserve en passant par la chaussure, nous allons entre dans l’univers de l’internet même si nous ne sommes pas connectés.
A l’heure actuelle, vous effectuez une démarche volontaire pour aller vers l’internet, qu’il s’agisse du téléphone ou de l’ordinateur, vous savez quand vous êtes connecté, vous savez quand vous ne l’êtes pas. A l’avenir, cette distinction n’existera plus, vous serez connecté tout le temps, vous aurez des objets connectés tout le temps autour de vous ou sur vous. Ces objets seront reliés à une information qui pourra être captée parfois même sans que vous en ayez conscience.
Cela change totalement notre rapport aux choses, à l’internet des choses ou des objets.
Nous entrons dans un moment de l’histoire où ces technologies vont tisser autour de nous un réseau qui, effectivement, sera en permanence notre double qui nous accompagnera où que nous allions.
Je vais entrer un petit peu dans le détail car, là, nous abordons un des sujets, en termes de liberté et en termes de vie citoyenne qui est essentiel.
Nous avons besoin de comprendre les changements qui sont devant nous. Pourquoi ? Parce qu’au travers de ces technologies qui sont en train de se déployer – et je précise que ce n’est pas de la science fiction, l’un des plus grands distributeurs en Chine l’ensemble de ses produits qui sont dotés de puces – on rentre dans une chose étonnante, l’ensemble de ces puces a donné lieu à une captation qui n’est pas, comme pour la carte navigo, à quelques centimètres, mais parfois à quelques mètres voire dizaines de mètres.
Si on a accès à ces technologies, si une personne transporte de l’insuline car le médicament aura la puce, si une personne lit tel ou tel livre qui est révélateur d’une orientation philosophique, politique, religieuse voire d’une orientation sexuelle qu’on pourra capter sans même avoir besoin d’aller regarder dans les poches ou dans le sac d’une personnel, ceci est notre futur si nous n’y prenons pas garde.
Cet internet des objets peut effectivement amener des services infinis en termes de contrôle ; quand on parle des informations d’un produit, ce n’est pas simplement dire que ceci est un paquet de cigarettes ou une boîte de conserve, c’est dire : ceci a été assemblé à tel endroit, a subi tels tests médicaux ou sanitaires, a ensuite été redistribué ou assemblée à tel autre endroit, pour être vendu enfin à tel endroit.
Si on a l’ensemble de la vie d’un produit, ce qui, d’un point de vue sanitaire, peut être extraordinairement important, on a aussi des informations clés sur les gens qui l’ont utilisé, comment ils l’ont utilisé, par quelle frontière il est passé, ce qui, d’un point de vue économique, est énorme.
Toutes ces informations sont des choses qui, jamais auparavant, ne pouvaient être captées involontairement. Maintenant, on a la possibilité de capter ces informations, d’où la nécessité plus impérieuse que jamais, que le réseau, ces usages, ces technologies soient sous le contrôle des citoyens.
Ceci veut dire que les citoyens doivent acquérir une nouvelle connaissance qui, pour nous, Français, est particulièrement difficile à acquérir parce que nous avons toujours cet héritage culturel qui veut que les technologies soient de l’ordre des choses de l’intendance, c’est-à-dire qu’elles ne soient pas la noble tâche du responsable, mais qu’on la délègue à une personne qui effectuera ces tâches pour vous.
Tout à l’heure, on parlait de la pénétration de l’internet à l’école. L’une des choses dont ne parle pas est que nous sommes un des pays où on apprend le moins à taper sur un clavier. Dans beaucoup de pays, cette chose est obligatoire.
Laurent vous disait tout à l’heure, beaucoup de gens n’ont découvert le clavier qu’au moment où ils ont rédigé des travaux universitaires. C’est grave. A l’échelle d’une population entière, cela veut dire que des millions d’heures de travail sont perdues à tapoter de façon hésitante sur un clavier.
Cela a l’air drôle, mais je peux vous assurer que c’est loin d’être neutre.
Si nous ne connaissons pas l’ensemble des questions qui se posent à nous, et si nous ne sommes pas, en tant que citoyens, en mesure de déterminer les contrôles et ce qu’on appelle les systèmes de désactivation pour ces puces, on a un joli nom par rapport à cela, on parle du silence des puces.
Le droit au silence des puces, le droit à faire en sorte que les puces ne parlent pas contre vous, sans vous, à faire en sorte que ces puces puissent être équipées, le cas échéant, de système on/off.
C’est ce droit qui constituera un des éléments de la citoyenneté numérique dans les années à venir. Si nous n’avons pas la possibilité de faire en sorte que les citoyens s’emparent de ces questions, toute la vie sociale, culturelle, économique et dans l’ensemble de nos activités sera effectivement changée durablement dans le très mauvais sens.
Je ne souhaite pas avoir ici un discours catastrophiste car je suis militant pour faire en sorte que des lois et des appropriations citoyennes se produisent dans ces domaines dans les années à venir. Il faut comprendre que, de la même manière que nous avons eu un débat citoyen autour de la bioéthique qui nous concerne à l’évidence puisqu’il s’agit là de notre descendance, de la chose que nous avons de plus intime, notre rapport à la vie, et à l’ensemble des personnes.
Ce qui se produit sur les technologies de l’information, ce qui se produira demain sur les nano technologies, ces toutes petites manipulations à l’échelle des atomes, ce sont aussi les choses dont nous devons débattre. Si nous ne le faisons pas, alors, une poignée d’experts aura décidé pour l’ensemble de ce que doit être la vie dans ses plus infimes manifestations.
J’essaie de faire comprendre que ce n’est plus du domaine de la production pour les entreprises, l’amélioration du système éducatif ou de santé. Là, se détermine notre mode de vie pour le siècle à venir et si nous n’y prenons pas garde, alors, ce seront les modes de vie et la philosophie politique chinoise et d’autres pays encore qui pourra s’installer durablement dans notre mode de vie. Ne croyez jamais que ce qui se passe ailleurs sur internet n’a pas d’impact chez nous.
Certains d’entre vous s’y sont intéressés, ils savent que ce que fait Google maintenant a plus de pouvoir sur nous que bien des gouvernements ne pourraient en avoir jamais. Ce qu’a fait Microsoft en d’autre temps, ce qu’a fait IBM en d’autre temps encore, ces sociétés ont structuré des éléments entiers de notre mode de vie et vont le faire plus encore.
De la même manière que je disais que nous allons vers un internet diversifié sur tous les objets du quotidien, nous allons avoir un internet mobile qui va recueillir de l’information de là où nous sommes. Le téléphone sera un élément clé du contrôle de notre environnement et il est vrai que nous devons, au travers de ces outils, être beaucoup impliqués dans leur conception, dans leur architecture, de la même manière que je vous parlais de cette architecture immatérielle dont on ne sait pas grand-chose.
Je terminerai en vous disant que je vous ai annoncé une quasi catastrophe il y a quelques minutes, dont beaucoup d’entre vous n’ont pas entendu parler, il y a quelques jours, nous recevions une dépêche AFP nous disant : un câble sous marin a été sélectionné en Méditerranée, l’Egypte a été coupée du réseau. Avec tout le respect et l’estime que j’ai pour mes amis égyptiens, ce n’est pas une nouvelle qui, en soi, m’inquiète outre mesure.
Quelques heures plus tard, on nous dit qu’un deuxième câble a été coupé, toujours dans la même région, et la particularité est que ce câble va de Marseille au Caire et qu’ensuite il passe par le Canal de Suez, il est redistribué dans l’ensemble des pays du Golfe et il va jusqu’en Inde. Il irrigue l’ensemble du Sud de l’Inde.
Tout d’un coup, j’apprends que ce ne sont pas simplement les internautes égyptiens qui sont coupés du réseau, mais l’ensemble des pays du golfe et une grande partie de ce continent indien.
Deux jours plus tard, d’autres nouvelles contradictoires les unes avec les autres parlent d’un troisième câble coupé. A l’heure qu’il est, suivant les nouvelles que j’ai, on en serait à quatre câbles coupés, dont certains à deux endroits différents.
Je précise que les économies du golfe qui, depuis, ont passé des contrats en urgence auprès d’Alcatel, ont été paralysées pendant quatre jours, les Bourses de Doubaï, de l’ensemble des pays du golfe, étaient bloquées ; l’ensemble des sous-traitants indiens des entreprises européennes ne pouvaient plus communiquer avec les entreprises en question.
Si la chose avait dû se confirmer dans la durée, sachant que pour des raisons historiques, l’essentiel du trafic passait par là au lieu de passer vers le Pacifique pour l’Inde, c’était une crise économique et de transfert d’informations avec l’Inde et une crise boursière majeure dans le Golfe, avec les répercussions que l’on peut imaginer dans les deux cas.
De fait, ce qui, au départ a été annoncé par certains services nationaux de sécurité dans cette région comme étant un accident dû à une ( ?), une fois peut-être, deux fois on ne sait jamais, mais quatre fois tout de même, est maintenu reconnu par l’unité comme possiblement du sabotage.
Je suis désolé de terminer par une note qui peut paraître inquiétante, mais cela veut dire que tout ce qui est réseau relève maintenant des impératifs de sécurité, de mode de vie, alors même que nous ne le savons pas, cette nouvelle ne nous est pas parvenue.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- Déjà une première question : la force du réseau, c’est la toile, qu’on puisse passer par d’autres circuits que le circuit qui a été bloqué.

M. Bernard BENHAMOU.- La toile repose sur des infrastructures qui sont parfaitement matérielles. Il y a plus d’un an, les Chinois ont connu le même problème à Taiwan à la suite d’un tremblement de terre, deux câbles ont été sectionnés et la moitié de la Chine a été coupée d’internet immédiatement.

Mme Valérie PEUGEOT.- Je vous rebondir sur ce qu’a dit Laurent Sorbier, c’est toujours désagréable de rebondir quand l’interlocuteur est parti.
La question de l’accès qu’a citée Laurent est évidemment essentielle, tous ceux qui sont là se sont battus sur cette question et continuent de se battre, mais je pense qu’on ne peut pas se contenter de donner un ordinateur et un tuyau à l’ensemble des Français et des habitants de la planète pour résoudre l’ensemble des questions qui sont liées à cette nouvelle société en émergence, qui apparaît sous nos yeux, qu’on appelle société de l’information.
La question de l’accès est essentielle et non suffisante à nos yeux.
Ce qui m’a beaucoup surprise dans les propos de Laurent Benhamou, c’est qu’il faisait référence aux usages, mais, dans sa bouche, c’étaient essentiellement des usages marchands.
Bien sûr, c’est un élément essentiel, c’est ce qui peut, entre autre, c’est un des facteurs de développement de l’internet, mais c’est, là aussi, non suffisant.
Du côté positif, on s’aperçoit que sur la toile, il se passe plein de choses qui sont juste (inaudible…) du marchand. Pour nous, citoyens, c’est intéressant d’avoir gardé toutes ces choses absolument passionnantes et stimulantes, aussi bien du côté de la vie associative, du travail intellectuel, du travail artistique, que de la créativité.
Grâce au réseau qui, par nature, est décentralisé – je ne parle plus de l’infrastructure physique, je parle du web et de ses usages possibles – on a des usages décentralisés qui permettent de l’intelligence collaborative et qui permettent à des personnes qui, jusqu’ici, étaient dans des positions de consommateurs – je fais référence au modèle classique des médias, j’écoute ma radio, je regarde ma télé – se trouvent dans un système où tout le monde peut communiquer potentiellement avec tout le monde ; bien sûr, sous réserve d’un accès et sous réserve également d’un aval de capacités cognitives. La question de l’éducation, de la formation, est essentielle et elle ne se réduit pas à savoir manipuler une souris et savoir accéder à internet, c’est une question qui va bien au-delà.
Il faut aussi apprendre aux enfants à analyser ce qu’ils trouvent sur le net, être capables à construire un regard critique sur ce qu’on trouve sur le net. C’est un point qui, aujourd’hui, me paraît complètement absent.

Une intervenante. – Pensez-vous à la population des personnes aveugles ? C’est extrêmement important.

Mme Valérie PEUGEOT.- Aujourd’hui, il existe un cadre législatif qui est déjà une étape importante. Le travail le plus intéressant qui est fait aujourd’hui en matière d’accessibilité est fait par des associations.

La même intervenante.- On ne peut pas avoir accès à internet quand on est aveugle.

M. Bernard BENHAMOU.- Sachez qu’une loi est envisagée suite aux travaux qui ont été menés dans l’ancienne structure où j’ai eu l’occasion de travailler, la DGME, qui s’occupe de l’administration électronique, et qui a établi des cadres, qu’on appelle des référentiels, pour que justement, les sites soient plus facilement accessibles aux populations handicapées. Les aveugles en sont une partie, ils ne sont pas les seuls.
Il y a plusieurs catégories d’éléments d’accessibilité.
L’un des éléments envisagés est que les sites publics, quand ils ne seront pas en mesure d’être accessibles, engageront leur administration à des sanctions, y compris les sanctions pécuniaires, pour faire en sorte d’alimenter des fonds sur l’accessibilité.
C’est un sujet énorme, d’une effroyable complexité technique, mais il faut avoir des idées simples par rapport à cela.
L’idée simple première est de faire en sorte qu’à date zéro, on puisse dire : tous les sites devront respecter telle charte. Réformer un site ancien coûte très cher. En revanche, intégrer dès l’origine, dès la conception, des préoccupations de ce genre, c’est un peu comme la sécurité automobile, c’est beaucoup moins cher.
Sachez, Madame, que d’un point de vue politique, cela reste une priorité et que ces questions-là, très régulièrement, sont traitées par toutes les associations du secteur car nous pensons que loin d’être un frein, le fait d’accélérer la modification vers l’accessibilité est une opportunité pour simplifier les sites pour M. et Mme Tout le monde et pas uniquement pour des populations handicapées.

Mme Valérie PEUGEOT.- Je reviens au questionnement sur les usages.
Du côté positif, on voit apparaître une multitude d’usages qui ne sont pas du marchand.
Je voudrais aussi revenir sur la question des contenus.
Il est intéressant de comprendre quel modèle économique sous-tend ces contenus. La plupart des contenus que vous trouvez sur le web sont d’un accès dit gratuit. Il existe quelques contenus payants, mais c’est un cadre complètement marginal sur la masse de contenus qui sont disponibles sur le web. Quand je dis « dit gratuit », je pense qu’on est dans une illusion de la gratuité. Vous pensez bien que les entreprises qui mettent tous ces contenus en ligne ne le font pas pour vos « beaux yeux ».
Quel est le modèle économique qui marche derrière ?
C’est un modèle qui repose sur l’économie de l’intention. C’est un vieux modèle économique qui vient des médias traditionnels, mais qui est exporté sur le web. Vous acceptez, quand vous êtes face à votre écran, d’être en contact avec de la publicité qui permet de rémunérer les auteurs des contenus qui sont derrière.
Les résultats concrets de cette économie dite de l’intention est qu’on voit progressivement gonfler le modèle économique qui se construit sur cette économie de l’intention, sur de la publicité.
Je rappelle que Google fait 98 % de ses revenus sur la publicité.
Qu’est ce que cela veut dire concrètement du point de vue de l’utilisateur ?
Il accepte de donner cette intention. On constate maintenant chez les jeunes qu’ils grandissent dans cette acceptation de la publicité, pour eux, c’est devenu quelque chose de complètement banal, cela ne leur pose aucun problème.
Je considère que donner mon attention n’est pas forcément une chose que j’ai envie de faire à tout moment et avec n’importe qui.
Donc on est en train de perdre le contrôle sur cette intention.
Deuxièmement, ce qui est beaucoup plus grave, et là, on rejoint une question qui a été soulevée par Bernard Benhamou, c’est qu’on donne en même temps des morceaux de notre identité, de notre identité virtuelle en l’occurrence. Chaque fois que l’on s’inscrit dans un nouveau site, un nouveau service en ligne, on doit renseigner un certain nombre de champs, son nom, son âge, son sexe, etc. Toutes ces données, complétées par des données qu sont recueillies en fonction de votre comportement sur la toile, sont collectées pour pouvoir ensuite vous adresser des publicités parfaitement ciblées qui connaissent vos habitudes, vos comportements.
Aujourd’hui, vous avez des expérimentations d’affiches interactives, vous passez devant l’affiche qui repère votre mobile et qui vous envoie des informations en fonction de l’endroit où vous êtes à ce moment-là, qui vous dit : l’Interflora le plus proche se trouve deux rues à gauche et qui vous met sur votre mobile le plan pour vous conduire jusqu’à l’Interflora.
On revient à la question des libertés publiques. Je pense qu’aujourd’hui, on a tous besoin de prendre conscience du fait que ces données sont recueillies, sont conservées, sont stockées, sont manipulées, sont utilisées. Cela aussi fait partie de la question de l’éducation.
Les enfants n’ont pas conscience de cela.
Nous sommes tous ambigus en tant que citoyens, car nous sommes tous très contents de ces services chaque jour un peu plus simples, un peu plus pratiques. Pourquoi pas, mais faisons le en conscience, ayons une connaissance précise de ce que l’on concède à la fois comme intention et comme élément de notre identité pour gagner en liberté.
Il faut penser à chaque fois liberté des deux côtés : gagner en liberté en tant qu’utilisateur, mais attention à ne pas perdre derrière d’autres formes de liberté peut-être plus structurelles et plus fondatrices pour nous en tant qu’individus et en tant que citoyens.
Mon alerte est à deux niveaux :
Premier niveau à court terme : que vont faire les entreprises de ces données ? Deuxième question beaucoup plus structurante à long terme : tant que nous sommes en démocratie, on peut imaginer qu’il y a des garde fous, un cadre législatif qui fait que le données recueillies ne sont pas utilisées par d’autres. Mais quid du moment où il y a un affaiblissement de la démocratie ?
Je ne suis pas en train de faire du scénario catastrophe, du Big Brother, etc. Je prends un exemple qui s’est passé très récemment, il y a deux ans : le gouvernement américain, au nom de la lutte contre le terrorisme, a demandé à plusieurs grandes entreprises, dont TNT, de lui communiquer des ( ?) sur le comportement téléphonique de leurs clients. Je vous parle d’un exemple effectif, réel, récent, dans un pays qu’on qualifie de démocratique.
On n’est pas obligé de faire un scénario catastrophe sur un retour du fascisme, mais dans un pays soi disant démocratique on est confronté à ce genre de données.
Je vous invite à lire une petite nouvelle de science fiction qui est assez amusante, j’ai eu le plaisir de participer à la traduction. Ce scénario de science fiction vous fait comprendre de façon très pédagogique comment on peut utiliser ces données collectées pour en faire autre chose.
J’aimerais intervenir sur d’autres points, mais je vais passer la parole à Frédéric Couchet.

M. Frédéric COUCHET.- Je voudrais revenir sur deux points :
Le premier est l’utilisation d’internet par le monde associatif pour réagir sur la décision politique finale.
Ces dernières années, il y a eu deux grands exemples d’impact d’internet sur des décisions de politique finale : le débat sur le traité de constitution européen où, d’un côté, vous avez le média dominant et d’un autre côté vous avez des gens sur internet qui pouvaient s’exprimer librement. Très clairement, tout le monde reconnaît que la victoire du non vient en grande partie de ce rééquilibrage.
Deuxième exemple : il y a cinq ou six ans, on a lutté contre une directive européenne qui est la directive sur le brevet logiciel, qui, en gros, avait pour objectif d’approprier le logiciel de quelques multinationales (peu audible).
Un certain nombre d’ONG européennes dont je fais partie ont coopéré ensemble pour créer un espace critique par rapport à cette directive européenne, pour contacter un ensemble de députés. Au final, la directive européenne a été rejetée en seconde lecture.
Ce qui est important, ce n’est pas seulement le groupe d’internet qui a joué en tant que modèle coopératif, c’est aussi le fait qu’on a dû agir directement sur le politique.
Dans le monde associatif, il ne s’agit pas seulement de construire l’espace critique, mais aussi d’infléchir sur la décision finale.
La loi droit d’auteur a été votée par la Sacem, des gens d’Apple, des gens de Microsoft. Il y a eu une forte mobilisation sur internet, mais cela n’a pas influencé au final le texte parce qu’à l’époque, les parlementaires n’ont pas su intégrer dans leur mode de concertation l’expertise du réseau. Le Parlementaire travaille avec des experts, avec leurs assistants (… inaudible…).
Je reviens sur deux points :
Tout d’abord, les usages et l’information des élèves. Je trouve hallucinant que Laurent Sorbier et d’autres parlent d’usage. Quand on voit que le Ministère de l’Education Nationale vient de commander une mission sur l’usage des TIC par les élèves confiée uniquement à des professionnels de l’informatique. Il n’y a pas un enseignant dans cette commission, il n’y a pas un représentant de syndicat, il n’y a pas un représentant des parents d’élèves et toutes les structures professionnelles qui sont présentées sont en plus des structures du logiciel propriétaire.
Je trouve personnellement hallucinant que les usages soient orientés uniquement sur l’aspect business.
Dernier point : internet peut être un avantage, mais cela peut être un recul démocratique très profond.
Les 9 et 16 mars, auront lieu les élections municipales et cantonales. De nombreux citoyens vont se voir complètement retirer leur droit à la citoyenneté car ils vont devoir voter sur des machines à voter qui retirent tout contrôle aux citoyens. Aujourd’hui, une machine à voter, c’est simplement faire confiance à un expert qui vous dit que votre vote va être pris en compte dans un ordinateur. On vit un recul démocratique profond sur lequel le Ministère de l’Intérieur n’a mais aucune barrière.
Une dernière chose sur l’environnement législatif : aujourd’hui, la force d’internet est que n’importe qui peut s’exprimer et la seule limite est un ( ?) qui (inaudible).
Va être mis en place un système de labellisation de site ; un conseil supérieur de l’internet, considérant finalement que la télé et internet, c’es la même chose, et que des sites dits licites ou dits acceptables vont pouvoir être labellisés et que les autres ne seront pas labellisés. Donc, à l’Education Nationale, les élèves seront forcément réorientés vers des sites labellisés. Par exemple, le seul site labellisé concernant la musique sera la Sacem.
On vit des reculs démocratiques profonds et j’ai des doutes qu’avec le gouvernement actuel, malgré les efforts de Bernard Benhamou, cela change quelque chose.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- La volonté de la Fonda est justement de s’introduire dans le dossier car on a un petit retard dans l’examen et de le faire sous une forme, non pas polémique, mais de mise en cause.
Dans les années 70, nous avions déjà eu ce type de débat, on était au début de quelque chose. Aujourd’hui, on est en plein dedans.

M. Bernard BENHAMOU.- D’abord, un propos liminaire :
C’est Laurent Sorbier m’a convié à le rejoindre et je trouve que la moindre des corrections de moi vis-à-vis de lui sera de dire que lui-même était vraiment désolé de ne pouvoir participer au débat et il ne se serait pas esquivé.
J’ai tenté de répondre à vos questions. Je trouve dommage de ne pas pouvoir poser les questions sur certains aspects face à la personne.
Je vais reprendre les questions par ordre inverse :
Machine à voter : c’est très clair, je suis contre d’un point de vue personnel. Je considère effectivement que les exemples montrés à l’étranger sont peu probants et, du point de vue du respect de la philosophie de notre démocratie plus que du process, la décision ne peut pas être influencée, on ne délègue pas à une poignée d’experts le soin de, au risque de créer un soupçon sur le résultat d’un vote.
Je pense sincèrement qu’on reviendra là-dessus. Je vous invite à veiller aux grains sur la mission de vote politique à distance car, là, on rentre dans un très grand danger. Le vote à distance a été parfois imaginé en particulier pour les Français de l’étranger, pour des choses lointaines et cela peut se comprendre, mais, quand il s’agit d’un vote pour une assemblée ou pour le Président, en tant que citoyen, ce serait une aliénation.
Sur la maîtrise des technologies et sur le fait de dire qu’il faille plus loin dans la maîtrise, on est tous d’accord, la question est de savoir comment.
Laurent Sorbier vous a parlé de commerce, mais il ne faut pas rentrer dans ces domaines dans une vision qui soit polarisée.
Les choses sont liées, c’est-à-dire qu’en fonction du développement économique, il se crée ou non certains usages. Tout à l’heure, on parlait du fait que les entreprises ne font pas les choses de façon totalement désintéressée, ce n’est pas leur but. La question est de faire en sorte qu’on ait un écosystème équilibré.
Je suis aussi inquiet que vous, et peut-être même plus, du danger que représente sur les données personnelles les Google et autre Yahoo de la planète.
Facebook est un grand site de réseaux sociaux qui permet aux gens de rentrer en contact les uns avec les autres, qui est extraordinairement évolutif et qui a connu un mini scandale parce que les gens se sont rendu compte que la monétisation, la marchandisation de leurs données personnelles pouvait être excessive.
C’est là où on a vu une réaction très intéressante ; le patron de Facebook était entre le patron et l’enclume ; ses actionnaires disaient qu’ils voulaient du retour sur investissement, mais sa communauté d’utilisateurs lui disait : nous partirons si vous faites cela. Il a choisi ses utilisateurs et il a eu raison.
Vous parliez de création de fictions ; je vous invite à minima, sur le risque de flicage permanent, à revoir Minority Report de Spielberg. La représentation scientifique d’un scénario catastrophe est assez étonnante. Pour ceux qui lisent l’anglais, il y a un livre étonnant, extraordinairement inquiétant, sur le futur de l’internet des objets, s’il devait mal se passer, Spyships de Katherine Albrecht, qui montre à quel point, en tirant une perspective de façon extrême, on arrive à des scénarios qui sont techniquement possibles aujourd’hui et qui pourraient étendre le pouvoir de contrôle de certaines dictatures au-delà de tout ce qu’on peut imaginer.
Certains ont dit au départ : l’internet est un outil de liberté qui fera tomber les murs, c’est faux, ne vous laissez jamais avoir à ce « baratin » car il est dangereux, il n’est pas simplement faux, il est toxique. Il faut être extraordinairement actif pour éviter que des pays comme la Chine ne dicte leur volonté à l’architecture du réseau mondial, pas uniquement chez eux. Leur puissance économique est telle qu’ils peuvent exporter leur technologie de contrôle ; la dernière en date qu’ils voulaient créer était un réseau wifi où toutes les personnes connectées auraient été en permanence visibles depuis le Ministère de l’Intérieur chinois.
Sur l’économie de l’attention dont il a été question tout à l’heure, je dirai une chose, c’est que la formidable intelligence de Google aura été de la rendre beaucoup plus transparente et beaucoup moins nocive visuellement que ne l’était Yahoo ou autre opérateur du genre.
En clair, Google a fait ce qu’on appelle des liens sponsorisés. Quand vous faites une recherche sur Google, à droite ou au-dessus, vous avez un lien sponsorisé, un lien qui a été payé pour être là.
Cet éco système de l’attention a changé et va changer encore, il est extraordinairement vulnérable. C’est ce que disent certains analystes. Si crise il y a, s’il y a contraction de la dépense publicitaire globale, alors Google pourrait en être une des premières victimes. Les analyses sont compliquées.
Il est important d’avoir en tête que la conservation des données personnelles, qui a fait l’objet d’une modification par Google lui-même…. Là-dessus, il faut qu’il y ait un consensus. Si les citoyens ne sont pas conscients qu’on collecte sur eux beaucoup trop de choses, s’ils ne sont pas conscients des méthodes et s’ils n’imposent pas des méthodes qui leur permettent d’effacer leurs traces ou d’empêcher qu’il n’y en ait ou de désactiver les puces, s’ils ne font pas cet effort….
Pourquoi la France a-t-elle acquis ce retard dont on parlait tout à l’heure, plus que les Anglais ou les Allemands ? Pourquoi infiniment plus que les Scandinaves ? Cela a été expliqué merveilleusement bien par un sénateur brillantissime qui a écrit un rapport en 1996 « Les pyramides du pouvoir au réseau de savoir ». Je vous invite à le lire consciencieusement. C’est un grand travail qui explique que tout cela est lié à notre culture et en particulier à notre rapport à l’autorité formé historiquement sur des siècles et qui fait qu’en France et dans le pays latin, on a un rapport à l’autorité qui est quasiment un rapport religieux.
Ce qui veut dire que là où dans d’autres pays, l’échange d’informations correspond à la manifestation naturelle du pouvoir, en France, c’est la rétention d’informations qui correspond à l’exercice naturel du pouvoir. C’est là où notre problème se situe.
Si (? inaudible) ces racines culturelles, nous n’évoluerons jamais de façon déterminée vers cette société de l’information, de la connaissance.
Qu’il faille effectivement d’autres choses et qu’il faille impliquer les citoyens dans la définition et dans l’évolution des services, le fait de participer à l’élaboration des contenus de manière collective, c’était le principe même de la préconisation que je faisais quand j’étais il y a quatre ans au Ministère de l’Education.
L’un des points sur lequel nous allons, en collaboration étroite avec le Ministère de l’Education, redévelopper toute une série de projets, ce sont justement ces projets de proximité que j’avais eu l’occasion de prôner il y a quatre ans dans le rapport qui s’appelait le projet proxima.
C’est l’un des éléments clés, cela a été validé et ce sera mis en œuvre le mois prochain. Ce sera le thème central de la prochaine fête de l’internet qui aura lieu en mai.
Il n’y a pas d’opposition idéologique.
Je termine juste en disant que l’influence positive ou négative de l’internet sur le vote, par exemple, est très controversée. Certains disent que la caisse de résonance que crée la ( ? inaudible) ne convainc que le convaincu, ne radicalise que les gens qui étaient déjà aptes à… Je ne suis pas un spécialiste de la démocratie électronique, de l’impact, à Sciences Po, ils disent que le taux de switch est très marginal.
Les gens qui vont vers l’information sur internet sont une toute petite minorité. Les gens qui font autre chose que des démarches purement utilitaires sur internet sont une toute petite minorité, et que dans cette petite minorité, les gens qui lisent de la politique sont encore plus une minorité, et ceux qui ont envie de participer aux débats sont une infime minorité.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- On remercie Bernard Benhamou d’avoir, au dernier moment, pu venir s’associer à nos travaux.

Mme Valérie PEUGEOT.- Tu parlais de culture, j’ai envie d’ajouter de culture politique.
Sur cette question de liberté publique, aujourd’hui, contrairement à nos traditions françaises, on est dans une logique où on laisse le secteur s’autoréguler. Sur ces questions, on a aujourd’hui des instances qui sont consultatives, qui n’ont pas de pouvoir coercitif ou à la marge, et quand on se félicite parce que Google dit : ne vous inquiétez pas, nous avons bien conscience de ces questions de liberté publique, on va autoréguler nous-mêmes le secteur, pour moi, cela rejoint la question de la gouvernance.
On a besoin aussi de penser la gouvernance des libertés publiques à l’échelle planétaire et pas seulement la gouvernance de l’infrastructure.

M. Bernard BENHAMOU.- Sur cette dernière phrase, je suis entièrement d’accord.
Pour avoir bien fréquenté les Nations Unies, je peux vous assurer d’une chose, c’est que l’image des Nations Unies comme démocratiques, c’est un leurre dangereux. Quand vous êtes dans un système où c’est un Etat un vote et que vous avez 185 Etats dont une grande majorité de dictatures, je peux vous assurer que ce ne sont pas les systèmes les plus démocratiques qui gagnent.
Deuxièmement, il faut, avec un noyau dur de pays démocratiques, imposer un minimum de standard au niveau international, en particulier sur l’internet du futur qui sera notre préoccupation à la délégation pour les mois qui viennent puisqu’on organise une conférence européenne en octobre prochain à Nice.
Sur le fait que l’on soit hors de la régulation pour l’industrie, non.
Que la régulation ne soit pas toujours assez précise, qu’elle ne soit pas assez réactive, que le juriste et le politique français soient en général très en retrait sur les questions technologiques avec une maîtrise dans ces domaines qui est parmi, malheureusement, les plus basses de l’ensemble des pays européens, c’est un fait.
Les hommes et les femmes politiques de haut niveau, maîtrisant ces technologies, se comptent sur les doigts d’une main en France ; je le dis avec d’autant plus de tranquillité que je suis au Ministère de la Recherche qui est dirigée par une personne qui a, là-dessus, une connaissance pointue, à savoir Mme Valérie Pécresse. Pour beaucoup, ces débats demandent une technicité que les députés n’ont pas eu envie d’acquérir, que les hommes politiques en général n’ont pas eu envie d’acquérir. Il est plus simple de réfléchir sur des questions philosophiques sur la bio étique, sur le clonage, sur la filiation, que sur les mécanismes d’architecture.
Nous y baignons depuis toujours, mais pour ceux qui n’y baignent pas, c’est une forme intellectuelle qui n’est pas neutre.
Je considère qu’en France, on a un obstacle culturel et historique et qu’on a une classe politique qui, comme je vous le disais tout à l’heure, considère que ce sont de basses questions d’intendance.

Un intervenant.- (… inaudible…) Y compris la réponse que vous avez donnée tout à l’heure sur Facebook ; c’est bien dans des systèmes de régulation qu’on arrive à éviter des usages illicites, alors que dire qu’on va vers le silence des puces, je n’y crois pas…

M. Bernard BENHAMOU.- Vous avez tort.

L’intervenant.- J’ai le sentiment que la technique est envahissante. Il faut que face à cet envahissement qui me semble quasiment impossible à éviter, il faut que nous….

M. Bernard BENHAMOU.- Trois choses et ce sera vraiment ma conclusion :
Lorsqu’il est question de la réaction par rapport au réseau, le triptyque repose sur trois pieds : l’éducation (sensibilisation), l’encadrement juridique et l’action technologique. Si vous enlevez des trois pieds, vous tombez.
C’est là où je considère qu’on ne peut pas être actif uniquement par l’encadrement légal.
Un ami, conseiller actuel d’un certain Barak Obama, a écrit cela mieux que je ne pouvais le dire : le code informatique crée du droit, code is law. Cette architecture que crée le code dans nos sociétés doit relever du politique.
Cette phrase résume tout. Si nous n’agissons pas sur le code technique, nous n’existons pas dans les réseaux. Si nous n’agissons pas sur l’éduction, nous n’existons pas, si nous n’agissons pas sur les codes juridiques d’encadrement, nous n’existons pas non plus.

Mme Valérie PEUGEOT.- En tant que citoyens, si nous agissons aussi dans l’organisation de notre propre expertise et de nos propres résistances, nous avons besoin collectivement de penser ces questions, de se les approprier, de ne pas les laisser aux experts.
Bien sûr, c’est un vrai travail, bien sûr, il y a un vrai temps d’appropriation qui, parfois, sur certaines questions de propriété intellectuelle, est vraiment difficile, mais nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de faire cette appropriation cognitive et que des associations dont le cœur d’activité n’est absolument pas la technologie viennent sur ces terrains-là.
C’est vraiment une question fondamentale, d’autant plus qu’on parle de TIC, de web, mais on a devant nous d’autres générations technologiques qui nous attendent, je pense aux nano technologies, je pense à la rencontre entre les Nano-Bio-Info Technologies ; tout cela va faire surgir de vraies nouvelles questions de responsabilité collective que nous avons besoin de réfléchir ensemble.
Plusieurs associations françaises et internationales sont en train de préparer une rencontre entre les scientifiques, les acteurs de la technologie et les mouvements citoyens et sociaux de manière à essayer de faire prendre cette « mayonnaise » de réflexion collective sur cette maîtrise de notre futur technologique.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- Merci à vous trois.
Le triptyque de la dernière intervention est très important. Dans les années 70, pour avoir participé à des débats sur la technologie nouvelle, l’informatisation de la société, etc., une des conclusions que j’avais en tant que responsable syndical à l’époque est qu’il n’y a pas de fatalisme technologique, mais il y a besoin d’intervenir sur la technologie.
J’ai entendu cela.
Merci.

Fin des travaux.

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