Les femmes et la direction des associations en France
Publié par L’équipe Fonda le 27 juillet 2012

Les femmes et la direction des associations en France

par Muriel Tabariés, sociologua

paru dans La tribune fonda n° 200, Regards croisés, décembre 2009

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Introduction

Les inégalités concernant la place des femmes dans le monde associatif, et plus particulièrement dans les postes dirigeants, sont un phénomène peu analysé, par rapport à celles existant dans le monde du travail ou de la politique. Or, il s’agit d’un problème de démocratie, car l’association, qui revendique un fonctionnement démocratique, est souvent le relais de la participation citoyenne à l’élaboration des politiques publiques ; et il s’agit aussi d’une demande de la part des plus hautes instances, en particulier de la Commission européenne, qui incite les chercheurs à produire des statistiques sexuées, quasiment inexistantes dans le domaine du pouvoir.

L’étude des inégalités dans les différents champs sociaux entre hommes et femmes permet de mettre en évidence les décalages entre les droits formels et les droits réels et de questionner le fonctionnement même de nos sociétés. Ces inégalités renvoient aux rôles et statuts des uns et des autres, qui malgré des évolutions considérables sont toujours relativement différenciés. Les analyser dans un champ social permet de repenser le fonctionnement même de ce champ, qui n’apparaît plus comme un fonctionnement neutre, mais pour ce qu’il est, c’est-à-dire un fonctionnement sexué, et de mieux comprendre entre autres comment on pourrait faire évoluer les choses. Les politiques mises en œuvre à cette fin s’appuient essentiellement sur la parité en politique et la mixité dans le domaine social.

Un salariat associatif essentiellement féminin, mais peu de femmes parmi les dirigeants et surtout parmi les présidents

Si les femmes représentent la grande majorité de l’emploi associatif (70 % selon les données Unedic, alors qu’elles représentent 46 % de la population active), du fait du caractère tertiaire de cet emploi, des fonctions exercées (éduquer, accueillir, soigner, nourrir…) et des champs d’activité « traditionnellement féminins » et du fait aussi de son caractère occasionnel et souvent précaire, elles sont moins souvent adhérentes que les hommes et encore moins souvent bénévoles selon les statistiques de l’Insee (2002). Par ailleurs, les compétences mises au service du bénévolat par les hommes sont plus souvent des qualifications techniques (comptables, scientifiques, juridiques, managériales) tandis que les femmes font plutôt montre de compétences de communication, de rédaction et d’enseignement1, ce qui traduit à la fois des différences de formation et une division sexuée des tâches toujours à l’œuvre dans le monde du travail.

Cependant, la participation et le bénévolat des femmes augmentent depuis une vingtaine d’années, du fait de l’augmentation du nombre de femmes actives et diplômées, dont les taux de bénévolat sont identiques à ceux des hommes, du recul des bastions masculins et de la montée de « l’intérêt individuel » dans les pratiques associatives, qui concerne plus les femmes.

En ce qui concerne les dirigeants, et en particulier les trois premiers (président, trésorier, secrétaire), notre dernière enquête2 montre que 31 % des présidents sont des femmes, 42 % des trésoriers et 57 % des secrétaires. Si les femmes sont majoritaires dans les postes de secrétaires, c’est parce qu’il s’agit d’une fonction à profil variable, soit proche d’un secrétariat classique, soit celle de responsable assurant la permanence du fonctionnement du bureau ou du conseil d’administration. En revanche les postes de trésoriers demandent souvent plus de qualification technique et de responsabilité, c’est une fonction de gestion où traditionnellement les femmes sont peu nombreuses. Enfin, le poste de président est le seul qui soit vraiment décisionnaire, car souvent son avis l’emporte sur celui des autres membres du bureau ; de plus le président est pénalement et civilement responsable. Ainsi, la hiérarchie des fonctions semble fonctionner aussi sur le modèle de la division sexuée du travail. Les principaux freins à l’accès des femmes aux fonctions de dirigeants dans les associations ont été mis en évidence par l’association Retravailler (2003) : freins sociaux et culturels (moindre disponibilité des femmes, représentation stéréotypée des rôles féminins et masculins, sentiment d’incompétence plus fréquent chez les femmes), et freins internes à l’organisation : existence de nombreuses réunions tardives et failles du fonctionnement démocratique (cumul des mandats, non limitation du renouvellement des mandats, système de cooptation).

Une présence forte des femmes dans les secteurs tels que l’action sociale, l’humanitaire et la santé

Les secteurs où l’on trouve le plus de présidentes sont ceux de l’action sociale et de l’humanitaire (47 % de présidentes), puis le secteur sanitaire (44 %), qui constituent le domaine traditionnel d’activité des femmes. Comme ces associations du secteur sanitaire et social sont de loin les plus grandes associations en termes de budget et de nombre de salariés, l’on voit que la taille de l’association n’est pas un obstacle à la prise de responsabilité des femmes, même si les plus grandes d’entre elles restent plus souvent dirigées par des hommes. On trouve ensuite les secteurs des loisirs, de la culture et de l’éducation.

En revanche, les femmes sont très minoritaires parmi les présidents des associations de chasse et de pêche (3 %), sportives (17 %), malgré les décrets pris en 2002 et 2004 sur la représentation des femmes dans les instances dirigeantes du sport, et de défense des droits (20 %). Les bastions masculins sont donc le sport et la défense des causes et des intérêts (les associations que nous appelons « militantes »). De plus le rayon d’action des associations dirigées par des femmes est plus souvent limité au quartier ou à la commune, elles sont plus souvent hébergées par la mairie et adhèrent moins souvent à des fédérations.

Nous observons par ailleurs que près d’un bureau (le bureau est ici le président, plus le trésorier plus le secrétaire) sur deux présidé par une femme est non mixte, c’est-à-dire composée uniquement de femmes (contre 39 % des bureaux présidés par un homme), ce qui indique une plus forte propension des femmes à se coopter entre elles, surtout dans les associations récentes. On peut considérer que cette modalité de gouvernance favorise l’accès des femmes à la présidence, même si elle tend à les confiner dans certains secteurs, et qu’elle est recherchée pour cette raison même. En effet, la présence dans ce type de bureaux de catégories mal représentées en général, comme les inactives, les employées, les chômeuses, les jeunes, laisse à penser que l’un des moyens pour accéder aux responsabilités associatives est de créer son association entre femmes, du fait entre autres de leur moindre confiance en elles. La longévité des présidents à leur poste, l’existence de cumul des mandats et de réseaux propres aux hommes, comme dans le monde professionnel ou politique, ajoutées au partage des tâches dans la famille qui pèse aussi sur la vie professionnelle des femmes, constituent des obstacles majeurs à leur accession aux fonctions de pouvoir dans les associations.

La montée des femmes dirigeantes dans les associations : évolutions structurelles,
évolutions sociétales

Nous pouvons approcher l’évolution dans le temps des différents secteurs associatifs, grâce à la date de création de l’association. Les associations culturelles, d’éducation, de défense des intérêts économiques et militantes voient leur part s’accroître avec la jeunesse de l’association, tandis que trois autres types voient leur part diminuer : les sports, les loisirs, la chasse et la pêche. Ces évolutions sont à la fois favorables et défavorables aux femmes, puisque deux des secteurs en croissance sont plutôt féminins (la culture et l’éducation) tandis que deux sont plutôt masculins (la défense des droits et des causes et des intérêts économiques). Idem pour les secteurs en perte de vitesse. Quant aux secteurs les plus féminisés, ils ne voient pas augmenter leur part. Il est donc difficile de se prononcer sur la question d’une évolution structurelle favorable aux femmes (Muriel Tabariés, Viviane Tchernonog, 2007).

Par ailleurs, on constate une féminisation progressive des présidences dans les associations les plus « masculines » (sportives, militantes, défense d’intérêts économiques) selon la date de création et une évolution moins nette dans les associations les plus féminines, dont le taux de féminisation, déjà très élevé dans les années 60 et 70, peut baisser ou stagner pour les plus récentes. En tout cas, plus l’association est récente, plus le pourcentage de présidentes est élevé, ce qui tend à montrer que les jeunes associations ont tendance à s’ouvrir aux femmes, ou que les femmes sont plus souvent créatrices des jeunes associations, ce que l’on peut déduire de la croissance du taux de présidentes fondatrices dans les associations créées après 2000 par rapport à celles créées dans les années 90. Ainsi, on peut penser que les femmes, de par leur participation accrue à la vie associative, tendent à accéder plus facilement aux postes dirigeants, en particulier dans les jeunes associations, et surtout en créant elles-mêmes leurs associations.

D’autres évolutions sociétales sont visibles, à travers l’augmentation de la mixité sociale selon l’âge des associations : les associations les plus récentes sont plus souvent dirigées par des employés (profession majoritairement féminine) et secondairement par des professions libérales, des inactifs et des étudiants, ainsi que par des chômeurs. Ces catégories voient croître leur proportion dans les associations créées depuis les années 70, tandis que d’autres voient diminuer leur proportion : les cadres moyens et supérieurs, les enseignants, les ouvriers et les agriculteurs. Ce phénomène concernant à la fois les hommes et les femmes, l’on assiste ainsi à une ouverture des fonctions de président à des catégories plus variées dans les associations les plus récentes, à une exception près : les ouvriers sont exclus de ce mouvement d’évolution. Cette ouverture est corroborée par l’âge des présidents, qui diminue avec la jeunesse de l’association. Ainsi, 44 % des associations créées avant 1960 ont un président de plus de 65 ans, ce qui n’est le cas que pour 19 % de celles créées après 2000. L’ancienneté des présidents hommes, en moyenne plus longue que celle des présidentes, reflète particulièrement cette absence de renouvellement dans les plus anciennes associations.

Des trajectoires plus longues au sein de l’association ou de la vie associative

La volonté d’engagement et la sensibilité au projet associatif sont les deux premières motivations des présidents ex aequo, mais les femmes sont plus souvent motivées par le prolongement professionnel et par des personnes proches que les hommes, qui eux citent plus souvent la volonté d’engagement. Les présidentes apparaissent aussi avoir été plus souvent bénévoles et usagères, moins souvent fondatrices (sauf dans les associations les plus récentes) et plus souvent salariées que les hommes, ce que l’on peut interpréter comme un moindre volontarisme ou comme une obligation plus forte de faire ses preuves au sein de l’association, et donc une trajectoire plus longue.

Conclusion

L’évolution de l’accès des femmes aux postes dirigeants des associations suit l’évolution sociétale générale qui voit aussi s’ouvrir ces fonctions à de nouvelles catégories socio-professionnelles, d’âge, d’activité, parallèlement à l’augmentation de leur participation associative. Leur accès reste cependant difficile et c’est souvent grâce à la création de nouvelles associations et à des structures dirigeantes non mixtes qu’elles arrivent à s’exprimer.

La problématique de l’accès au pouvoir des femmes dans les associations rejoint celle de l’accès au politique, dans la mesure où une part importante de l’activité des associations s’exerce aussi dans le champ politique (défense des droits civiques ou sociaux et participation à la réalisation des politiques publiques). Du reste, c’est justement parce qu’elles étaient exclues du champ politique, que les femmes ont investi le secteur associatif, en particulier au début du XXe siècle, afin d’une part de s’organiser pour revendiquer leurs droits civils et politiques et d’autre part de contribuer à la naissance de l’état-Providence. C’est ainsi que l’accès aux responsabilités pour les femmes dans le monde associatif peut être considéré également comme significatif de leur accession au politique, surtout si l’on sait que beaucoup d’élus politiques, en particulier au niveau local, sont issus du monde associatif, qui constitue ainsi une sorte de vivier pour les fonctions électives.

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