Les associations dans le dialogue civil
Publié par L’équipe Fonda le 20 août 2014

Les associations dans le dialogue civil

Questions à Luc Ferry, philosophe

paru dans La tribune fonda n° 207, février 2011

(Article à télécharger en fin de page)

Luc Ferry, président du Conseil d’analyse de la société, a remis au ministre de la Jeunesse et des Solidarités actives le rapport La représentation des associations dans le dialogue civil en septembre 2010.

La rédaction : La question de la représentation associative se pose aujourd’hui avec une acuité particulière. à votre avis, pourquoi ?

Luc Ferry : Le projet de l’éducation populaire laïque ou de ses variantes d’inspiration confessionnelle a contribué, depuis des décennies, à donner un cadre et un sens d’ensemble aux efforts que déployaient, et continuent de déployer, les associations pour répondre à tout un éventail de besoins auxquels ni les pouvoirs publics, ni les entreprises privées n’étaient en mesure d’apporter une réponse appropriée. Mais il est aujourd’hui amené à évoluer sous l’effet d’un double défi, interne et externe : de l’intérieur, il est poussé à se renouveler en raison même de sa réussite, qui fait que ses objectifs initiaux sont pour une bonne part atteints, quand ils ne sont pas repris à leur compte par l’État, les collectivités territoriales, voire, dans certains cas, par des initiatives privées ; de l’extérieur, il est appelé à prendre en compte des attentes jusque là ignorées auxquelles il doit désormais s’ouvrir, d’autant que ces attentes ont fait naître de nouvelles pratiques associatives, entre autres dans les domaines de l’insertion sociale et professionnelle, de l’aide aux patients, de la culture ou de l’environnement. à mesure que le monde associatif se diversifie, la question de la redéfinition des critères de représentativité et des modes de désignation qui doivent légitimer le choix de ses représentants devient donc plus urgente et plus complexe, moins immédiatement consensuelle aussi.

Mais il faut s’arrêter un instant sur les causes profondes de ces changements, si l’on veut en prendre la véritable mesure et apporter des réponses efficaces au problème de la représentation du monde associatif. Ils sont, en effet, symptomatiques d’une mutation plus générale du lien social, liée notamment au recul des valeurs collectives traditionnelles, des « grands récits » moraux, idéologiques ou nationaux, sous l’effet de la « déconstruction » des héritages qui marque notre culture comme nos mœurs : la mondialisation accélère spectaculairement cette tendance, de manière d’ailleurs paradoxale si l’on songe que les artistes ou les « bohèmes » qui ont initié ce mouvement de désacralisation des idéaux collectifs voulaient libérer l’individu des contraintes du marché et des conventions grégaires ! L’histoire récente nous montre pourtant que cette apparente antinomie cache une puissante convergence : pour que le renouvellement incessant des valeurs de la mode et de la consommation triomphe au bénéfice de ceux qui lancent sans trêve de nouveaux produits, il faut, en effet, que les idéaux traditionnels de la morale, du patriotisme, de la religion ne leur fassent plus obstacle et leur cèdent le premier rôle dans la structuration de la vie, tant individuelle que collective. Dans ce contexte, les motivations, le rôle et les formes de l’engagement associatif se recomposent, mettant davantage l’accent que par le passé sur les aspirations individuelles et des besoins particuliers, tandis que la visée sociale d’ensemble dans laquelle ils pourraient s’inscrire tend à n’être plus qu’un idéal régulateur.

Pour forcer le trait, on pourrait dire que l’on va, désormais et le plus souvent, du particulier au général, là où l’on préférait jadis partir d’un idéal social général pour l’appliquer à la solution de problèmes particuliers. à la conception sacrificielle du service rendu à la collectivité se substitue, dès lors, l’aspiration à des modes de générosité moins impersonnels, plus proches des besoins spécifiques de ceux que l’on aide mais aussi du désir d’épanouissement de ceux qui s’engagent. Les valeurs privées deviennent ainsi la source des enjeux publics, des attentes sociétales, des débats sur l’action collective. On voit bien la part croissante, dans les thèmes politiques plébiscités par l’opinion, des questions d’éducation et de formation, de santé, d’aide à l’autonomie des personnes dépendantes, au côté des attentes liées à la protection sociale ou à l’accès à des emplois aussi gratifiants que possible : c’est évidemment les chances dont chacun devrait disposer pour « se réaliser » au mieux qui sont au cœur de ces préoccupations et qui refondent maintenant, en dernière instance, la place que nous donnons encore aux idéaux plus collectifs que l’on privilégiait jadis.

La difficulté principale que rencontrent ici nos démocraties est de parvenir, justement, à transposer, sous forme de finalités publiques et d’idéaux partagés, ces aspirations particulières, individuelles, privées. D’où, soit dit en passant, le divorce croissant entre le discours politique standard, qui reprend volontiers les représentations traditionnelles des enjeux politiques (nationaux, sociaux, etc.), et les attentes de l’opinion ou même l’action effective des gouvernements. Face à ce défi, comme nous le soulignons dans notre rapport, les associations ont à nouveau un rôle crucial à jouer : elles sont en première ligne pour cristalliser, dans le débat public, des attentes encore mal cernées ou exclues des préoccupations collectives, et pour expérimenter des réponses adaptées à ces besoins inédits. Elles contribuent ainsi à extraire de la multiplicité confuse des aspirations individuelles des enjeux de société plus visibles. Sur ce plan, elle remplissent une fonction irremplaçable pour tirer des espoirs ou idéaux individuels des projets sociaux identifiés, au regard desquels les responsables politiques de tout bord peuvent alors prendre position et faire des propositions.

Certes, les mouvements associatifs ont toujours été des intermédiaires actifs entre les familles et les politiques, repérant dans cette interface des besoins trop négligés et y apportant des réponses concrètes. Mais alors que ces mouvements s’étaient longtemps appuyés sur des visions globales de la société, largement partagées par les organisations politiques les plus proches de leurs sensibilités respectives, les pratiques associatives qui émergent depuis une trentaine d’années se développent plutôt autour de problèmes ciblés, sans référence claire à un projet social de portée générale. Cela explique le mal qu’éprouvent ces nouvelles associations à s’inscrire dans une mouvance plus large ou à rejoindre des fédérations au sein desquelles elles pourraient donner davantage d’écho à leur action ou à leurs idéaux. Certaines répugnent même franchement à toute idée de participation à une quelconque coordination, où elles craindraient de noyer leur spécificité. Du coup, la reformulation de leur apport en termes d’objectifs programmatiques au niveau politique devient plus lente et problématique. Dans ces conditions, on comprend qu’il soit, à la fois, difficile et indispensable de faire à ces associations d’un nouveau type la place qu’elles méritent dans les instances de représentation du mouvement associatif.

Quels sont les enjeux d’une représentation aussi équitable et efficace que possible des associations pour les pouvoirs publics, pour le monde associatif, pour notre société ?

L.F.  : D’abord, si l’analyse que nous venons d’esquisser est juste, il est plus crucial que jamais pour les pouvoirs publics de bénéficier de l’apport des associations en termes de projets collectifs traduisant les aspirations privées des citoyens : c’est une condition essentielle pour que les individus se reconnaissent mieux dans les initiatives des politiques ou des administrations, un moyen de combler le fossé qui tend à s’instaurer entre les responsables et l’opinion. Ensuite, et c’est plus déterminant encore pour le bon fonctionnement de la société, la possibilité, pour le monde associatif, de faire entendre ses propositions et préoccupations au plus près des besoins nouveaux gagne chaque jour en urgence : car, à l’ère de la mondialisation, en raison directe de sa dynamique dont nous rappelions à l’instant quelques traits saillants, on observe un accroissement notoire des actions associatives destinées à répondre à des attentes que l’intervention directe de l’État ne suffit pas à prendre en charge mais que l’initiative individuelle ne peut non plus satisfaire.

En quoi la représentation associative est-elle insatisfaisante aujourd’hui, au niveau tant national que local ?

Même si notre rapport pointe des manques ou des déséquilibres qui justifient les propositions nouvelles que nous avançons, il ne sous-estime pas les efforts qui ont été faits par le monde associatif pour se coordonner et faire entendre sa voix, que ce soit au sein de coordinations et de fédérations qui lui sont propres ou dans le cadre de structures rattachées aux pouvoirs publics. Il se trouve simplement que l’évolution des choses appelle à cet égard des compléments, des infléchissements, des approfondissements. Tous les acteurs en conviennent, d’ailleurs, et ce n’est pas un hasard si les instances où s’incarne la représentation du monde associatif connaissent en ce moment de notables réformes, preuve d’une prise de conscience des mutations en cours, des problèmes qu’elles posent, des promesses dont elles sont porteuses.

Il faut, tant au niveau local qu’au niveau national, faire entrer dans le jeu les courants associatifs de qualité qui en sont encore, de facto, exclus ou qui s’y trouvent marginalisés : il n’est pas rare en effet, nous avons été surpris de le constater, que des dirigeants d’associations affirment ne pas se reconnaître dans l’action de grandes coordinations ou d’instances officielles dont ils sont pourtant, formellement au moins, membres ! On doit aussi rechercher un surcroît d’efficacité dans la synergie entre le monde associatif et les pouvoirs publics : pour cela, il convient sans doute de mieux distinguer entre le traitement des problèmes légaux, réglementaires ou techniques, d’une part, et l’expression des propositions sociales, voire politiques, dont les associations sont porteuses. C’est le sens, notamment, de la réforme qui doit aboutir à la mise en place d’un Haut Conseil de la vie associative ou de l’élargissement de la représentation des associations au Conseil économique, social et environnemental (Cese).

Mais nous suggérons d’autres initiatives visant à renforcer la liaison entre les associations et les pouvoirs publics, afin de mieux répondre aux défis que j’évoquais au début de cet entretien. Au niveau local, les situations sont très contrastées selon les régions, les départements, les territoires : nous avons cherché à en comprendre les raisons, de manière à dégager les façons de faire les plus efficaces en la matière ; c’est sur cette base que nous avons pu formuler nos propositions qui s’inspirent, pour une part, d’exemples observés sur le terrain, auxquels nous nous sommes efforcés de donner une forme généralisable. Nous avons privilégié tout ce qui nous semblait de nature à motiver la participation des associations les plus variées, à renforcer le dialogue de celles-ci avec les pouvoirs publics, à intensifier les échanges entre l’échelon local, le niveau national et l’ouverture européenne ou internationale. L’ensemble devrait permettre à une nouvelle génération de représentants talentueux du monde associatif d’acquérir progressivement l’expérience, les connaissances et l’autorité qui justifieront qu’ils prennent place à côté de ceux qui remplissent aujourd’hui ce rôle.

Quels sont les critères de représentativité des associations qui sont apparus les plus pertinents dans le cadre de votre étude ?

L.F. : Le simple bon sens invite à s’assurer que le choix des représentants du monde associatif, au sein des diverses instances où ils sont appelés à s’exprimer, couvre, autant que possible, les principaux champs d’activité des associations (éducation, santé, logement, etc.), les grands modes de fonctionnement qu’elles peuvent adopter (taille, financement, place du salariat ou du bénévolat), la nature des services rendus et le type de public concerné. Plusieurs classements sont disponibles, par exemple ceux du Cnva ou de Viviane Tchernogog : celle-ci propose, notamment, un tableau distinguant sept secteurs d’activités, qui fournit un cadre simple à utiliser. Elle montre aussi, de façon très suggestive, qu’en s’en tenant à la seule logique d’action et de fonctionnement des associations, on obtient une répartition en trois catégories seulement, qui a l’avantage d’être fortement corrélée à plusieurs autres traits distinctifs de ces structures.

Mais quels que soient les critères retenus, aucune grille ne sera jamais exhaustive ni, partant, indiscutable. C’est pourquoi cette approche n’est à nos yeux qu’une première étape indispensable pour assurer un équilibre minimum de la représentation : elle doit être complétée par la mise en place de structures capables de susciter, au sein même des associations qui restent aujourd’hui en marge, le désir de participer plus activement au dialogue civil et aux instances qui le favorisent.

Vous proposez de mettre en place des Conseils régionaux des associations : quel rôle auraient-ils et quelle serait leur composition ?

L.F. : Le seul moyen de s’assurer que toute association, quelle qu’en soit la nature, aura la possibilité de participer activement au système de représentation du monde associatif, pourvu que ses représentants soient porteurs de propositions convaincantes, c’est d’instaurer une procédure élective. Afin de rester au plus près du terrain sans pour autant multiplier les lieux de débat, nous proposons que toutes les associations de chaque département élisent, au sein de collèges électoraux correspondant aux principaux secteurs d’interventions des associations, leurs représentant au Conseil des associations de leur région. Celui-ci devrait être consulté par le préfet et par le conseil régional sur les mesures qui touchent les associations, tout en constituant un lieu d’échanges, d’organisation de formations, de propositions. Une première expérience allant dans ce sens se développe avec succès de puis trois ans dans les Côtes-d’Armor, preuve que le projet n’a rien d’utopique : ce qui est réel est possible !

Quelles propositions faites-vous pour améliorer la représentation associative au niveau national ?

L.F. : à côté des critères de représentativité plus explicites pour le choix des membres du Haut conseil ou du Cese et du recours éventuel à des procédures de nomination s’inspirant de celle qui prévaut pour le Conseil constitutionnel, nous considérons qu’il serait souhaitable que la majorité des membres de la Conférence nationale de la vie associative soient élus par les Conseils régionaux de la vie associative. La Conférence nationale devrait se tenir tous les deux ans et nommer un bureau de quelques membres chargés, dans l’intervalle, de suivre la mise en œuvre des mesures et de porter les orientations issues de ce moment fort de la vie associative.

En quoi les mutations que connaît le monde associatif sont-elles à la fois « un défi et une chance » selon vous ?

L.F. : Ces mutations constituent « un défi » parce qu’elles induisent un éclatement sans précédent des pratiques et des valeurs dont se réclament les associations, donc un risque de confusion, voire de dilution de l’apport du monde associatif au dialogue civil. Mais elles sont également « une chance », parce que cet éclatement même nous oblige à trouver la perspective inédite à partir de laquelle l’unité et le sens profond de la vie associative contemporaine redeviendra clair. Compte tenu de ce que nous avons dit du rôle central des associations dans la cristallisation des valeurs et des projets collectifs au sein des sociétés à l’ère de la mondialisation, c’est un enjeu crucial pour l’avenir.

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