Les aspirations des nouveaux bénévoles et leurs répercussions sur les associations

compte rendu du séminaire de la Fonda dans le cadre du cycle "Les conditions de l’engagement citoyen dans les associations" in La tribune fonda n° 171 - février 2005

1 - Nouveaux bénévoles et évolutions du projet associatif

Ouverture du projet et du mouvement : questions et tensions

De la capacité dévolution et d’ouvertures des associations

2 - Le réseau comme nouveau mode d’organisation

Les nouveaux réseaux de jeunes alter-mondialistes

Les attentes des jeunes et la démocratie interne

La place et la parole des femmes

3 - Quels engagements aujourd’hui ?

4 - Trois expériences associatives et autant de trajectoires de bénévoles

Les amis de la Bienvenue : des engagements divers et une charte

Le Mouvement rural de jeunesse chrétienne ou une proposition d’escalier

Passerelles et compétences ou des professionnels au service des associations

Des expériences en débat

Conclusions du séminaire

L’engagement citoyen à l’heure de formes nouvelles de projet et de fonctionnement des associations (perspectives et propositions en conclusion des trois séminaires)

Les associations sont confrontées à une grande hétérogénéité des candidats bénévoles qui recherchent une insertion sociale, un milieu amical, le prolongement de fonctions professionnelles, une voie vers une insertion professionnelle, un engagement pour une cause etc. Parmi les nouveaux bénévoles, beaucoup n’adhèrent pas systématiquement au projet et au fonctionnement de l’association, mais poursuivent un projet personnel à travers leur engagement. Ils désirent s’investir de manière ponctuelle et précise sur des activités identifiées. Ils ont le souci de mesurer l’effet de leur action et recherchent d’autres modes d’organisation et de fonctionnement.

Tenu le 17 janvier 2004, ce troisième et dernier séminaire a réuni soixante-cinq participants autour d’interventions de sociologues et de témoignages d’acteurs associatifs. Ils ont débattu des questions suivantes : comment les nouveaux fonctionnements associatifs interrogent-ils les associations plus classiques ? Comment faire cohabiter des aspirations de bénévoles très différentes ? Comment recruter et gérer ces bénévoles ? Que faire des candidats sans compétence perceptible ou en difficulté ? Commet faire évoluer le projet associatif dans l’accueil de nouveaux engagés ? Quels sont les nouveaux modes d’organisation ?

Les membres du comité d’études et de liaison de la fonda « Engagement citoyen » ont pris le parti de ne pas produire des actes rendant compte intégralement du séminaire, mais d’essayer de dégager des lignes de force.

« L’engagement et les formes qu’il revêt aujourd’hui préoccupent beaucoup les associations, dans la mesure où l’engagement constitue un des fondements de la démocratie. Par ailleurs, l’engagement bénévole différencie les associations du secteur marchand, voire du secteur public, sans prétendre pour autant que ces deux secteurs ne mobilisent pas des personnes qui s’engagent. Si l’engagement bénévole apparaît comme la grande spécificité des associations, il est important de s’interroger sur ce qu’il est devenu, sur ses conditions et sur ses limites.

Il semble pertinent de réfléchir sur des questions assez neuves, à savoir les aspirations des nouveaux bénévoles venus s’engager dans les associations, mais aussi les nouvelles formes de groupements et de réseaux qui connaissent un certain succès auprès des nouveaux candidats.

Beaucoup d’associations se plaignent de ne pas avoir de relève ou de rencontrer bien des difficultés pour susciter l’engagement. Les mêmes ou d’autres sont un peu décontenancées par les comportements de nouveaux bénévoles, jeunes ou retraités, qui n’avaient pas pris d’engagement jusqu’alors. Mais, une partie du secteur associatif n’a pas l’air de rencontrer des difficultés pour mobiliser, au point de refuser du monde de temps en temps, en raison de problèmes d’organisation. Ce secteur militant adopte des formes d’organisation et de fonctionnement différentes des formes traditionnelles, il présente un intérêt certain, il peut aussi montrer des limites.

Il semble important d’essayer de comprendre ce que sont les nouveaux bénévoles et les nouvelles formes d’organisation, et quelles peuvent être les répercussions de leur arrivée sur des secteurs associatifs plus classiques. En effet, certaines associations ont essayé de s’ouvrir à ces nouveaux bénévoles : elles l’ont fait avec plus ou moins de bonheur et peuvent témoigner des difficultés rencontrées en ce domaine. Il faut que les associations s’ouvrent et accueillent de nouveaux engagés, mais l’expérience prouve que ce n’est pas si simple.

Faut-il rappeler, comme cela a souvent été dit, que les bénévoles « traditionnels » avaient souvent une culture de base : celle de l’éducation populaire, avec un fondement idéologique fort, religieux ou laïc ou plus proche de la sphère politique. Souvent, ces bénévoles étaient aussi des militants et s’engageaient dans une association précise, au regard de finalités et d’objectifs à poursuivre. Il y avait comme un bréviaire du militant : il fallait concourir à l’objectif commun, même si l’on devait mettre en veilleuse son projet personnel. Aujourd’hui, les associations sont décontenancées devant des nouveaux engagés qui n’arrivent plus forcément avec une référence idéologique et un comportement personnel en rapport, mais avec d’autres exigences et attentes. L’objectif est de déterminer en quoi ces nouveaux comportements peuvent bousculer positivement les associations et leur permettre d’évoluer. Ce travail n’est pas un point d’orgue mais un point de situation, à partir duquel la fonda continuera son travail pour dégager, autant que faire se pourra, des propositions pour les associations et leur bénévolat. »

1 - Nouveaux bénévoles et évolutions du projet associatif

Ouverture du projet et du mouvement : questions et tensions

par Catherine Faucher, responsable du développement, Guides de France

Un projet, développé il y a quelques années au sein du mouvement des Guides de France, illustre bien les tensions que provoque une ouverture à de nouveaux publics. Deux orientations présidèrent à son montage. D’une part, les Guides de France célébraient leurs 75 ans. À cette occasion, les responsables de l’animation du mouvement avaient cherché des projets à proposer aux jeunes : elles estimèrent que les Guides avaient un savoir-faire en matière éducative et d’animation et que ce savoir-faire pouvait être échangé avec d’autres associations du monde, à qui les Guides pourraient ainsi rendre un service. Ainsi, elles imaginèrent, pour les 18-25 ans de l’association, des projets de coopération et de solidarité à travers le monde. C’était une manière parmi d’autres de fêter les 75 ans.

D’autre part, le mouvement avait décidé, dans le cadre d’un plan de développement, de se donner des pistes de recherche et d’invention pour faire des propositions nouvelles et pour inviter de nouvelles jeunes à grandir ou à se former par le guidisme.
Ces deux orientations ont conduit à faire la même proposition à des jeunes hors mouvement qu’à des jeunes du mouvement. L’idée de départ était que, si les jeunes n’attendent pas le mouvement pour élaborer des projets humanitaires à travers le monde, si beaucoup ont le désir de partir, peut-être manquent-ils d’un accompagnement. En conséquence, les Guides ont voulu offrir la possibilité de vivre un projet international et humanitaire, dans le cadre du mouvement. C’était en même temps, pour les responsables du scoutisme, s’offrir un terrain d’observation autour d’une proposition concernant des 18-25 ans. En effet, l’association avait une ultime proposition éducative pour les 18-20 ans, intitulée « Jeunes en marche » ; l’autre proposition ouverte à cette tranche d’âge était d’être responsable, chef ou cheftaine.

Éducation populaire ou projet humanitaire ou solidarité

Le projet a d’abord été présenté à l’association et à sa structure d’animation, en l’occurrence l’équipe nationale. La proposition a immédiatement soulevé un certain nombre de problèmes à l’association elle-même, questionnant son projet, sa structure et sa manière de fonctionner.

La première question posée a été : « Nous avons une proposition éducative pour les 18-20 ans. Si nous en faisons une autre, comment la situer par rapport à celle qui existe déjà, avec son projet, sa pédagogie, son organisation et ses responsables ? » Le nouveau projet bousculait donc la proposition établie pour les 18-20 ans. Il pouvait remettre en cause la pédagogie et la forme de l’animation déjà en place. Ne passait-on pas d’une proposition éducative à une proposition d’accompagnement et de formation de jeunes adultes ? Était-on toujours dans l’éducatif avec les 18-25 ans ?

Le second problème était d’un autre ordre : cette proposition, faite de façon ponctuelle à l’occasion de l’anniversaire, était sur le fond une proposition de solidarité. Or, le mouvement attache beaucoup d’importance à ce terme, car la solidarité sous-entend un échange, de donner et de recevoir. L’association avait mis en place un système de préparation et de conduite des projets internationaux dans cet état d’esprit, avec la volonté de solidarité. Alors que le nouveau projet proposait à des jeunes de vivre un projet humanitaire.

Cet intitulé venait heurter la conception de la solidarité mise en œuvre jusqu’alors. L’humanitaire apparaissait être de l’action, là où la solidarité requérait de la formation et de l’échange. Du coup, le débat portait sur le fait de savoir si le mouvement était là pour proposer de l’humanitaire, alors que jusqu’à présent il offrait de l’éducatif. Comment identifier cette proposition comme n’allant pas à l’encontre de l’idée de la solidarité ? Au-delà de cette tension entre approche humanitaire ou approche solidaire, si les jeunes avaient en premier lieu un désir d’humanitaire, n’était-ce pas à l’association de le transformer en solidarité ?

Encadrement ou réseau de correspondants

Une nouvelle question surgissait : qui allait proposer ce projet à des jeunes hors du mouvement ? L’encadrement habituel s’adressait à ceux qui étaient dans le mouvement. Qui allait donc pouvoir faire cette proposition et ensuite accompagner les jeunes voulant vivre le projet dans le cadre de l’association, au niveau national et au niveau régional ? Pouvait-on s’appuyer sur la structure habituelle ou fallait-il disposer d’un nouveau réseau ? Devait-on faire à d’autres membres du mouvement la proposition de suivre plus particulièrement ce projet ? Pouvait-on créer une nouvelle fonction ? En bref, qui porterait cette proposition et la mettrait en œuvre ? Après débat, la solution trouvée fut un système de réseau, avec des correspondants locaux dépendant d’un staff national.

Enfin, une autre interrogation apparut à propos de l’assurance et des finances. Ces jeunes appartenaient-ils ou non au mouvement ? Quel statut allaient-ils avoir dans l’association ? Seraient-ils des adhérents ou un autre type de membres ? Il s’agissait bien d’un projet limité dans le temps et d’une proposition ponctuelle, sans intention qu’ils deviennent Guides de France. Mais, d’un autre côté, n’avait-on pas l’intention de leur faire vivre un projet dans l’esprit ou avec le savoir-faire des Guides de France ?

Ce questionnement a conduit le mouvement à revoir sa définition traditionnelle de membre. Ce qui intéressait les jeunes, c’était le projet que nous avions mis sur la place publique, ce n’était pas d’appartenir à l’association mais de vivre une proposition faite selon l’esprit du scoutisme, en équipe, avec de la formation et de l’accompagnement. Ceux qui partirent et entrèrent dans le jeu ont immédiatement apprécié l’opération et le fait de la vivre en équipe. La question de devenir membre a donc été posée par rapport au statut et au règlement intérieur. Puisqu’il fallait trouver un statut, a été retenu celui de membre associé, qui n’existait pas. Ce choix était tout à fait ponctuel.

Ainsi, ce projet humanitaire pour des jeunes qui n’étaient pas dans le mouvement des Guides a entraîné interrogations et débat. Les initiateurs ne s’attendaient pas à ce qu’il amène à évaluer autant la capacité de l’association à innover et à faire de nouvelles propositions à des jeunes. Une dizaine d’équipes de trois à cinq jeunes sont parties. Les effets positifs de cette opération se situent plutôt au niveau des questions soulevées et des débats provoqués dans le cadre d’un plan de développement qui passait par ce projet et par d’autres. Il est difficile d’évaluer les effets. Si ce projet a soulevé nombre de questions, a-t-il réellement fait bouger des choses au sein de l’association ?

De la capacité d’évolution et d’ouverture des associations

« Cette expérience montre bien la difficulté de créer du réseau quand on est une association reconnue d’utilité publique, avec l’histoire et les lourdeurs de toute structure installée. La démarche décrite fait allusion au conflit au sein du scoutisme entre le mouvement d’éducation en place et le mouvement de jeunes qui appelait une structure particulière de participation, par exemple en rupture avec le fonctionnement autour de cheftaines. De telles initiatives conduisent à créer quelque chose de nouveau à côté du mouvement ou de l’association, à sortir du mouvement. D’ailleurs, l’histoire des mouvements est faite de telles sorties : les Compagnons de la chanson, les Frères Jacques… »

« Une association âgée de 75 ans comme les Guides de France avait-elle intérêt à s’engager dans un projet culturel qui remettait en cause son identité et son intuition originelle ? D’un autre côté, un mouvement ne gagne-t-il pas à revisiter ses intuitions et son projet de départ, tant sur le fond que sur la forme ? Depuis Baden Powell, si les moyens techniques et pédagogiques ont changé, les besoins et les attentes des jeunes ont également évolué. Par contre, s’il avait à faire face à des résistances, Baden Powell n’était pas en présence du carcan d’obligations légales qui s’impose aujourd’hui aux mouvements d’éducation ; carcan dont on peut se dispenser avec des plus de 18 ans. »

« Cependant, un mouvement peut-il proposer à des individus autre chose que son propre projet et, du coup, ne peut-il pas travailler en partenariat avec un ou plusieurs autres réseaux, confrontant ainsi les projets ? Un mouvement comme les Guides de France représente en quelque sorte une force de frappe qualitative et quantitative. À côté, dans le secteur social, des associations comme le Secours catholique, les Banques alimentaires peuvent avoir des besoins. Il ne s’agit pas que les uns arrivent en prétendant avancer comme cela et pouvoir faire ceci, et que les autres partenaires expriment leurs besoins et leurs exigences. Tout autre chose peut se jouer entre ces associations et mouvements : une confrontation des projets associatifs respectifs qui peut aboutir à des partenariats enrichissants pour les uns et pour les autres. »

« Dans l’expérience tentée par les Guides, est posée une évidente question de rapport de forces symbolique entre une dizaine d’équipes de trois à cinq personnes et tout un mouvement, avec des chances ténues que soit bousculée la tradition. Si, le carcan juridique et administratif est fort et si les associations d’éducation populaire ont à faire face à des contraintes conséquentes, de sécurité par exemple, la culture administrative est largement relayée par les associations elles-mêmes, qu’il s’agisse pour elles d’avoir des comptes en ordre ou d’obtenir des résultats quantifiables. Du coup, l’adhésion au projet associatif peut apparaître comme une priorité secondaire. En tout état de cause, les associations sont devant un problème de capitalisation d’expériences, pour reprendre une formule de Jean-Michel Bloch-Lainé. Aussi bien dans l’évolution du projet associatif des Guides de France que dans les mouvements alter-mondialistes, la question du débouché politique reste entière : comment arriver à ce que les jeunes pèsent davantage dans les institutions ? Si on sait assez bien développer les engagements des jeunes, si moult observations montrent ce qui marche et pourrait être encouragé, on sait beaucoup moins comment capitaliser les nouvelles formes d’engagement. »

« Depuis une quinzaine d’années, nous sommes confrontés à des jeunes et à des moins jeunes qui viennent avec des projets, non pas pour rejoindre notre association et son projet, mais pour mener à bien leur projet avec notre appui. C’est intéressant de partager notre projet associatif, de le discuter avec d’autres et ainsi d’éprouver notre capacité à utiliser notre expérience et nos acquis associatifs, pour aider des personnes à accéder à leur propre projet s’il n’est pas très éloigné du nôtre. Telle est la dynamique à laquelle nous invitent les jeunes, avec un débat sur les modes d’appartenance. Notre propre réseau a du mal à accepter d’associer des jeunes qui proposent des formes d’organisation qu’il craint de ne pouvoir contrôler. C’est un enjeu pour nos associations que d’oser expérimenter des modes d’appartenance progressive à l’association et à ses projets. »

« Lorsqu’une association a déjà un projet et qu’elle n’arrive pas à le faire évoluer de l’intérieur, elle peut chercher des partenaires et imaginer de nouvelles actions. Mais, après plusieurs années, une association n’a-t-elle pas à revisiter son projet, notamment si elle perd des membres ? Chercher des partenaires, que cela signifie-t-il s’il n’y a plus de membres ? Revisiter le projet, ce n’est pas uniquement revoir ses actions et son organisation. Concernant l’identité et l’appartenance, ne convient-il pas maintenant d’envisager des modes d’appartenance progressive, alors que l’on ne raisonnait que par carte de membre et cotisation ? N’a-t-on pas à penser des entrées différentes dans l’association et pourquoi pas, comme dans le projet humanitaire de 1998, une entrée par l’action ? Enfin, ne peut-on concevoir des modalités différentes d’appartenance qui ne se réduisent pas à un seul statut de membre ? »

2 - Le réseau comme nouveau mode d’organisation

Les nouveaux réseaux de jeunes alter-mondialistes

par Caroline Datchary, sociologue

J’ai étudié la constitution de trois réseaux de jeunes alter-mondialistes :

– la coordination nationale Attac Campus, créée en décembre 2002, rassemble les différents comités Attac rattachés à des universités et des grandes écoles ;

– le réseau G8 illégal a été constitué en novembre 2002, à l’occasion du Forum social européen de Florence, avec le but de mobiliser pour le G8 de 2003 à Evian ;

– le réseau Résistance globale, né pendant le Forum social de Porto Alegre, a pour objet la coordination de mouvements de jeunes à l’échelle mondiale.

Les acteurs de ces réseaux sont des jeunes au capital culturel élevé. La constitution de ces trois réseaux a été étudiée au travers de trois variables :

– les sociabilités existant auparavant ou à travers la forme du réseau ;

– les appartenances politiques qui pouvaient préexister à la forme d’engagement dans le réseau, mais aussi des appartenances associatives et syndicales ;

– le poids des événements comme variable plus particulière : les réseaux prennent forme et marchent de pair avec de grands événements qui viennent ponctuer le mouvement alter-mondialiste.

Le fonctionnement des réseaux alter-mondialistes

Présentons le fonctionnement de cette forme de réseau, avant d’essayer de trouver pourquoi il a rencontré un tel engouement. Pour cela, intéressons-nous directement à la phase de stabilisation. Un réseau se crée, se structure, et on ne perçoit son fonctionnement qu’à partir du moment où il se stabilise. La stabilisation est d’autant moins évidente que ces réseaux regroupent des entités hétérogènes, à la fois des individus, des collectifs locaux, mais aussi des organisations. Par exemple, dans le G8 illégal, les personnes qui disent appartenir au réseau sont à la fois des syndicalistes, des associatifs ou de simples individus. Ces entités hétérogènes ne forment pas a priori une identité collective et se constituent grâce au faire ensemble et aux sociabilités créées. La caractéristique la plus marquante du fonctionnement de cette forme de réseau est le fonctionnement au consensus. Trois points importants paraissent devoir être soulignés.

La première caractéristique est le fonctionnement des réseaux sur une logique inverse de celle des organisations politiques traditionnelles. Dans ces dernières, lorsqu’émerge une proposition, il faut fédérer les autres et les convaincre du bien-fondé de celle-ci. Dans le mouvement alter-mondialiste, une proposition est a priori acceptée, puis une opposition est organisée pour que l’initiative n’aboutisse pas. C’est bien une logique inverse de ce qui se passe dans les partis ou les associations.

La deuxième caractéristique est le fonctionnement au consensus qui conduit à l’évacuation des questions idéologiques de fond. Le réseau est constitué d’éléments hétérogènes qui sont loin d’être d’accord entre eux sur tous les points. Pour continuer à faire des choses ensemble, ils évacuent les grandes questions idéologiques et se rapprochent dans le faire ensemble. Lorsque des dissensions apparaissent, il n’est plus temps de s’y arrêter, dans la mesure où une échéance est à tenir. Du coup, ces dissensions sont reléguées au deuxième plan. Les moments réflexifs viennent ensuite, quand l’idée collective s’est un peu structurée.

Le troisième trait de ce fonctionnement au consensus est la mise en avant d’une horizontalité qui me semble rester relativement théorique. En effet, ces mouvements mettent en avant la forme du réseau car ils défendent l’idée d’une organisation avec le moins possible, voire l’absence totale, de hiérarchie. Ces réseaux sont ouverts et n’importe qui peut y venir. Une grande partie du fonctionnement passe par l’utilisation des mails et des forums de discussion sur Internet. Quand on dépouille les messages des listes de discussion et de forums, on s’aperçoit que ce sont toujours les mêmes personnes qui prennent la parole. Même si l’horizontalité est mise en avant, elle a du mal à exister réellement dans les faits. La prise de parole dans l’espace électronique pose les mêmes problèmes que dans une réunion classique : certaines personnes ont davantage de dispositions que d’autres pour s’exprimer. Le constat sur l’horizontalité mérite donc d’être nuancé.

Compte tenu de son fonctionnement, la stabilisation du réseau est toute relative. En effet, la propriété essentielle du réseau est que sa place peut être remise en question car il est ouvert à tous et des organisations politiques ou syndicales peuvent vite en grossir les rangs. Mais, le réseau peut aussi entrer dans des phases de léthargie. Ainsi, dans le réseau Résistance globale, durant l’été 2003, pratiquement plus aucun mail ne circulait : les échanges se faisaient de loin en loin, s’ajoutant à un éloignement géographique. Certains ont été à deux doigts de conclure à la mort du réseau. À l’approche du Forum social européen de Saint-Denis, en novembre 2003, le réseau s’est remis tout d’un coup à marcher : les personnes se sont recontactées puis se sont rencontrées physiquement lors du forum, notamment pour préparer le rassemblement de jeunes de Bombay en janvier 2004. Cette réactivation a complètement invalidé ce qui avait été pronostiqué. En définitive, l’important dans le réseau est son évolution permanente.

Les raisons de l’engouement pour le réseau

Peut-on identifier les raisons de l’engouement pour cette forme du réseau ? Certes, il s’agit de jeunes et il semble qu’il y ait un effet d’âge et de génération.

L’effet d’âge aurait deux raisons. Même si cela peut paraître anecdotique, les jeunes apprécient vraiment ce qui relève du gros événement et la forme du réseau convient à ce type d’événement. Les événements prennent donc une place très importante pour ces réseaux. Mais, peut-être de manière plus incidente, ces jeunes sont aussi à l’âge de la vie où l’on subit de profondes modifications : on n’est pas stabilisé géographiquement, on n’a pas encore de métier et les sociabilités connaissent un profond bouleversement. La forme du réseau et toutes les possibilités qu’elle peut offrir, surtout à l’échelle nationale, correspondent bien à cet âge de la vie où l’on est en profonde mutation.

Est également important l’effet de génération. La génération des 30 à 35 ans témoigne d’une désaffection à l’endroit des formes d’engagement traditionnel et politique. Cela s’explique en partie par un refus du fonctionnement de parti et, parfois, par la montée de l’individualisme. La forme du réseau permet à tous de s’exprimer : quand quelqu’un n’est pas d’accord avec une initiative, il n’a pas besoin de sortir du réseau, il ne s’investit pas dans celle-ci et en attend une autre. Mais il peut y avoir problème lorsqu’il s’agit d’une initiative importante qui engage tout le réseau.

Il faut mentionner l’absence de carte de membre : on dit que l’on est membre du réseau. À la limite, ce qui matérialise l’appartenance, c’est d’aller à des réunions et/ou d’avoir son adresse électronique dans les listes. Cette plasticité serait une des raisons du réel engouement constaté. De plus, dans ces réseaux, le ludique et la convivialité sont très largement revendiqués et plaisent aux jeunes : beaucoup d’entre eux expliquent qu’ils sont sortis des organisations syndicales car les réseaux alter-mondialistes sont plus conviviaux et plus sympathiques.

Le souci de la récupération n’est pas sans inquiéter les membres à l’intérieur des réseaux : contrepartie de l’hétérogénéité des membres, les individus qui se présentent en tant que simples individus sont très méfiants à l’endroit des gens organisés. Des solutions sont mises en œuvre pour éviter la récupération qui est un risque réel. Ainsi, les personnes n’apparaissent pas avec leur appartenance politique ou syndicale. C’est un espace « no logo » où on essaie de parler en tant qu’individu.

Du côté de l’effet de génération, la maîtrise des technologies et des outils contemporains de la communication est une réalité. Pour que ces réseaux fonctionnent, il faut des outils. Ainsi, pour le réseau Résistance globale, à l’échelle du monde, la communication passe par les e-mails, voire le téléphone. Le développement des technologies de la communication offre une seconde explication à l’engouement des jeunes pour ces réseaux alter-mondialistes. On peut parler d’une isomorphie entre le réseau technique et le réseau politique, le réseau concret.

L’observation de ces réseaux depuis 2001 a permis de constater une appropriation collective des techniques nouvelles de l’information et de la communication. Au départ, les e-mails sont maladroits. Puis, au fur et à mesure, on apprend à échanger des e-mails, à communiquer de manière efficace, à prendre des décisions. Des sites Internet sont créés, avec une fonctionnalité qui permet qu’un même site soit créé et alimenté par plusieurs personnes. Cette modalité de fonctionnement convient tout à fait aux réseaux. On observe bien une corrélation entre prise de parole publique et électronique. Ceux qui interviennent le plus sur les sites de discussion sont aussi ceux qui interviennent dans les réunions (à l’exception de quelques personnes qui ne maîtrisent pas la technologie informatique) ; en général, ce sont les militants les plus investis, parmi des alter-mondialistes dont le degré d’engagement est très hétérogène.

Une autre raison, pour expliquer l’engouement des jeunes alter-mondialistes pour la forme du réseau, réside dans l’articulation entre le global et le local. Ce thème est cher aux alter-mondialistes de tous âges. Leur engagement fait entrer en résonance des luttes locales et les articule avec ce qui se passe à l’échelle du monde. Là encore, en reconnaissant l’existence d’entités autonomes qui peuvent être des collectifs locaux, le réseau permet à chaque collectif, voire à chaque individu, de médiatiser ce qu’il est en train de faire et éventuellement de le coordonner avec d’autres. Par exemple, l’organisation de journées d’action globale peut passer par un ensemble de manifestations dans chaque pays ou par des actions de désobéissance programmées et articulées à travers les réseaux Internet.

L’articulation entre le global et le local passe aussi par l’éducation populaire, plus ou moins réussie selon les cas. Un des buts d’Attac est d’expliquer ce qui se joue au niveau global, qu’il s’agisse de la Constitution de l’Union européenne ou du fonctionnement de l’Organisation mondiale du commerce. À titre d’exemple, par rapport à l’Accord général sur les services, un comité local engage des actions dans différents bureaux de La poste pour rencontrer ses usagers et leur expliquer, documents à l’appui, l’avenir des services publics. S’associer avec un autre réseau permet de se donner une caisse de résonance et de pallier aux déficiences de quelque chose de trop local.

Il est utile de porter un jugement contrasté sur le terme de nouveau. Ce que je viens d’exposer sur ces réseaux n’est pas si nouveau qu’on voudrait parfois le dire. Évidemment, des choses sont nouvelles comme l’appropriation des technologies de l’information et de la communication, ou comme la plasticité qui fait que des réseaux naissent, meurent ou entrent dans d’autres réseaux. Mais, le mode de fonctionnement emprunte beaucoup à ce qui existait avant. La nouveauté, c’est l’appropriation par les militants eux-mêmes du réseau. Notons que le terme de réseau avait souvent une connotation négative, ainsi des réseaux d’accointances. Aujourd’hui, il est employé avec une connotation plus fréquemment positive.

Concernant la multi-appartenance, on constate que les personnes se présentent comme de simples individus sans appartenance en dehors de celle du réseau. En quoi peut-on dire qu’on appartient au réseau ? Des organisations appartiennent à plusieurs réseaux. Pour illustrer la plasticité des réseaux, observons le réseau G8 illégal qui s’est interrogé sur son devenir après la dernière réunion du G8 : le prochain G8 se tenant aux États-Unis, ce serait difficile ; le réseau avait envie de capitaliser et a organisé un village alternatif où 100 000 personnes, au milieu des champs, ont continué à échanger ; cette manifestation s’est transformée en réseau inter-galactique, le G8 illégal se coordonnant avec le réseau des chômeurs et des précaires. Cette alliance durera-t-elle ? La multi-appartenance demande des investigations assez longues.

Le fonctionnement des réseaux que je viens de décrire est compliqué. Il s’accompagne d’un problème de lisibilité pour qui est à l’extérieur, y compris pour le sociologue qui a du mal à percevoir les frontières. Si, avec une association, on sait à qui on s’adresse, avec un réseau, on ne sait pas trop. À un moment donné, ce peut-être une dizaine de militants actifs et, tout d’un coup, 5 000 personnes dans un village. Dans les réseaux observés, les identités différentes perdurent : réseau de jeunes étudiants d’un côté, réseau de précaires et de « sans papiers » de l’autre.

Les réseaux portent-ils ou non l’action ? Cela dépend des réseaux. Le réseau Résistance globale s’active à l’échelle mondiale et, en conséquence, l’action est compliquée. En fait, une des fonctionnalités premières de ce réseau est d’expliquer ce qui se passe dans les autres pays, c’est plutôt une coordination d’organisations. Attac Campus ou G8 illégal ont un réel souci de l’action. Ainsi, le réseau G8 illégal s’est créé pour mobiliser le maximum de personnes dans la lutte contre le G8 : l’action sous-tend l’existence du réseau.

La relation des réseaux aux pouvoirs publics

L’articulation des réseaux alter-mondialistes avec ce qu’il est convenu d’appeler les pouvoirs publics est plutôt problématique, dans la mesure où ces réseaux se battent notamment contre ce qui est institution financière internationale. Ils s’inscrivent alors en opposition par rapport aux pouvoirs publics en général.

En même temps, ces réseaux s’inscrivent dans le jeu politique, au travers de contacts et de négociations. Par exemple, à l’occasion de grands événements comme le Forum social européen, des collaborations s’instruisent avec les autorités publiques. Cela ne minore pas le décalage important entre ceux qui portent des préoccupations alter-mondialistes et la réalité des institutions nationales et internationales qui ne sont pas sur ces problématiques.

La première étape pour les alter-mondialistes est d’expliquer aux autres le bien-fondé de leurs critiques. Ils en sont au stade de la médiatisation de ce qu’ils font, dès lors qu’ils se sont mis d’accord sur différents points. Il ne faut jamais perdre de vue que ce sont des groupes très hétérogènes qui ont d’abord besoin de dialogue pour élaborer des positions avant de les proposer.

Lorsque ces réseaux organisent des événements, ils ont parfois besoin de se déguiser sous la forme d’une association pour obtenir un financement ou contracter une assurance. Ces associations ne sont pas fictives, mais les responsables déclarés ne sont pas les mêmes dans les faits puisqu’il y a souvent une organisation interne tournant chaque mois. Ils sont obligés de se constituer en association pour agir, mais on travestit un peu la réalité de la gestion associative.

Le recours, que nous pouvons qualifier d’utilitaire, à la structure associative n’est pas l’apanage des seuls alter-mondialistes. Des jeunes montent une association, dès lors qu’ils ont besoin d’une salle : ce qui les intéresse, c’est de se rencontrer ; ils peuvent ensuite s’éloigner des adultes et des associations qui ont pu soutenir leur projet au départ.

Les attentes des jeunes et la démocratie interne

« L’exposé fait des mouvements et associations de jeunes alter-mondialistes corrobore les hypothèses avancées, à savoir le rythme donné par les événements et la primauté du faire ensemble. Par rapport à l’idéologie et au discours, on trouve une certaine rupture avec les adhésions initiales plus idéologiques qui fonctionnent ailleurs.

On observe des points de comparaison entre Campus et Attac, mais aussi de vraies tensions entre les méthodes : les adhérents formels de l’association Attac ont une moyenne d’âge sensiblement différente de celle des membres d’Attac Campus ; ce sont pour l’essentiel des militants classiques qui se sont renouvelés en s’investissant sur les thèmes de l’alter-mondialisme ; des débats traversent les conseils d’administration qui témoignent d’un besoin nécessaire de clarté dans l’organisation. Au départ, les comités locaux visaient une action plus continue et moins rythmée par les événements.

Les méthodes des jeunes alter-mondialistes sont assez proches de ce que l’on rencontre chez les Juniors associations ou à Animafac et dans les associations étudiantes : le goût du projet ; la volonté de rencontrer d’autres gens par Internet, en utilisant des sites conjugués au moment de grands événements ; sans pour autant conjuguer les efforts dans une identité commune. La capitalisation reste mal posée ou de manière très ténue, alors que la personnalisation de l’engagement est une donnée essentielle.

Sur le rapport entre l’action locale et la pensée globale, les associations étudiantes manifestent un grand engouement pour la solidarité internationale : chaque année, 6 à 8 000 porteurs de projet partent dans différents pays. Ils ne s’intéressent presque pas à des actions locales, ils se projettent dans des actions internationales. Ces étudiants, et les jeunes en général, ne sont pas très rattachés à un territoire et beaucoup sont entre différentes identités. Leur enracinement local n’est pas forcément important ou achevé. D’ailleurs, parmi les jeunes alter-mondialistes, ceux qui jouent le plus le jeu de l’action locale et de la pensée globale sont ceux qui ont le plus d’appétit pour la fusion des luttes. Rapprocher la défense des retraites et le prochain G8 est le fait des militants les plus traditionnels. Je ne suis pas convaincu que le rapport entre global et local soit systématique chez les jeunes alter-mondialistes. Dans ces réseaux où l’on ne sait pas qui participe, la question de l’organisation démocratique est difficile à poser. Tant que les personnes sont d’accord pour tirer au sort les membres du bureau, cela fonctionne. Mais, que surgissent des tensions, cela ne marche plus de la même manière. »

« Mon expérience limitée et modeste, acquise à l’occasion du Forum social européen, notamment autour de la mise en place d’un village de l’économie sociale et solidaire, me permet de revenir sur la question du fonctionnement démocratique. On reproche souvent leur absence de fonctionnement démocratique aux associations plus anciennes et, jusqu’à un certain point, le reproche est mérité. De la part de réseaux nouveaux, on peut attendre qu’ils aient un fonctionnement plus démocratique, d’autant plus qu’il s’agit d’organisations de masse, même si elles regroupent des individus.

Lors de cet événement, on a pu remarquer que si chacun peut prendre la parole, certains groupes peu nombreux et bien organisés donnent de la voix et prennent un poids aussi considérable que d’autres organisations plus nombreuses et mieux situées sur l’échiquier. Sans occulter l’entrisme et le noyautage constatés dans les organisations politiques traditionnelles, lors de chacun des forums, on assiste à une foire d’empoigne quand il s’agit de s’exprimer. Un exemple assez simple avec Attac, sans en faire un cas d’école : dans ce genre de manifestation internationale, on en arrive à établir des quotas par nationalité ; Attac a la chance d’être organisée et représentée dans de très nombreux pays ; cela lui permet, faute d’un temps de prise de parole suffisant pour sa délégation française, de solliciter Attac Luxembourg, Attac Belgique ou Attac Suède, utilisant ainsi des règles qui se voudraient très démocratiques pour contourner la situation.

S’agissant des rapports avec les pouvoirs publics, s’il y a attaque du libéralisme et du néolibéralisme, s’il y a critique généralisée des organismes comme le Fonds monétaire international (Fmi) ou la Banque mondiale, ces événements sont néanmoins financés par des fonds publics. C’était le cas du Forum social européen de Saint-Denis. Ces événements sont financés par des municipalités, des conseils généraux etc., qui sont en empathie avec une part des objectifs alter-mondialistes ou voient un intérêt politique certain, et par des gouvernements. »

« La question de la démocratie au sein des organisations alter-mondialistes mérite d’être posée et l’est dans la pratique. Si Attac présente un visage médiatique assez unifié autour d’un bureau qui parle, les réalités à l’intérieur du mouvement n’en sont pas moins diverses. Le débat sur la démocratie est permanent, nombre de comités locaux étant en désaccord avec le national. L’organisation d’Attac veut que chaque comité local soit structuré en association selon la loi de 1901 et soit autonome par rapport au national. On peut se reconnaître au travers d’un socle d’idées, tout en étant éventuellement très critique à l’égard du national et en ne participant jamais aux actions impulsées par le national. La démocratie est gérée au niveau local. Attac Campus a été créé compte tenu d’un problème de conception de la démocratie au sein d’Attac national. En tout état de cause, à l’échelle mondiale où travaille Attac, le problème de la démocratie est inhérent. Il peut s’avérer que les réalités sont différentes entre Attac Allemagne ou Attac France. Les divergences sont réelles, mais le souci constant reste de trouver un arbitrage entre la prise de décision formelle et l’efficacité.

Sur le lien entre Attac Campus et Attac Adultes, un des facteurs explicatifs est que ce dernier désirait étendre ses adhésions, voyant bien un déficit de jeunes. Des jeunes venaient bien aux comités locaux mais, s’apercevant que la moyenne d’âge était très élevée, ils ne voyaient pas comment s’insérer. Certes, tout le matériel à afficher était pour eux, mais ils ne voyaient pas pour autant leur place. Ainsi, a pris corps l’idée de fédérer des Attac Campus avec une identité particulière, plus revendicative, privilégiant les événements et une éducation populaire différente : la légitimité est dans le faire et non pas dans le dire ; on regarde moins d’où l’on vient que ce que l’on fait ; c’est dans l’action que l’on apprécie quelqu’un et pas sur ses appartenances politiques, même si elles jouent un peu.

Quant à la forme du projet, elle n’est pas propre au milieu associatif et politique : dans le livre Le Nouvel esprit du capitalisme, cette forme est au cœur du management. Par contre, la forme réticulaire répond bien aux nécessités de l’association. »

« Responsable d’un réseau qui travaille avec l’Afrique, je peux aussi constater que l’émulation se joue à travers les technologies de communication. C’est une dimension importante de tout ce qui est international. Les relations en sont un peu révolutionnées. Cependant, petit à petit, apparaît comme une demande de passer du « nous » au « je ». Les membres se rendent compte que ces technologies offrent un support extraordinaire mais aussi, qu’à un moment donné, il faut personnaliser. Pour que les choses changent et que les plus pauvres puissent accéder à tout cela, il faut qu’ils évoluent et avancent dans leurs propres projets. Ces projets sont souvent assez communautaires à la base, mais une personnalisation et une construction de la personne sont indispensables : arriver à dire « je » à un moment donné. »

La place et la parole des femmes

« L’expérience d’Attac m’incite à témoigner d’une expérience de réseau et de fonctionnement associatif avec des femmes issues de l’immigration dans les quartiers. Paroles de femmes est une association en place depuis sept ou huit ans. Elle développe une forme de soutien aux actions locales : à partir de potentialités, on s’organise en collectif pour essayer de répondre aux problèmes de la vie quotidienne. Il s’agit de partager des expériences entre quartiers, afin de prendre de la distance et de se déculpabiliser. L’idée est aussi d’offrir une passerelle avec les institutions et les pouvoirs publics, pour faire entendre ce que l’on n’entend ni dans les médias ni par le politique.
L’association est portée par quelques leaders et par des professionnels garants de règles de fonctionnement. Ainsi, les décisions se prennent lors des réunions mensuelles dites de grands groupes qui tournent dans les différents quartiers, de manière à être accessibles à tout le monde : ce sont des assemblées générales permanentes, des lieux de décision. Cela évite qu’un petit groupe soit délégué et prenne les décisions pour tout le monde. Mais, alors qu’on est en présence de personnes et de milieux avec des capacités d’action et des formes de solidarité riches et intéressantes pour améliorer le vivre ensemble, on constate une grande distance par rapport aux fonctionnements administratifs et institutionnels. Le passage à une déclaration formelle en association est difficile, car le fonctionnement associatif est une forme d’organisation qui ne correspond pas au vécu de ces personnes.

Les quelques professionnels, garants des règles de fonctionnement, se demandent s’il est utile de continuer à presser ces personnes de prendre des responsabilités à la tête d’une structure, alors que leurs forces et leurs intérêts sont précisément dans l’action locale. Faut-il enlever une part du potentiel que ces leaders investissent dans les actions de terrain, pour la consacrer à des responsabilités de gestion des structures avec la lourdeur administrative que l’on connaît ? Dans le même temps, l’autonomie et la structuration après plusieurs années d’action sont des questions importantes : par exemple, avoir une identité vis-à-vis des institutions et des mouvements qui sollicitent des prises de position. Ainsi, un mouvement comme Ni putes ni soumises a sollicité le collectif Paroles de femmes : après des discussions, ce fut une position de retrait du collectif en termes d’organisation, tout en laissant la liberté à chaque groupe d’intervenir s’il se sentait mûr et si cela correspondait à quelque chose pour lui.
Il y a donc une liberté d’action locale, avec une forme de réseau qui permet de faire circuler l’information, de mener des actions et de les développer, d’approfondir des termes à partir de la parole de base. Structurer cette forme d’organisation permettrait une pérennisation des unités dites extérieures. L’enjeu est bien de continuer à garantir des règles de fonctionnement communes et l’expression à la base. »

« En première conclusion, apparaît comme une sorte de triangle ou de tension entre une volonté d’expression qui reste plus ou moins idéologique, une volonté d’action concrète et un rapport aux structures politiques. Réseaux comme associations semblent s’inscrire peu ou prou dans cette configuration aussi riche que compliquée. »

3 - Quels engagements aujourd’hui ?

par Martine Barthélémy,directrice de recherche au Centre d’études de la vie politique française (Cevipof)

Comment décrire les nouvelles formes d’engagement ?

De nouvelles formes d’engagement collectif et de fonctionnement associatif émergent depuis dix ou quinze ans. L’individualisme contemporain n’est pas un individualisme au sens péjoratif et égoïste ; il s’agit d’une individualisation des phénomènes sociaux qui accorde une place de plus en plus grande à l’individu. Cet individualisme génère un type d’engagement autonome qui peut se résumer en deux traits. Le premier est une réticence envers des adhésions de longue durée et un engagement qui se définit moins par la filiation ou la démarche globale d’adhésion que par l’action ou la mobilisation. Cet engagement comporte deux aspects : un pragmatisme ou une volonté de faire et d’agir ici et maintenant sans attendre le lendemain ou un changement électoral, et un impératif d’efficacité. Le second trait de ces formes d’engagement est une réticence à déléguer sa parole, notamment de la part de jeunes qui se montrent moins soucieux de règles formelles et de mécanismes de représentation vécus comme une contrainte. Cela veut dire deux choses : c’est de plus en plus important de pouvoir répondre de soi-même et un certain soupçon existe envers toute parole trop généralisante qui prétend porter loin.

Sur le plan du fonctionnement associatif, cet individualisme a conduit à un affaiblissement des appartenances (ce que l’on pourrait appeler les collectifs contraints), notamment à des réseaux verticaux, au profit de collectifs ou de « nous » qui sont en quelque sorte des nous choisis. Il s’agit de collectifs informels et peu structurés, transversaux et souvent liés à l’actualité, où les événements sont importants, qui permettent d’agir dans l’immédiat en faisant taire les éventuelles divergences. C’est aussi le succès des réseaux horizontaux d’individus où la mise en lien s’effectue grâce à l’outil Internet. Une multitude de petites associations culturelles, communautaires ou de solidarité organisent leurs membres autour d’un fait collectif ou sur un territoire donné. On constate un recours à une forme organisationnelle fréquente, qui consiste à établir des liens de plus en plus différents entre la base sociale et la tête de réseau, sans passer par la hiérarchie d’échelons intermédiaires. La volonté d’assouplissement du fonctionnement peut laisser davantage d’initiative à la base et permettre aux acteurs de disposer d’une délégation minimale par rapport aux dirigeants et aux experts.

On assiste donc à un processus général d’affranchissement ; pour reprendre un concept avancé notamment par Jacqueline Mengin, c’est l’émergence de modes d’engagement affranchis. L’affranchissement paraît être à quatre niveaux :

– affranchissement des sociabilités traditionnelles, géographiques, familiales, religieuses, voire professionnelles : l’engagement se décide aujourd’hui à partir de motifs variés et non principalement (en tout cas moins qu’auparavant) en raison d’une fidélité à une tradition familiale ou à l’appartenance préalable à une communauté religieuse, à une idéologie politique, à un territoire ou à une catégorie professionnelle, etc ;

– affranchissement à l’égard des réseaux fédératifs verticaux, des constellations idéologiques et géopolitiques ;

– affranchissement des modalités de fonctionnement de la démocratie représentative ;

– autre affranchissement, que certains sociologues qualifieraient de flexible : si l’engagement requiert une forte implication personnelle et se fait en connaissance de cause, il n’implique pas que l’individu colle à un rôle ou au fonctionnement de l’association ; il préserve son quant-à-soi et sa capacité de mise à distance critique.

De façon concomitante, l’espace public évolue et se trouve en quelque sorte reformaté. Auparavant, l’engagement s’inscrivait quasi nécessairement dans le cadre national, au sein de l’État-nation, à travers la médiation des réseaux et constellations représentés au plan national. Aujourd’hui, il devient possible de s’engager de façon plus autonome au plan local, tandis que s’ouvrent d’autres espaces de référence que l’espace national : l’Europe, la planète, avec les revendications humanitaires, écologiques, alter-mondialistes. Un révélateur de cette évolution semble être l’humanitaire, qui est à la fois universel et matérialisé dans une situation concrète, locale et circonscrite.

Le dernier élément qui marque cette évolution des modes d’engagement est la diversification des acteurs associatifs : la crise sociale, les transformations structurelles de la société conduisent à un renouvellement sensible de la structure sociologique du bénévolat. À côté des groupes sociaux traditionnels, majoritairement composés d’actifs qui ont des atouts culturels, surviennent en plus grand nombre des personnes qui cherchent une substitution à une vie familiale ou professionnelle se pourrissant, des retraités qui souhaitent utiliser leurs compétences, des femmes de plus de quarante ans déchargées de tâches familiales, des étudiants en quête d’une expérience professionnelle, des chômeurs traditionnellement précarisés qui recherchent une insertion sociale. Ce ne sont que quelques exemples pour achever de circonscrire les caractéristiques de l’évolution des modes d’engagement.

Dans quel contexte émergent ces engagements ?

Ces engagements émergent dans un contexte de crise : crise du militantisme classique traditionnel, crise de la filiation, crise de la légitimité politique et du suffrage universel. Pour certains, comme Bernard Manin, un nouveau modèle de démocratie se dessine avec la démocratie du public : le choix des gouvernants se fait de plus en plus sur leur personnalité ou à partir de représentations schématisées de l’ordre des images, et moins sur des programmes ou des idéologies. La démocratie du public neutralise le sens et le fondement de l’appartenance politique. La communication politique apparaît comme une scène et les citoyens comme un public. On peut considérer que c’est une évolution irréversible mais on peut aussi estimer que non.

La transformation des modes d’engagement paraît irréversible. Elle se comprend en référence au processus global d’individualisation, à la fin des idéologies globalisantes sous-tendues par l’idée de progrès et de changement social, mais aussi en référence à une nouvelle phase du développement du capitalisme, notamment avec l’affaiblissement de l’état-nation, la mondialisation et le fonctionnement en réseau. Il y a d’ailleurs isomorphie entre cette nouvelle phase de développement du capitalisme et le développement des réseaux. Ce sont des phénomènes nouveaux et irréversibles.

En revanche, nous sommes dans une phase particulièrement critique de crise de la légitimité politique, de rejet de la politique instituée. On peut attendre, dans une vision optimiste à moyen ou à long terme, un renouveau démocratique et non pas une démocratie du public qui n’est pas très satisfaisante. Aujourd’hui, il paraît important de contextualiser ces nouvelles formes d’engagement. On se rend compte que l’élection ne fait plus lien, qu’elle n’est plus le moment stratégique de la décision politique. D’une certaine manière, la politique instituée n’est plus vraiment un lieu d’expression, de conflit, de débat autour de projets de société. Par leur abstention ou par des votes extrêmes, les citoyens sanctionnent ce vide politique, cette incapacité des politiques à s’abstraire de discours et une certaine incapacité à envisager le souhaitable à côté du possible, alors que l’on sait que les politiques de dérégulation, le chômage et la précarisation du salarié créent des situations de désespérance sociale.

L’individualisation des comportements n’est pas seulement la résultante de la tendance sociologique qui accorde une place de plus en plus importante à l’individu. Elle est bien un effondrement objectif lié à ce contexte, au recul des ambitions réformatrices de l’État, à la précarisation, aux effets pervers de la décentralisation, au désengagement financier de la puissance publique. Ce contexte pèse lourd et on le voit chez les jeunes des quartiers dits sensibles, qui ont fait l’objet d’une étude ces dernières années. Ils exprimaient déjà sous une forme exacerbée le rejet du monde politique et des élus et, quand ils s’engageaient, ils manifestaient des aspirations souvent plus consuméristes que militantes, mais également des aspirations de sociabilité. Ce sont les demandes d’un équipement sportif, d’une structure agissant sur le quartier, d’insertion sociale, d’emploi, de logement etc. qui peuvent être portées par un acteur social du quartier, au nom de sa population.

Quelles sont les implications de ces évolutions pour les associations ?

Aujourd’hui, un potentiel de mobilisation et d’engagement existe : chez beaucoup, on sent émerger, émerger à nouveau ou continuer d’émerger une envie d’agir ; des gens prennent conscience de leur appartenance à un monde commun.

Le rejet de la politique instituée n’implique pas nécessairement le renoncement au souci du politique ; le politique étant compris ici comme le sens de l’action, le bien commun. Sans le savoir, des citoyens demandent à être reconnus comme des acteurs de ce que l’on peut appeler la politique délibérée, par opposition à la politique réalisée qui est celle dont les collectivités publiques d’État sont le siège. Même chez les jeunes des quartiers défavorisés, des demandes politiques existent à l’état embryonnaire : ainsi, lorsqu’ils attendent une plus grande équité de la part des tribunaux ou de la police et une moins forte discrimination scolaire et professionnelle.

Un potentiel existe donc et on ne doit pas assimiler le rejet de la politique instituée au rejet du souci du bien commun, du politique ou de l’engagement. La question est alors la suivante : comment opérer une politisation, au sens d’une adhésion à un projet commun, au sens d’une montée en généralité, comme disent les sociologues ?

D’un côté, de manière un peu caricaturale, nous trouvons des nouveaux mouvements militants, du type d’Attac, à la fois pragmatiques dans leurs objectifs et radicaux dans leurs méthodes. D’un autre côté, perdure une militance associationniste, souvent localiste, soucieuse d’incarner un idéal démocratique et de construire des solidarités concrètes et durables. Mais, qu’il s’agisse des uns ou des autres, quand elle existe et quand on y parvient, la politisation semble se faire comme sur un registre minimal, dans la mesure où elle tient à une articulation entre l’humanitaire et le politique. Il s’agit de croiser l’expérience individuelle, la souffrance individuelle, avec des enjeux collectifs et politiques, ne serait-ce que sous la forme de la revendication de droits. Il paraît important de remarquer que la montée en généralité et la politisation sont dictées par le registre du droit et la figure de l’individu avec l’appel aux droits : droit au travail, droit au logement, droit à la dignité.

Par ailleurs, à l’occasion de cette généralisation, les militants ou les bénévoles actifs sont saisis en tant qu’individus plutôt qu’en tant que membres de collectifs organisés ou structurés, ou qu’en tant que membres de classes. C’est une différence importante au regard des modes d’action politique ou d’engagement antérieurs. C’est bien une action collective, mais elle s’appuie sur des configurations qui renvoient à l’individu.
C’est un défi pour les associations. Ce n’est pas nouveau d’articuler l’individu et le collectif, mais il s’agit maintenant de grandir les problèmes particuliers de chacun, de les mettre à distance pour penser les affaires des autres, voire penser la place de chacun dans la société. Ce sont des tâches plus difficiles à mener aujourd’hui qu’hier. S’il ne faut pas opposer individu et collectif car ils se construisent dans la réciprocité, on ne peut nier que l’individualisation comporte des tendances narcissiques ou consuméristes qui poussent certains à se désinvestir de l’espace public ou à vivre leur engagement à court terme. Du moins, on passe facilement d’un engagement à l’autre, il y a des périodes de latence ou de léthargie. Le zapping fait qu’il est difficile de proposer des choses à plus long terme.

Or, la démocratie participative se construit lentement et elle n’a de sens que si elle est inscrite dans des lieux et temporalités déterminés dans la durée. L’intermittence de l’engagement constitue une faiblesse et induit moins de formation du militant ou du bénévole et un investissement moindre dans le projet de l’association. On peut retomber dans un engagement par délégation, qui était au départ fortement critiqué : finalement, même les plus impliqués ne vont pas se mobiliser et vont déléguer à un petit noyau de personnes qui sera toujours là. L’autre faiblesse réside dans le fait de se cantonner à des ambitions trop modestes en matière d’engagement. Il y a sûrement des limites à une action qui joue essentiellement sur les effets davantage que sur les causes, alors que l’engagement vise généralement à faire disparaître (ou presque) ou à modifier la situation qui l’a fait naître.

4 - Trois expériences associatives et autant de trajectoires de bénévoles

Les amis de la Bienvenue : des engagements divers et une charte

par Laurent Barban,animateur bénévole et administrateur

La Bienvenue existe depuis près de cinquante ans. Elle est installée dans le 13e arrondissement de Paris, dans le quartier de la Butte aux Cailles. Au départ, elle était liée à un lieu de culte protestant avant de devenir, au fur et à mesure de l’évolution du quartier, une association très impliquée dans la vie de quartier. Elle est ouverte à un public très large de demandeurs d’emplois, de migrants, de scolaires, de personnes âgées et à toute personne en difficulté.

La première activité a été une bibliothèque. Dans les années 1970, elle est devenue une association 1901. Ont été successivement créés des ateliers de français comme langue étrangère, d’alphabétisation pour le public migrant, de lutte contre l’illettrisme et des ateliers périscolaires. Depuis peu, elle dispose également d’écrivains publics pour aider les personnes dans leurs demandes de documents administratifs ou dans la rédaction de courriers. À l’heure actuelle, elle regroupe une trentaine d’ateliers animés par une cinquantaine d’animateurs et fréquentés par 150 apprenants au sens large, dans un local de 60 m2.

Le lieu est ouvert sur la vie du quartier et la bibliothèque a une vitrine sur la rue : chaque personne qui passe dans la rue peut s’arrêter et échanger avec celles qui assurent régulièrement une permanence. Les responsables de l’association constatent une grande diversité de parcours des personnes qui y arrivent. Au-delà des différentes typologies que peut avancer un sociologue (chômeurs, retraités, personnes actives, femmes de quarante ans, etc.), les parcours personnels sont parfois singuliers et doivent être pris en compte dans le cadre de l’association. La proximité justifie généralement l’arrivée de ces personnes, qui viennent à l’association pour une intégration dans le quartier, du partage, des rencontres, de la convivialité. Ce qui a du sens pour l’association, c’est d’apporter une aide concrète à des publics en difficulté, une aide qui puisse être mesurée à court terme et débouche ensuite sur une réponse plus durable.

Petit-fils d’immigrés, j’ai voulu apporter une aide à des publics qui venaient d’arriver en France et se trouvaient démunis et désemparés face à la langue française. Mais, chacun des bénévoles de l’association peut exprimer un autre parcours qui lui est singulier. L’intérêt de cette association réside dans la multiplicité des motivations qui conduit à la richesse des échanges.

L’aspiration à se réaliser personnellement et la recherche d’un service à apporter sont sans doute intimement liées, la recherche de service permettant de répondre à un certain nombre d’aspirations personnelles. Une de mes motivations était d’avoir une action concrète et de rendre service à des publics en difficulté, notamment étrangers. En contrepoint de ma vie professionnelle, je souhaitais avoir une action concrète dans le court terme.

La composition sociologique du bénévolat de l’association est variée : des étudiants, des personnes actives qui viennent après leur journée de travail, des retraités qui souhaitent continuer à avoir une activité. Si au niveau du public, la cible est assez large, du côté des animateurs, les ressources sont majoritairement féminines. Cet important investissement d’un bénévolat féminin et la montée en puissance d’un public plus jeune nous interrogent. Il y a cinq ans, la moyenne d’âge des bénévoles était plus élevée mais, depuis, on a vu arriver des bénévoles qui sont des étudiants ou des actifs ayant envie de s’investir dans la vie associative.

Quand on rejoint l’association, on peut avoir un projet personnel de bénévole ou seulement l’idée de rendre un service, sans savoir exactement ce qu’il sera. La phase d’accueil est importante par rapport aux nouveaux arrivants : un bénévole est toujours là pour rencontrer le nouvel arrivant et travailler avec lui sur la définition de son projet et sur sa volonté d’investissement dans l’association. Il faut que l’on puisse lui apporter une réponse par rapport à un projet qui est individuel mais doit s’inscrire dans la culture de l’association. C’est la dialectique entre le je et le collectif.

Notre petite association a beaucoup évolué depuis son origine, mais elle a gardé une culture forte. Face à des publics en difficulté, l’association ne peut pas apporter une réponse qui ne soit pas à la hauteur de leurs attentes et, en même temps, ce doit être une réponse inscrite dans le temps. Si le bénévole veut agir sur une mission courte, il faut le savoir pour cadrer la relation avec l’apprenant qui sera en face. On ne peut pas imaginer, qu’au milieu d’un parcours, le bénévole se retire pour une raison ou une autre. Pour cette raison, l’association propose aux bénévoles une charte d’engagements. Quand on s’engage dans une association, même pour une courte durée, des devoirs et des droits sont à respecter. Ce contrat moral légitime l’association et l’engagement du bénévole. La charte stipule clairement que, quand elle le souhaite, la personne adhère à l’association. Cette adhésion est importante et prend du temps, il ne faut pas l’imposer.
L’association insiste sur le respect de la volonté et des convictions de chacun, qu’il soit militant, bénévole ou volontaire. On est prêt à admettre que des bénévoles motivés et compétents ne voudront jamais devenir militants. C’est le rôle des administrateurs d’essayer de les associer. Il faut que les administrateurs soient matures pour admettre que des bénévoles ne voudront jamais devenir militants. Ce n’est pas une raison pour les exclure du projet. Il faut donc inventer pour leur permettre de participer et pour continuer à les faire adhérer aux projets collectifs de l’association.

L’investissement bénévole, qui s’ajoute généralement à une vie professionnelle et à une vie privée, doit être une occasion de réalisation, d’échange et de convivialité. Par exemple, au niveau du conseil d’administration, les personnes qui n’en sont pas membres doivent pouvoir y présenter leurs projets et défendre ce qu’elles veulent faire avancer. Ainsi, une relation s’inscrit entre les bénévoles et le conseil. Cette relation humaine permet de créer une culture associative qui reste informelle mais est importante.

Le Mouvement rural de jeunesse chrétienne ou une proposition en escalier

par Véronique Lucas, trésorière

Le Mrjc a succédé à la Jeunesse agricole catholique en 1963. Ce sont des équipes locales de jeunes qui trouvent dans le mouvement la possibilité de s’investir dans la vie locale, sur la base d’un projet politique fort, avec la volonté d’instaurer des rapports de coopération entre les hommes, de structurer des convictions et d’avoir des actions de transformation sociale.

C’est un mouvement de jeunesse, géré et animé par des jeunes de 15 ans à 30 ans, avec une moyenne d’âge de 25 ans pour le conseil d’administration national. La parité n’y est pas organisée mais se manifeste dans les faits. Le Mrjccultive le fait d’aller voir des jeunes et de leur faire la proposition du Mrjc. Certains diront peut-être que ce mouvement a l’art de tromper sur la marchandise. En effet, la proposition qui est faite à un public jeune est de participer à un camp, présenté comme un séjour de vacances. Au cours de ce séjour, il rencontre des acteurs locaux et une équipe Mrjc. On peut alors rebondir et lui demander si cela l’intéresse ou non de se trouver en équipe avec d’autres jeunes. Au travers de la participation à une équipe, le Mrjc propose un lien avec d’autres pour imaginer et mettre en œuvre des projets à dimension collective sur le territoire.

Depuis 2000, nous voulons rejoindre les jeunes de 20 à 30 ans, qui sont une composante minoritaire de l’association. On se réfère davantage à la situation professionnelle des jeunes : des agriculteurs mais aussi des instituteurs ou des professeurs. Il leur est proposé de se retrouver pour échanger sur leurs préoccupations professionnelles et créer un lieu de partage de leurs réflexions.

Le Mrjc a le souhait, à partir de la vie d’équipe, de permettre aux jeunes d’évoluer, de devenir militants ou animateurs de l’association, de prendre des responsabilités dans les conseils d’administration ou d’autres instances. Pour reprendre les termes d’une sociologue qui a étudié notre organisation, nous avons la capacité de faire des propositions les unes après les autres et d’assurer des continuités en conservant des éléments existants et en ajoutant une dimension supplémentaire. Cette sociologue a parlé d’un système d’escalier : les jeunes montent l’escalier et le mouvement rend comme évidentes les différentes étapes. La montée de l’escalier renvoie vraisemblablement à l’appel, lié à la tradition chrétienne. Cette notion d’appel est très importante et sa force est généralement de surprendre le jeune.

En agissant sur des ressorts individuels, notamment par la reconnaissance de l’individu et de ce qu’il a fait, la démarche surprend mais suscite ensuite des envies. On entre en résonance avec une aspiration qui n’était peut-être pas exprimée, mais qu’on révèle. Cette démarche est un élément fort de notre association, pour devenir animateurs ou permanents et pour prendre des responsabilités dans les conseils d’administration.
On reste au Mrjc parce qu’on y trouve un espace sécurisé. C’est important pour la génération des jeunes, dans un contexte de pression accrue sur les individus et de faible droit à l’erreur. On se retrouve à mener des actions et à gérer une association avec une forte dimension collective ; ce qui fait que, lorsqu’il y a échec, ce n’est pas dramatique. Les jeunes trouvent un intérêt à rester au Mrjc car ils sont dans une dynamique d’apprentissage continu et ont l’impression d’avoir de nouvelles choses à apprendre.

Une question importante pour permettre les appels et l’engagement progressif au sein du Mrjc est l’agrégation d’adultes. En effet, ce sont des adultes qui aident le collectif de jeunes à discerner, à faire un appel ou à prendre du recul. L’association est fragilisée aujourd’hui par le manque d’encadrement adulte, assuré jusqu’alors par des prêtres. Le Mrjc est donc en train de se recomposer en s’appuyant sur le réseau de ses anciens militants, afin de trouver des personnes pour renforcer l’autorité des jeunes. Sur la question des compétences et des convictions, notre discours n’est pas généralisable. Le repère important est l’appel que l’on fait parce qu’on a repéré des convictions et une capacité à porter le projet du mouvement. La conviction n’empêche pas la compétence, mais elle est première. En conséquence, le Mrjc a recours à des compétences qu’il salarie et qui sont subordonnées.

Passerelles et compétences ou des professionnels au service des associations

par Patrick Bertrand, président

Passerelles et compétences va fêter ses deux ans. Lorsque des associations ont un besoin ou un projet qui fait appel à une compétence qu’elles n’ont pas, notre association se propose d’aller rechercher un bénévole qui puisse l’assumer. La démarche est celle du chasseur de tête.

Nous fonctionnons selon deux principes. Premièrement, faire en sorte que 90% des missions soient réalisables par des personnes en activité professionnelle. Nous essayons en outre de mobiliser des bénévoles qui s’ignorent : à savoir, des personnes qui ont souvent envisagé de faire du bénévolat, sans jamais passer à l’acte, persuadées qu’elles sont de ne pas arriver à articuler cet engagement bénévole avec une vie familiale et une vie professionnelle bien remplies. Il s’agit donc de leur montrer qu’ils peuvent le faire, mais à certaines conditions.

En second lieu, l’association ne travaille pas en réseau mais s’appuie sur des réseaux. Les choses y sont volontairement non cloisonnées. Les bénévoles sont des gens qui viennent faire vivre l’association et participer à son développement. Les volontaires sont ceux qui, une fois recrutés, vont agir bénévolement dans les associations partenaires qui font appel à nos services. Le fait que des personnes en activité s’engagent dans une telle démarche s’explique aussi par l’évolution de la vie économique et de la vie des entreprises. Ces personnes se retrouvent de moins en moins dans leur activité professionnelle, voient de moins en moins de sens à ce qu’elles font tous les jours dans l’entreprise, n’ont pas le sentiment d’avoir une utilité à quelque niveau que ce soit. Passerelles et compétences leur offre la possibilité de se réaliser, en reliant service et réalisation personnelle.

Comme les volontaires ont très peu de temps, notre association s’axe surtout sur leurs compétences et son transfert. Nous ne disposons pas de statistiques pertinentes sur notre recrutement. Deux types de bénévoles et de structures se rencontrent : les bénévoles qui administrent, animent et font vivre l’association ; les volontaires bénévoles qui ont une mission précise hors de Passerelles et compétences et à qui on demande de respecter une charte de déontologie.

Habituellement, la personne qui recherche un engagement volontaire passe par une connaissance ou un ami. On a constaté que les candidats volontaires ne savent pas choisir parmi des causes diverses et variées qui leur paraissent toutes bonnes. Finalement, celle pour laquelle ils ont le plus envie d’agir est celle qui a le plus besoin d’eux. Cette démarche rejoint les phénomènes d’individualisation et de mise en avant du je. Ces personnes sont prêtes à s’investir au service de nombreuses causes, à partir du moment où elles ont besoin de leurs compétences et de leur volontariat.

Le premier principe à ne pas déroger est celui de la gratuité. Cependant, il faut veiller à ne pas devenir un substitut à l’appel aux professionnels. Les personnes qui s’engagent au sein de Passerelles et compétences sont toutes bénévoles. Au nombre de soixante-dix, elles prennent des engagements plus ou moins importants. Si quelqu’un a trente minutes à consacrer à l’association, nous essayons d’en profiter. L’engagement le plus léger concerne les relais : il s’agit de recueillir tous les besoins des associations reçus à Passerelles et compétences par e-mails, et de s’engager à réfléchir à qui pourrait présenter ce projet. C’est un engagement léger qui, dans une vie professionnelle avec des débordements, permet de ne pas culpabiliser la personne.

Si des bénévoles viennent à Passerelles et compétences et s’engagent davantage, c’est vraisemblablement en raison d’une certaine homogénéité où se développe une réelle convivialité. Ils y retrouvent des personnes comme eux, qu’ils pourraient côtoyer dans leur vie professionnelle avec des concurrences fortes. Ils se rendent compte qu’elles ont les mêmes appétences en termes de développement, de choix de vie et d’action, mais aussi les mêmes difficultés à s’inscrire dans un bénévolat. Le fait que le système s’appuie sur la construction de projets les motive. Un projet, par définition, est limité dans le temps et peut être découpé en micro projets eux-mêmes bornés dans le temps ; chacun doit pouvoir y trouver un degré d’engagement correspondant à ses attentes et à sa disponibilité. C’est assez facile à mettre en place dans le cadre d’une association naissante.

Passerelles et compétences est essentiellement une association de cadres, aujourd’hui des cadres parisiens. Nous avons comme projet pour 2004 de développer une implantation en régions. Ce développement est important, si l’on veut que le système ne se sclérose pas et s’ouvre à tous les groupes sociaux. La clé du système reste la compétence : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise, de grande ou de petite compétence, toutes les compétences sont bonnes.

Les compétences arrivent-elles à s’adapter ? Avant d’accepter une mission, on en parle avec l’association partenaire et on travaille sur sa demande pour qu’elle intègre la problématique du volontaire. Ce travail de fond se fait plutôt bien et les associations ont tendance à revenir. Par ailleurs, le candidat au volontariat bénévole est systématiquement rencontré par Passerelles et compétences qui valide sa compétence, sa motivation et son aptitude à intégrer la demande et le projet de l’association sollicitant un service. Sans qu’il s’agisse de prosélytisme, il faut qu’il adhère à la cause. On lui demande également de comprendre que le milieu associatif dans lequel il interviendra ne peut être un duplicata de l’entreprise dans laquelle il travaille tous les jours.

Une population de bénévoles s’ignore, celle des personnes en situation professionnelle sans savoir qu’elles peuvent faire du bénévolat. Si l’on veut en faire de futurs militants, pour aller jusqu’au bout de l’engagement bénévole, nous pensons qu’il faut aller à petit pas. Des projets limités peuvent leur permettre d’entrer dans un milieu qu’ils ne connaissent pas, sur lequel ils peuvent même avoir des a priori très négatifs. Ils se rendent compte que, dans les associations, des personnes sont aussi professionnelles et ont du cœur. Réciproquement, des associations découvrent, dans les entreprises, des gens qui sont compétents et ont du cœur.

Des expériences en débat

« La confrontation entre des associations d’habitants et des représentants des Comités d’intérêts locaux, en charge de l’amélioration de la qualité de la vie ou des aménagements urbains, s’avère difficile et éclairante. Les premiers constatent qu’ils ne sont pas efficaces dans leur action car ils n’arrivent pas à s’affirmer par manque de moyens, de réseaux personnels, de compétences et de financements, tandis que les seconds arrivent à leur fin car ils bénéficient de réseaux personnels très importants, ont accès aux élus et aux institutions, disposent de compétences (architectes, juristes, informaticiens etc.). Pourquoi ne pas échanger et coopérer ensemble ? Pourrait-on arriver à croiser les compétences des différents groupes sociaux ? Comment se faire entendre lorsqu’on est dans la situation démunie des associations de quartier ? »

« La distinction entre bénévoles et volontaires est intéressante et mérite peut-être d’être affinée : le volontaire serait peu impliqué dans la définition du projet global de l’association, alors que le bénévole voudrait le faire évoluer, le militant étant plutôt du côté du bénévole. Si on perçoit deux catégories d’engagement et s’il existe un potentiel de mobilisation, celui-ci est-il plus fort du côté des volontaires que des bénévoles militants ? »

« Lorsque l’on oppose bénévole et volontaire, le bénévole est davantage du côté de l’adhésion minimale au projet de l’association, le militant du côté d’une adhésion forte au projet. On pourrait voir des degrés : ainsi, le volontaire s’investirait dans une action et mettrait sa compétence au service de l’association, de façon plus ponctuelle. D’ailleurs, il semble qu’il y a aujourd’hui davantage de potentiel pour s’investir de manière ponctuelle et bien moins pour adhérer d’emblée à un projet. Un potentiel pour aller plus loin que des actions ponctuelles est peut-être présent, à la condition de construire un projet qui tienne compte des projets personnels des uns et des autres. C’est du moins ce qui ressort des différents témoignages associatifs qui viennent d’être exposés. »

« D’après ce qui a été exposé, une évolution assez importante se joue au Mrjc : alors que l’association a traditionnellement un projet de départ auquel on adhère en arrivant, la démarche de l’escalier donne l’impression qu’on incite les nouveaux adhérents à entrer en interaction avec ce projet, sans renoncer au leur. Ce ne sont pas, d’un côté, ceux d’autrefois qui adhéraient au projet et, de l’autre, ceux d’aujourd’hui qui ne s’y intéressent pas. C’est plus complexe. »

« S’il s’agit de toucher de nouveaux publics de bénévoles potentiels, rappelons l’arrivée il y a vingt ans, des nouveaux retraités et préretraités avec des compétences, à l’époque déjà bonnes à prendre. Mais, comment vérifie-t-on une compétence ? Un entretien d’accueil par un membre de l’association suffit-il ? Certes, il convient d’écouter la demande du bénévole et voir comment elle peut rejoindre la demande de l’association. Mais l’association a un projet général qu’il ne faut pas oublier, même dans un statut de volontaire. Quel outil de régulation les associations peuvent-elles inventer ? La bonne volonté et la compétence peuvent-elles suffire, y compris pour animer un atelier périscolaire ? »

« En matière d’utilisation des compétences, on peut pousser plus loin et aller jusqu’à la caricature. Ainsi, Hec Bénévolat est une association qui a pour but de permettre aux Hec (Hautes études commerciales) retraités de continuer à exercer leurs supposées compétences acquises, et cela de deux manières :

– soit en les plaçant là où on en a besoin, par exemple en tant que trésorier ou président ; Hec Bénévolat considère alors que, si la demande est entendue sans référence aux valeurs de l’association, il n’y a aucune participation à un projet ;

– soit en assurant des missions de conseil pour aider des associations qui passent par des moments difficiles, avec un accord de compétence pour les encadrer en tant que consultant ; Hec Bénévolat vérifie alors les compétences des bénévoles, les aide et les accompagne. »

« La question des nouveaux bénévoles et de leur impact sur le projet de l’association est une vraie question. Avec un recrutement de plus de mille nouveaux bénévoles chaque année, les conséquences pour les quatre associations de retraités que je pratique sont considérables : pérennisation du projet, transfert des compétences à l’endroit où elles sont le plus utiles, contrat moral entre l’association et les bénévoles, individualisation de l’engagement dans l’action, souci d’efficacité dans les médias et refus de déléguer son engagement à quelque organisation. Tout cela fonde les projets de ces associations de retraités qui ont été créées pour un transfert de bénévoles et de savoir-faire vers les pays en voie de développement ; le millier de personnes qui s’inscrit chaque année dans ces projets se présente avec de grandes motivations. »

« Les échanges s’articulent entre deux pôles : d’un côté, une tendance vers une individualisation dans l’action et, de l’autre, une élaboration collective qui serait matérialisée par l’adhésion à un projet associatif. Dans la pratique, en tant que bénévole administrateur ou en tant que dirigeant salarié, les choses ne se vivent pas de cette façon. Cette problématique interroge la capacité des associations à faire vivre le projet associatif et à le décliner dans une action ou dans une fonction. Une des voies par lesquelles on pourrait trouver un dénominateur commun entre les nouvelles générations de bénévoles ou de volontaires (jeunes générations, nouveaux retraités ou salariés), c’est la fonction qui est forcément investie par le projet associatif. On pourrait éviter d’être ainsi dans une bipolarisation. »

« En tant que technicien, Passerelles et compétences offre un début de solution à tous les besoins qui remontent du terrain. C’est du mécénat de compétences qui peut être positif. Sous l’angle du militant bénévole, la prestation ou le prêt de compétences soulèvent des craintes : si l’on ne fonctionne plus que comme cela à l’avenir, ne risque-t-on pas d’être sur le mode opératoire de l’entreprise, certes dans la gratuité, mais avec tous les travers d’un fonctionnement purement consumériste ? »

« Je suis sensible à la démarche à petits pas et à l’idée de l’escalier. Ne peut-on penser à la réversibilité d’un escalier qui se monte ou se descend ? Des bénévoles peuvent se mettre en sommeil pour un temps. D’autres peuvent commencer comme bénévoles puis devenir des militants qui s’engagent dans le projet. »

« Il est possible d’interpeller Attac en soulignant le paradoxe d’avoir une organisation très libérale pour lutter contre le libéralisme. Si nous sommes passés à une société différente, avec une organisation du monde économique fondée sur le libéralisme, s’il se trouve que les nouvelles organisations ont une structure qui n’en est pas différente, n’est-ce pas alors le problème de la poule et de l’œuf ? Marx a écrit que si l’on veut comprendre comment la société évolue, il faut savoir écouter l’herbe pousser. »

Conclusions

« Nous sommes passés à une autre phase de notre réflexion : les nouveaux bénévoles, les jeunes en particulier, posent quelques problèmes aux associations traditionnelles. Ils s’affranchissent de la filiation, de l’adhésion, de la cotisation, autant de bases évidentes de notre fonctionnement. Certains responsables associatifs sont également perturbés par cette démarche un peu iconoclaste de gens qui se servent de l’association comme moyen juridique qu’ils prennent puis laissent. D’autres installent des modes de fonctionnement inédits comme des bureaux tournants.

À l’évidence il y a des aspirations nouvelles, un respect du projet personnel, une absence de hiérarchie. Un fonctionnement tout aussi perturbant pour les générations plus anciennes est le recours quotidien aux Ntic. Des associations essaient de tenir compte de ce nouvel âge. Certaines tentent d’accompagner des projets un peu à côté, font dans la création d’événements, cultivent une sociabilité qui permette à chacun de se trouver libre et d’avoir du plaisir dans l’association. Les associations qui ont témoigné portent une grande attention aux possibles nouveaux bénévoles ; cela n’existait pas, il y a peu de temps.

Les associations commencent à percevoir que si l’on veut favoriser l’engagement de nouveaux bénévoles, il faut prendre en compte leurs aspirations et leurs projets. Le travail n’est pas fini, nous devons repérer les chemins sur lesquels nous pourrons avancer.

En premier lieu, articuler le projet personnel et le projet collectif. Des tentatives ont été faites. Avec de nouveaux bénévoles et leurs projets personnels, se pose un problème d’identité pour l’association. En s’ouvrant à d’autres projets et bénévoles, l’identité de l’association a tendance à se dissoudre. Est-ce que les membres de l’association vont se reconnaître dans cette identité qui évolue avec ces nouveaux partenaires ?

En second lieu, travailler la lisibilité externe du projet associatif. Est-ce que les personnes de l’extérieur vont le reconnaître tel qu’il est ?

En troisième lieu, redéfinir la visée de transformation sociale que se donnent les associations. Que va devenir cette visée sans un minimum de pérennité ? Dans cette perspective, des actions sont menées les unes après les autres, dans la durée, car on sait que la transformation sociale ne s’obtient pas par un coup de baguette magique. Elle demande temps et persévérance. Comment assurer l’efficacité de ce savoir-faire dans l’instant ou dans un temps court, dans un réseau instable où l’on s’investit un temps ? Comment marier ce fonctionnement avec une perspective et un idéal de transformation sociale ?

Enfin, revisiter le fonctionnement démocratique. Cet enjeu va au-delà des associations : avec une évolution irréversible, les associations peuvent-elles jouer une démocratie réelle dans leur environnement ? Comment dépasser une démocratie formelle, qu’il est indispensable d’assurer, pour trouver des formes de démocratie qui correspondent aux aspirations des nouveaux bénévoles et aux nouveaux fonctionnements ? Alors que la démocratie politique rencontre tant de problèmes, les associations n’ont-elles pas à être des éclaireurs et à trouver des formes de vivre et d’agir en commun qui soient démocratiques ? Dans un système individualiste et libéral, peut-on inventer des formes de vivre et d’agir en commun qui correspondent à ce temps qui est le nôtre ? »

(avec la collaboration rédactionnelle
de Gabriel d’Elloy, Jacqueline Mengin et Suzanne Kneubühler, membres de la fonda)

L’engagement citoyen à l’heure de formes nouvelles de projet et de fonctionnement des associations

Au fil des trois séminaires de la fonda en 2003 et 2004, une centaine de responsables associatifs, avec des chercheurs, des juristes et des syndicalistes, ont porté un regard lucide sur les figures que prend l’engagement citoyen, bénévole mais aussi salarié, au service de projets et de réseaux associatifs divers et en évolution.

En fonction de leurs réflexions, questionnements, analyses et propositions, le comité d’études et de liaison sur l’engagement citoyen réuni par la fonda a estimé utile d’élaborer un document de synthèse pour mieux cerner perspectives et propositions. Les hypothèses de départ avaient conduit à retenir trois entrées qui se vérifient et structurent donc cette synthèse. En introduction, est livrée une réflexion autour d’un nécessaire déplacement du regard que nous portons parfois sur la situation actuelle des associations.

Cela ne constitue en rien une conclusion des travaux de la fonda. D’ailleurs, le comité « Engagement citoyen » oriente maintenant sa réflexion sur les attentes de la société et des pouvoirs publics à l’égard des bénévoles.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que des responsables associatifs constatent que des formes d’engagement citoyen et bénévole dans les associations, comme dans les autres branches de l’économie sociale, dans la politique ou le syndicalisme, s’affaiblissent et se raréfient aux dires des uns, évoluent et se transforment selon les autres.

Procédant à un inventaire de la situation de l’engagement, la majorité des participants aux séminaires de la fonda se sont accordés sur les transformations de l’exercice concret du bénévolat, mais aussi du salariat associatif et des statuts intermédiaires. Le phénomène est lié à l’évolution des actions, des projets et des fonctionnements associatifs dans un environnement en mutation. Le jeu en valait d’autant plus la chandelle que ces changements s’accélèrent et que certains en tirent des conclusions hâtives et, à tort, pessimistes sur la vie associative et le bénévolat.

Rompre avec une approche simpliste et rétrograde de l’engagement associatif dans l’environnement actuel

Le premier constat majeur qui ressort des trois séminaires est qu’il est urgent de se dégager d’une approche simpliste et rétrograde, partielle et pessimiste de l’engagement associatif aujourd’hui, qu’il soit bénévole, salarié ou sous des statuts que nous qualifierons d’intermédiaires. C’est refuser de s’arrêter à l’effondrement d’une vie associative dite militante, à la raréfaction du bénévolat dans certaines associations, alors que des associations se créent, que d’autres se renouvellent, que des bénévoles cherchent (parfois vainement) à offrir leur temps et leurs compétences, que d’autres s’associent autour d’actions, de causes ou de projets qui leur semblent importants.

Cette posture brouille l’observation de ce qui se met en place et de ce qui se joue dans le champ de l’économie sociale et, d’ailleurs, du politique. Sans pour autant nier les problèmes de recrutement que rencontrent par exemple des associations et sans occulter le dépérissement de certaines structures et de formes d’engagement, des chercheurs nous offrent des grilles d’analyse des nouvelles formes d’engagement citoyen : elles s’affranchissent des sociabilités traditionnelles, des réseaux fédératifs verticaux, des modalités de fonctionnement de la démocratie représentative, optant pour des engagements plus flexibles que ceux auxquels on était habitué.

Ce regard ouvert, qui cherche à comprendre les nouvelles formes d’engagement, prend en compte les mutations globales de la société et de l’environnement, car elles pèsent indubitablement sur la vie de chacun, donc sur son rapport aux institutions et aux groupes sociaux. Sans s’attarder sur ces surdéterminants économiques, sociaux et culturels, les participants aux séminaires de la fonda n’ont pas manqué de les évoquer : effets de la mondialisation et d’un libéralisme renforcé, mobilité et précarité sur le marché du travail, horaires de travail décalés, judiciarisation et complexification croissante des réglementations, instrumentalisation des associations et des bénévoles, poids de l’individualisme et du consumérisme, développement des aides individuelles au détriment des actions collectives, médiatisation des causes et de leurs défenseurs, effacement des corps intermédiaires et affaiblissement des réseaux d’appartenance etc.

Dans cet environnement et ce contexte sociétal, apparaît une formidable capacité des individus et des groupes, des associations et des réseaux, à faire front, à dépasser certains obstacles ou à en contourner d’autres, à inventer de nouveaux chemins associatifs pour la solidarité, le service de l’intérêt général, la réalisation de tel ou tel projet ou action, avec du bénévolat et souvent du salariat. Des associations en témoignent : foisonnement prodigieux de formes et de modes d’engagements associatifs, expérimentations réussies que les associations reconnaissent avoir parfois du mal à greffer en quelque sorte sur leur fonctionnement et leur projet habituels.

PROPOSITIONS :

> Développer, à tout niveau, les capacités de diagnostic de la vie associative sur elle-même.

> Prendre acte des surdéterminants sociaux et culturels qui conditionnent l’engagement associatif.

Renforcer l’engagement citoyen, bénévole ou salarié, dans les associations dites de services

Le second constat d’importance est que les associations productrices de services et employant plus ou moins de salariés (parfois un très grand nombre) constituent un ensemble incontournable de la vie associative française et que cet ensemble bouge et se transforme. Là encore, il faut rompre avec une approche a priori méfiante à l’égard de ces associations au prétexte qu’elles rencontrent effectivement des difficultés pour faire vivre leur projet associatif, au premier sens du mot, pour sauvegarder une place réelle et non pas de potiche aux administrateurs et aux bénévoles, pour articuler leurs responsabilités avec celles qu’ils délèguent aux cadres de direction et aux salariés etc.

Les rapports complexes entre les bénévoles et les salariés évoluent dans les associations : nombre d’entre elles sont au travail sur cette question. Des grandes ou des petites associations de services très professionnalisées réfléchissent sur ce qui peut renforcer leur statut d’association, là où elles estiment ne pas être de simples prestataires de services ou ne pas devoir être instrumentalisées par les pouvoirs publics. La taille très importante de certaines associations, comme d’ailleurs celle des mutuelles, rend difficile ce repositionnement des administrateurs bénévoles et des autres bénévoles.

Au cours des séminaires, il est apparu que les associations ont à réfléchir sur des formes d’organisation davantage en mesure de leur permettre de gérer des services dans un cadre associatif : ainsi d’un projet de société d’intérêt social ou d’une formule alliant directoire et conseil de surveillance, l’objectif étant de clarifier et d’articuler les responsabilités des dirigeants associatifs et des directions salariées.

Toujours à cet égard, plusieurs associations ou mutuelles témoignent de leurs efforts pour mettre en place un protocole d’accueil et de première information de leurs bénévoles, une pédagogie et un apprentissage des responsabilités qui sont les leurs, des actions de formation, une charte d’engagements etc.

Les associations de services, et plus généralement toutes celles qui recourent à des salariés, s’interrogent à un moment ou un autre sur la nécessité d’embaucher des salariés, notamment des cadres, rompus au projet de service ou d’établissement, mais également professionnels de la vie associative, c’est-à-dire compétents pour catalyser l’élaboration d’un projet associatif, travailler en toute clarté avec les dirigeants associatifs, susciter et soutenir du bénévolat autant que de besoin.

PROPOSITIONS :

> Analyser les projets associatifs des associations, à supposer qu’ils ne soient pas seulement des projets de service, d’établissement ou d’action.

> Identifier les missions et responsabilités effectives des bénévoles au regard de celles des salariés, avec une clarification des délégations.

> Embaucher des cadres salariés qui soient aussi des professionnels capables de s’inscrire dans un projet et une gestion de la vie associative.
> Expérimenter des modes d’organisation statutaire ou des structures alternatives adaptés aux associations qui recourent à un salariat important.

Réduire les zones grises entre bénévolat et salariat

Du constat et des orientations précédents, il découle un troisième constat et une nouvelle orientation de travail : pour n’être pas d’aujourd’hui, les zones grises entre le bénévolat et le salariat se sont quelque peu multipliées, en particulier avec le développement de l’embauche de salariés dans beaucoup d’associations, avec les compétences quasi professionnelles attendues des bénévoles, avec la précarisation des emplois et le chômage qui frappent nombre de personnes et de bénévoles. Les associations d’éducation populaire et les associations dites caritatives reconnaissent que, si les partages entre statut salarié et statut bénévole sont loin d’être toujours faciles à établir, il est essentiel de s’employer à clarifier ce qui doit l’être. Une clarification sémantique s’avère un préalable indispensable pour distinguer bénévole, volontaire, militant, adhérent, membre, usager, habitant mais aussi rémunération, indemnité, remboursement de frais.

Au fil des échanges, il s’est confirmé que la richesse et la complexité du bénévolat tiennent précisément à l’infinie diversité des situations, des motivations et des histoires, avec parfois leurs chaos mais aussi leurs continuités. Qu’il y ait des compensations à l’activité bénévole ne doit pas scandaliser, tant s’en faut, surtout si on estime que le bénévolat ne peut être réservé à ceux qui en ont les moyens économiques ou qu’il doit s’ouvrir encore davantage aux personnes en situation précaire. Mieux vaut identifier les différents modes et niveaux de compensation qui passent par l’appartenance à l’association, l’utilité sociale qu’on y trouve, une reconnaissance d’acquis et de disponibilité. Il importe également d’être au clair, chaque fois que cela s’impose, sur les remboursements de frais ou les indemnités qui peuvent être versés.

Avec le concours de juristes, il est important de mesurer les zones grises pour les réduire, d’identifier les frontières, sachant qu’elles sont faites pour être franchies, mais pas à n’importe quelles conditions. Ainsi, a-t-il été répété que, si la nature du contrat qui lie le salarié et le bénévole à l’association n’est pas du même type, le droit du travail au caractère omniprésent et la jurisprudence en ce domaine éclairent la question, sans tout résoudre. La possible requalification d’engagements bénévoles en contrats de salariés reste possible, même lorsqu’on fait tout pour limiter ce risque.

PROPOSITIONS :

> Identifier les zones grises entre bénévolat et salariat afin de les réduire, de tracer les frontières et de clarifier au maximum les statuts.

> Regarder en face les problèmes de compensation ou d’indemnisation de l’activité bénévole et les contraintes économiques qui pèsent sur l’engagement.

> Encourager un réel soutien et un développement des ressources bénévoles au sein des associations : charte d’engagements et de missions, protocole d’accueil, information, formation et accompagnement etc.

Prendre en compte les aspirations des nouveaux bénévoles jusqu’à repenser projet et fonctionnement des associations

Le quatrième et dernier enseignement qui se dégage des séminaires croise les précédents dans la mesure où il invite à prendre en compte les aspirations des nouveaux bénévoles, jusqu’à repenser le projet et le fonctionnement des associations : c’est acter que les formes et les modalités du bénévolat se sont déplacées pour un certain nombre de nos contemporains et pas seulement pour les plus jeunes, que ces déplacements questionnent toutes les associations y compris celles de services et leur salariat. Quant aux zones grises entre bénévolat et salariat, elles sont peu ou prou la conséquence de ces évolutions. En tout état de cause, ce sont des bénévoles anciens et nouveaux qui se donnent, à un moment, une organisation associative autour d’un projet et qui peuvent, à tout moment, la faire évoluer et la redynamiser.

Les nouveaux bénévoles aspirent visiblement à des modes différents de fonctionnement associatif davantage qu’à de nouveaux projets, encore que la mondialisation ouvre certaines associations à des causes transnationales. Pour reprendre une expression déjà citée, la flexibilité de l’engagement est une donnée qui participe de la culture du moment, tout comme le recours aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Des associations confirment qu’elles s’efforcent d’agréger de nouveaux adhérents et membres, avec plus ou moins de réussite. D’autres associations s’inscrivent à la charnière entre l’offre et la demande de bénévoles, avec le souci de prendre en compte au premier chef la compétence professionnelle du demandeur de bénévolat, sans éliminer d’autres demandes du bénévole notamment en termes de périodicité et de durée de l’engagement au regard de ses contraintes personnelles.

Il ne faut pas se cacher que les aspirations des nouveaux bénévoles prennent souvent à contre-pied l’offre organisationnelle, voire idéologique, des associations qui cherchent des bénévoles. Du coup, certains responsables d’associations sont enclins à dénoncer la fragilité, l’ambiguïté, les risques de récupération, le caractère souvent à durée limitée des nouveaux bénévolats. Or, quelle est la vie associative qui est à l’abri de la sclérose, du vieillissement et d’un difficile renouvellement ou rajeunissement de ses membres ?
Des trois séminaires, pour les associations qui veulent s’ouvrir lucidement à d’autres bénévoles, s’est dégagée à l’évidence une impérieuse nécessité de remettre en question leur fonctionnement et, dans une certaine mesure, leur projet pour associer des bénévoles et éventuellement des salariés dont le degré d’engagement, les compétences, les acquis et les motivations ne sont pas les mêmes.

PROPOSITIONS :

> Reconnaître une approche du bénévolat par la compétence, dans la diversité des profils et des histoires de vie.

> Tenir compte du caractère parfois éphémère et flexible de certains engagements bénévoles.

> Construire la vie associative sur la richesse et la diversité des parcours, des motivations et des engagements bénévoles, dans leur complémentarité mais aussi dans leur grande différence.

fonda
comité Engagement citoyen
1er mars 2005

(avec la collaboration rédactionnelle
de Gabriel d’Elloy, membre de la fonda)

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