La preuve de la compétence
Publié par L’équipe Fonda le 27 juillet 2012

La preuve de la compétence

Rencontre avec Jacqueline Mengin, membre de la Fonda

paru dans La tribune fonda n° 200, Regards croisés, décembre 2009

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Docteur en droit et sociologue, Jacqueline Mengin a contribué à la fondation du Celavar. Elle a présidé la Fonda de 1997 à 2004. Elle a été vice-présidente du Conseil national de la vie associative (Cnva) et a représenté les associations au Conseil économique et social (Ces).

La rédaction : Pourriez-vous nous retracer rapidement votre parcours militant et professionnel ?

Jacqueline Mengin : J’ai milité tout au long de ma vie. Jeune guide, j’ai appris avec d’autres jeunes l’apport de l’action collective. Puis, je me suis impliquée dans le mouvement de la paix, où j’ai cotoyé de nombreux militants communistes dont l’attitude, parfois bourrue, était ouverte vis-à-vis des femmes.

J’ai par la suite milité au Psu que j’ai quitté au moment de sa fusion avec le parti socialiste. C’était la première fois où j’ai croisé la route d’hommes voulant tout de suite se situer dans un rapport de domination par rapport aux femmes. Grande gueule et macho, c’est sans doute pour cela qu’il y avait et y a encore beaucoup plus d’hommes que de femmes dans les partis politiques. Ayant eu des enfants cela a limité mes possibilités d’engagement pour un temps.

Après l’obtention de mon doctorat de droit, j’ai cherché un travail qui me permettait de concilier ma vie professionnelle et ma vie familiale. C’est ainsi que je suis devenue sociologue. Cette nouvelle orientation professionnelle a été rendue possible par la confiance d’un homme aux qualités humaines exceptionnelles, Roger Benjamin. Il m’a réellement mis le pied à l’étrier.

Intervenante en sociologie rurale, les contacts avec les paysans ont été facilités par le fait d’être une femme. épatés, ils se confiaient plus facilement. J’ai alors travaillé aussi bien avec des chercheurs que des acteurs du développement local. Henri Mendras m’a alors ouvert les portes, m’invitant à des colloques internationaux, bien que travaillant dans un institut privé (Fondation pour la recherche sociale – Fors), ayant appris la sociologie sur le tas et étant une femme.

Je travaillais à l’époque au « 14 rue Saint-Benoît », qui rassemblait un ensemble d’associations dirigé par Henri Théry, puis Bernard Porte. Au départ de ce dernier, alors que je n’avais pas l’idée de poser ma candidature, certains m’ont poussée à prendre le poste. Ce ne fut pas facile, j’ai rapidement été en but à certaines oppositions de la part de l’une de ces associations dont les formes furent parfois très machistes. Certaines réactions furent particulièrement vulgaires. Cela a été une période difficile pour moi, même si toutes les autres associations m’ont soutenue. Je ne voulais pas me laisser insulter notamment du fait d’être une femme.

Parallèlement à cette responsabilité, j’ai poursuivi mes travaux en sociologie rurale en faisant profiter Culture et promotion par des interventions au cours de formations, de rencontres et colloques. J’ai tissé des amitiés fortes, notamment avec Serge Cordelier, ancien permanent de la Fnsea. Fin politique, il m’a convaincue de travailler à un rassemblement des associations rurales. Sous son impulsion, nous avons organisé les premières rencontres de ce qui est devenu ensuite le Celavar. Mais, il a quitté le secteur agricole pour s’occuper de la collection « l’état du monde » aux éditions de la Découverte. Je me suis à nouveau trouvée dans la situation d’accepter des responsabilités et d’assurer le relais d’une dynamique en germe. J’ai encore une fois été bien acceptée. D’ailleurs, je n’ai eu aucun problème du fait d’être une femme durant toute ma présidence du Celavar.

Un jour, Henri Théry, alors directeur de l’Uniopss, et Jean Bastide sont venus me chercher pour me demander si je voulais bien aller au Conseil économique et social. Sous leur amicale sollicitation, j’ai donc posé ma candidature au Conseil national de la vie associative, puis tout s’est enchaîné. Frédéric Pascal m’a ensuite proposé de prendre sa succession à la Fonda.

Rétrospectivement, je crois sincèrement que je n’ai jamais cherché le pouvoir pour l’image qu’il confère à ceux qui en ont. Ce qui m’a toujours motivé et a guidé mon parcours, c’est mon intérêt pour des sujets précis, mon goût de faire bouger les choses. Un jour quelqu’un m’a dit : « Tu aimes faire impression. » Ce n’est pas faux. J’aime convaincre, faire passer mon message.

C’est sans doute pour cela que j’ai ressenti parfois dans certains espaces institutionnels une certaine forme d’animosité à mon égard. J’avais le sentiment que des interlocuteurs considéraient que je leur faisais de l’ombre. Cela s’exprimait parfois avec agressivité. Tout au long de mon parcours, je dois reconnaître que j’ai souvent été la seule femme à des postes de responsabilité, comme par exemple aux débuts la Cpca.

La rédaction : À plusieurs reprises vous avez vécu des oppositions du fait d’être une femme. Cela ne vous a pas empêché de construire un parcours très riche et singulier. Que retenez-vous de votre expérience en tant que femme responsable associative ?

J.M.  : À mon avis, plusieurs choses sont très importantes. Il est attendu d’une femme qu’elle soit plus compétente qu’un homme. Il ne faut pas pouvoir être contestée en aucune manière sur le fond. Il ne faut pas aussi constituer une menace pour les autres et donner l’impression qu’une place, un poste ou un honneur vous intéresse.

Cela implique pour une femme la nécessité d’apporter la plus grande attention à la construction de rapports équilibrés avec les différentes parties prenantes d’une dynamique collective. Il est impossible à une femme de s’imposer de manière autoritaire à un goupe. Elle ne disposera que de l’autorité qui lui sera octroyée par le collectif. Cela implique pour elle des valeurs morales particulières. Par exemple, je n’ai jamais pris de décision sans consulter très largement et sans essayer de faire émerger des consensus.

De manière caricaturale, on pourrait dire qu’une femme ne peut pas utiliser le rapport de force et le conflit comme moyen d’action, alors même que les hommes sont souvent valorisés dans ces contextes, y compris quand ils font preuve de brutalité.
Une femme qui utiliserait les mêmes moyens que les hommes pour faire progresser sa carrière ou ses idées serait rapidement qualifiée de caractérielle ou de difficile. Elle doit préserver une image maternante, qui rassure, et non castratrice. Il est indéniable qu’on attend davantage des femmes et que leur rôle est difficile.
Dans tout cela le filet de sécurité indispensable pour toute femme qui prend des responsabilités, c’est l’extrême compétence.

Il faut admettre que tout ceci n’est pas propre au secteur associatif. Ces mécanismes se retrouvent dans tous les secteurs de la vie économique et sociale. Autour de moi, je constate que de nombreuses femmes sont réticentes à prendre des responsabilités ne voulant pas s’inscrire dans des jeux de pouvoir. Elles préfèrent rester en retrait préoccupées essentiellement de faire avancer les choses. Cela me frappe d’autant plus que souvent les dirigeants hommes savent instrumentaliser ces attitudes à leur propre profit personnel.

Sur un autre plan, je me suis toujours demandée pourquoi les hommes aiment autant la compétition, l’affrontement. C’est certainement le fait qu’ils soient valorisés dès le plus jeune âge dans cette posture. De ce point de vue, les femmes ont plus de cordes à leur arc, et peut être que cela leur permet de disposer de plus d’espaces pour se réaliser.

La rédaction
 : Si nous revenons sur le secteur associatif, nous constatons qu’il existe une difficulté réelle dans l’accès aux responsabilités des femmes, comment faire évoluer les choses ?

J.M. : À plusieurs reprises cette question a été abordée, que ce soit au moment des assises en 1999, à travers la charte des engagements réciproques signée en 2001 ou encore les textes sur la diversité signés par la Cpca par la suite. Nous n’avancerons pas sans une politique volontariste pour ouvrir des espaces permettant la prise de responsabilités des femmes. Il faut que les associations se saisissent de cette question et « aillent chercher des femmes ».

Tout au long de mon parcours, j’ai bénéficié de l’attitude ouverte de gens aux exceptionnelles qualités humaines. Nous ne pouvons plus nous en remettre qu’à cela. Si nous n’engageons pas un effort collectif, cela n’arrivera pas. Cela implique aussi peut-être de réfléchir à la façon dont s’organisent les temps « sociaux ». J’ai eu la chance que ma carrière professionnelle s’organise de telle manière que je puisse tout à la fois assumer pleinement mon rôle de mère de famille et des engagements bénévoles et militants. La plupart des femmes n’ont pas cette opportunité. Nous devons donc en tenir compte dans nos façons de faire. C’est d’autant plus important que nous vivons une époque où le travail, au-delà de sa référence horaire, occupe pour de plus en plus de femmes une place croissante. La pression qui s’exerce aujourd’hui sur les femmes est plus importante. Dans le même temps, la complexité des problèmes, auxquels sont soumis les responsables associatifs, s’est accrue.

Dès lors, si nous voulons plus de femmes dans les bureaux et conseils d’administration des associations, avoir une attitude proactive est devenu une nécessité.

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