La crise, un effet loupe
Publié par L’équipe Fonda le 26 août 2013

La crise, un effet loupe

Partie 1

paru dans La tribune fonda n° 201, Economie sociale et solidaire, février 2010

La crise remet brutalement en place l’ordre des priorités situant la personne humaine au premier rang, alors que les surenchères économiques et financières l’avaient réduite à l’état de variable d’ajustement. Ce point de vue n’est pas éradiqué pour autant, comme en témoigne le comportement de groupes internationaux utilisant la crise comme alibi pour « dégraisser » leurs effectifs, reconstituer leur marge et/ou rassurer leurs actionnaires.

Les enchaînements ayant permis cette crise sont désormais identifiés. La crise financière, bancaire, économique, écologique et désormais sociale, a pour racine une crise morale faisant confondre fins et moyens. Les entreprises de l’économie sociale n’ont pas cédé à cet entraînement. Elles ont mieux résisté, dit-on ! La crise apporterait ainsi une validation des principes humanistes et des pratiques démocratiques.

L’économie sociale faisant de ces principes ses valeurs de référence est-elle légitimée pour autant ? Quelle est la source de légitimité de l’économie sociale ?

Telles sont les questions que la crise renvoie à l’économie sociale.

Quelle est la source de légitimité de l’économie sociale ?

Les valeurs rendent-elles compte à elles seules de l’identité de l’économie sociale ? Ce serait faire fi de son histoire en étroite relation avec celles de la société. Motivées par les injustices sociales, les actions de l’économie sociale, associant convictions politiques et réalisations concrètes, se sont trouvées en étroite correspondance avec les luttes sociales du XIXe siècle. Initiant la lente édification des politiques sociales. Ce sont leurs actions qui ont contribué à faire passer de la notion de besoins à celle de droits sociaux.

Elles ont inspiré un « contrat social » : le progrès social proposé comme projet de société.

Le XXe siècle a-t-il fait fructifier cet héritage ? Sans se départir des arrière-pensées politiques du siècle précédent, il a aussi été celui qui fit un accueil bienveillant aux thèses du libéralisme. Au nom du « modernisme », les décideurs économiques, alliés à la puissance publique, ont œuvré en faveur d’un allègement du poids des institutions et des régulations perçues comme autant d’entraves aux initiatives particulières. Cette évolution s’est accomplie avec d’autant plus de facilité que le corps social tout entier aspirait à disposer d’espaces d’initiatives personnelles et de réalisation de soi. Traversées par les mêmes courants, les entreprises de l’économie sociale, confrontées aux pressions d’un environnement économique de plus en plus concurrentiel, se sont emboîtées dans cette évolution démontrant par là même leur ancrage dans la société civile, source d’inspiration et d’impulsion par excellence. Ce sont les liens que tissent l’économie sociale et la société civile qui sont constitutifs de son identité et sa source de légitimité.

Des ambiguïtés partagées

Faisant corps avec la société civile, l’économie sociale en partage les ambiguïtés :
– l’attachement aux valeurs démocratiques, aux solidarités collectives ;
– l’ouverture aux marchés, à ses pratiques concurrentielles et à ses méthodes sélectives et individualisantes visant à stimuler le consumérisme.
Cette ambiguïté n’est pas propre aux entreprises de l’économie sociale. Les entreprises « capitalistes » ne sont pas insensibles aux valeurs de solidarité. On peut en créditer certaines de la sincérité de leurs initiatives, par exemple :
– le groupe Mulliez a lancé des entreprises nouvelles afin d’expérimenter des formes novatrices d’entreprendre, cherchant à associer davantage la qualité du relationnel à la recherche de productivité ;
– Darty a témoigné des mêmes ouvertures en faveur de l’économie sociale et solidaire.

Cependant ces expériences se déroulent au sein d’entités économiques spécifiques. S’agit-il de donner des gages sans entraver par ailleurs la marche forcée au rendement ?

A ces emprunts au social, répondent ceux des entreprises de l’économie sociale qui, convaincues d’avoir à satisfaire aux exigences des marchés, ont adopté le professionnalisme et les techniques de gestion des entreprises « capitalistes » au risque de se banaliser.

Ces ambiguïtés, faisant écho à celles de la société, révèlent une évolution du rapport de la société civile aux valeurs. Alors même que celles-ci étaient résolument situées dans le champ spirituel au siècle précédent, la société contemporaine en cherche l’articulation à l’opérationnel dans une recherche d’efficacité. Il s’agit d’incarner un projet de société et d’en tester la validité par l’action. C’est peut-être le terreau de la culture de projet qui traverse aujourd’hui toutes les formes d’entreprises. Elle s’appuie sur une autre perception du temps, séquencé de date butoir en date butoir, se matérialisant par des plannings, des procédures et des outils de pilotage.

Les entreprises de l’économie sociale se sont emparées avec succès de ces avancées méthodologiques trouvant le moyen de capitaliser leurs capacités de création, de mobilisation et de mutualisation des connaissances dans le cadre de schémas d’organisation démocratique. S’appropriant la culture de projet, elles ont ainsi articulé leurs valeurs à leurs capacités opérationnelles.

Des références collectives en gestation

La démarche de projet confronte les valeurs aux réalités. C’est aussi exposer les valeurs, jusqu’alors de l’ordre de l’intangible, aux fluctuations de perceptions et à la variété des réalisations. La relativité prend le pas sur les certitudes. A contrario, l’individuation des comportements s’accompagne d’une exigence personnelle d’accomplissement de soi par l’implication et la participation. L’appropriation des valeurs au gré des déclinaisons, qu’il appartient à chacun d’opérer en toute liberté selon ses choix de vie, démontre la construction tâtonnante d’une éthique sociétale, dont les entreprises de l’économie sociale peuvent être l’un des cadres privilégié.

En effet, l’articulation du spirituel à l’opérationnel est une caractéristique forte de l’identité des entreprises de l’économie sociale. C’est l’une des clés de leur complexité et de leur évolution les menant, aujourd’hui.

Des différences avec les entreprises traditionnelles

Les entreprises de l’économie sociale se caractérisent par l’articulation de leurs valeurs aux pratiques. C’est un trait fort de leur identité qui les fait relier l’intérêt général aux intérêts particuliers, le territoire d’appartenance aux enjeux globaux, les pratiques de consommation aux marchés solidaires, la diversité des appartenances sociales aux rôles au sein de leur organisation démocratique. Leur histoire témoigne de cette capacité d’articulation.

Au contraire les entreprises capitalistiques séparent et isolent par :
– la séparation des valeurs des pratiques ;
– la dissociation de l’individu du collectif ;
– la focalisation des enjeux sur le rendement immédiat sans intégrer les effets induits dans le temps, l’espace ;
– l’appropriation des ressources sans tenir compte des conséquences sur les équilibres sociaux, économiques et naturels ;
– la rupture entre le futur et le présent en étant la réflexion politique de sa capacité à concevoir un projet de société articulant présent et futur pour mieux satisfaire à une culture de la consommation frustrée par principe.

Ce parti pris de séparation va au-delà du périmètre des entreprises capitalistiques et interroge les choix de société faisant du libéralisme le nouveau credo, posant comme postulat qu’un projet de société sans ambition humaniste peut être porteur de nouvelles libertés en affranchissant plus encore les hommes des contraintes matérielles et éthiques. Le libéralisme, associant puissances publiques et intérêts privés, s’est employé à l’exaltation de l’avoir, renvoyant l’éternelle question de l’être à la sphère privée. La crise a mis à nu ce parti pris de rupture entre être et avoir.

Cette rupture ne pouvait, en toute logique, qu’engendrer l’appauvrissement des ambitions politiques collectives, l’atonie des projets de société et induire une longue suite de dérégulations opérationnelles, particulièrement dans les domaines fiscaux, juridiques et financiers. Avant même le coup de semonce que nous vivons, des entreprises avaient déjà analysé les effets pervers de la rationalité instaurant la séparation entre l’homme et son œuvre, payée par la démobilisation des énergies.

Les réponses mises en œuvre sont la réintroduction de la recherche de qualité dont l’objectif ne peut être atteint que par la transversalité des échanges. Les nouveaux modes de management vont même jusqu’à préconiser la création d’espaces intimes au sein des entreprises pour permettre aux salariés de se sentir « comme chez soi » les invitant par là même à s’approprier le projet de l’entreprise comme le leur dans le but de recevoir en retour le bénéfice de leur investissement personnel en temps et en énergies.

La leçon de la crise va plus loin nous démontrant que se passer de morale est destructeur de l’ensemble des systèmes d’échanges sociaux, car c’est détruire la confiance. Ainsi, la crise morale a préparé toutes les autres dans un enchaînement aussi inéluctable que rapide. Elle révèle les limites d’une pensée qui voudrait que les marchés détiennent, par eux-mêmes, des capacités régulatrices. Les faits démontrent le contraire. La crise remet sans façon la question de la redistribution sociale, des évaluations partagées et des régulations démocratiques au cœur des débats.

Les états ont été forcés d’intervenir. Cependant, leurs efforts ne produiront l’effet attendu, que si la société civile s’implique et partage les enjeux en œuvrant à la construction de nouvelles régulations socio-économiques. L’enjeu est de taille car selon Jean-Paul Fitoussi, président de l’Ofce : « La société devient de plus en plus hétérogène et difficile à gouverner » (Libération du 10.06.09).

Or, nous constatons que dans le même temps, la société civile s’investit pour préserver les équilibres sociaux. En témoignent les Restos du cœur, Emmaüs et toutes les associations, qui se consacrent aux luttes contre les injustices sociales dont sont victimes des populations précarisées et déracinées. La société civile démontre que le progrès social continue à être un concept politique mobilisateur dépassant le simple coup de cœur et la compassion. Elles démontrent chaque jour leur capacité à se doter de projets en phase avec les enjeux de société. Mais la partie est rendue d’autant difficile par le fait que l’état ne joue plus son rôle de structuration, n’intervenant que pour les « réparations ultimes ».

Avec la crise, les entreprises de l’économie sociale sont donc projetées dans un paysage économique et financier fragilisé, où elles apparaissent bénéficier d’une relative bonne santé qui doit beaucoup à leur mode de régulation interne de type démocratique. La crise met en relief l’actualité et la valeur stratégique des traits qui les caractérisent :
– la primauté des valeurs d’humanisme et de solidarité comme source d’inspiration de projet ;
– la force d’une conduite politique qui met les moyens au service de finalités sociales au lieu d’inverser ces facteurs en faveur du seul profit ;
– la capacité régulatrice de l’organisation démocratique qui, mutualisant les approches, favorise la prudence des décisions et des stratégies pour le plus grand nombre d’entre elles. Le temps nécessaire au plein fonctionnement des pratiques démocratiques a doté les entreprises de l’économie sociale d’une culture de la patience, de la prudence et de la sobriété qui les met à l’abri de décisions hâtives comme en témoignent leur résistance aux séductions de placement hasardeux, aux rendements risqués de court terme. Pour ces entreprises, le temps n’est pas une ressource à exploiter mais un partenaire.

Cependant la crise, valorisant les atouts des entreprises de l’économie sociale, les fait se confronter à une remise en cause de leurs postures et interpelle leur capacité stratégique.

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