La Contresociété, Roger Sue
Publié par L’équipe Fonda le 9 septembre 2016

La Contresociété, Roger Sue

"Ils changent le monde !" En septembre 2016, Roger Sue publie La Contresociété aux éditions "Les liens qui libèrent".
Vous trouverez ci-dessous :

  • la note de lecture de Yannick Blanc
  • le communiqué de presse associé à la sortie de l’ouvrage

La cinquième transition

Les travaux de prospective de la Fonda ont proposé une analyse de la grande transition en la décomposant en quatre transitions : écologique, économique, numérique et institutionnelle. Court, clair et tonique, le livre de Roger Sue complète le tableau par une cinquième transition, celle du lien social. Ce que nous appelons depuis trop longtemps la crise disqualifie les organisations sociales. L’effondrement des institutions se traduit par les phénomènes bien connus de la fragmentation, du repli sur soi, du désert idéologique et politique. Mais au-delà de l’observation morose de cette décadence, l’attitude prospective permet d’entrevoir l’émergence d’une contresociété qui préfigure le nouveau visage du social, de l’économique et du politique. Roger Sue se propose d’esquisser les traits de ce nouveau visage afin de permettre à la contresociété de dépasser le stade de la désertion (c’est-à-dire de la sortie du jeu institutionnel) et de la contestation pour entamer celui de la reconstruction du lien social.

La thèse de Roger Sue, patiemment construite au fil de ses précédents ouvrages, affirme que ce n’est pas l’économie qui détermine le visage de la société mais la forme du lien social, l’ensemble des « manières de vivre ensemble, de se lier aux autres, de communiquer, de produire, d’apprendre, de faire société » (p.13). C’est la matrice du lien social qui imprime une forme commune aux différentes sphères de la vie publique et privée. Cette matrice se définit aujourd’hui par le concept d’individu relationnel, fruit d’un individualisme social rendu possible par la multiplication et l’intensification des liens horizontaux, constitutive de la relation d’associativité. Ce n’est ni l’économie ni la technique qui transforme la société mais la diffusion de l’associativité comme forme du lien social : la famille élective, les réseaux sociaux, la société de la connaissance, l’économie de partage, l’entreprise éclatée et la démocratie d’initiative sont autant de tendances émergentes issues de cette forme commune.

On peut définir la relation d’associativité par différence avec la relation d’appartenance. L’individu a, pendant la plus grande partie de l’histoire des sociétés, construit son identité par son appartenance hiérarchisée à des groupes emboîtés : famille, clan, métier, classe sociale, nation (avec des variantes : caste, groupe religieux, etc.). L’affaiblissement de ces groupes et de leur emboîtement symbolique s’accompagne d’une recomposition du lien social : le rapport à soi, à autrui, à la société se construit sur la base de la singularité permise par la multiplicité des identités et des liens. Du coup, la valeur de l’égalité change de sens : nous ne sommes plus égaux par l’équivalence de nos conditions mais par la reconnaissance de la singularité de chacun. Le moteur du lien social n’est plus l’observance des règles (langue vernaculaire, rituels, symboles, costume, comportements sociaux divers) mais l’engagement nécessaire à la diversité des liens sociaux.

Roger Sue décline cette thèse sur deux champs dont la mutation contemporaine déstabilise en profondeur l’organisation sociale, celui de la connaissance et celui du travail.

L’associativité est une nouvelle manière de faire connaissance, au double sens de cette heureuse expression, concevoir, partager, utiliser des connaissances et se lier à autrui. Internet est la métaphore technique de la forme du lien social : ce n’est pas la technique, montre Roger Sue arguments historiques à l’appui, qui a transformé notre manière de faire connaissance, mais c’est parce que nous cherchions à faire connaissance autrement que nous nous sommes irrésistiblement emparés de cette technique. Le fait que les connaissances acquises et les informations stockées deviennent universellement accessibles et que les connaissances nouvelles se produisent par l’échange et la mise en commun conduit à un changement de régime de vérité : l’innovation ou l’invention l’emportent sur l’accumulation, le flux sur le stock. La connaissance ressortit à un flux créatif permanent, immatériel et déterritorialisé. L’éducation, la formation, l’apprentissage changent de sens : il ne s’agit plus de mémoriser des connaissances mais d’acquérir et de pratiquer des compétences et des capacités. Les « temples de la connaissance », école et université, s’effondrent parce qu’ils sont structurellement inadaptés à cette mutation. Aussitôt après avoir fait du diplôme le symbole de la démocratisation de l’enseignement supérieur au cours des cinquante dernières années, on s’aperçoit que le diplôme perd rapidement de sa valeur et qu’il cesse en quelques années d’être ce « sésame vers l’emploi » qui fut pour plusieurs générations d’étudiants son principal argument de vente…

Dans un chapitre où s’exprime la partie la plus originale de son analyse, Roger Sue cherche à éclairer la mutation de la relation entre travail et lien social. Il commence par rappeler que, historiquement, c’est la citoyenneté comme nouveau lien social qui fait du travail la contribution active du citoyen à l’édification de la République. Le travail est un devoir civique et il donne sa forme, celle du contrat, au lien social. Dans les sociétés démocratiques, le « monde du travail » est la part active de la citoyenneté, tandis que le « monde politique », structuré par la représentation, en est la part passive. L’affaiblissement et la dissolution du lien de travail provoquent donc la dissolution du contrat social et l’aphasie de la démocratie représentative. L’installation du chômage de masse, qu’aucune politique de l’emploi n’a réussi à contrecarrer, doit être comprise comme la marque d’un déclin irréversible de la forme correspondante du lien social. Elle correspond à deux phénomènes parallèles : 1) le déplacement de l’activité humaine et de la création de valeur de la production d’objets vers la production du flux de connaissances ; 2) la dématérialisation du travail et sa disparition en tant que process mesurable et contrôlable. Le pouvoir dans et sur les collectifs de travail se déplace donc de l’organisation du process vers l’évaluation du résultat. Le travail devient invisible aux yeux de ses commanditaires et sa durée cesse d’être une grandeur significative. La forme relationnelle se substitue à la forme hiérarchique propre au contrat de travail et la création de valeur se diffracte bien au-delà des murs de l’entreprise : autoproduction, travail domestique et travail du consommateur produisent ensemble deux à trois fois plus de valeur que le travail rémunéré. La négociation sur la durée et la rémunération du temps travaillé, qui était le cœur de tout le système de relations sociales, se trouve donc vidée de sens et d’enjeu. Les chaînes de valeur se construisent ailleurs et autrement, et c’est là que doit s’instituer la négociation collective et la délibération politique.

Roger Sue propose de prendre acte de la disparition du travail en supprimant le financement public des emplois non qualifiés (exonérations de charges, emplois aidés, etc.), en mobilisant l’investissement sur les nouvelles chaînes de valeur et en refondant sur les nouvelles bases économiques notre système de redistribution et de protection sociale. Il y ajoute « trois petites révolutions » propres à accélérer la diffusion de l’associativité : faire sortir l’école de ses murs ou, ce qui revient au même, y faire entrer l’activité associative comme part intégrante du parcours éducatif ; développer un service civique vraiment universel, ouvert à tous les âges de la vie, puisque l’activité au service du commun est l’une des composantes du « travail » de demain ; transformer le CESE en assemblée de la société civile, composée de citoyens tirés au sort pour des mandats courts consacrés à des conférences de consensus et à des exercices de prospective.

La contresociété apporte à notre vision prospective une contribution décisive : en traitant l’associativité comme une forme du lien social et non comme une catégorie d’institution, Roger Sue éclaire le lien systémique qui unit nos interrogations sur l’éducation, le numérique, le travail la protection sociale, la démocratie. Il tourne la page de la crise et nous invite à écrire le nouveau chapitre de la transition.

Yannick Blanc
06/09/2016

Documents joints à cet article
Note de lecture - PDF - 74.4 ko
CP La contresociété - PDF - 251.3 ko

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