L’évolution des valeurs, retour sur plusieurs vagues d’enquête européenne sur les valeurs.

L’évolution des valeurs, retour sur plusieurs vagues d’enquête européenne sur les valeurs.

Vous trouverez ci-dessous le verbatim du petit-déjeuner organisé par la Fonda en partenariat avec la Maison de l’Europe de Paris et le soutien de la Caisse des Dépôts, qui s’est déroulé le 22 mai 2008 autour de Jean-François Tchernia de Futuribles.

Le texte ci-dessous est une retranscription, la plus fidèle possible, des propos des intervenants et participants à cette rencontre. Des erreurs ont néanmoins pu s’y glisser. Si vous en constatez, n’hésitez pas à nous les signaler pour que nous les corrigions

L’ÉVOLUTION DES VALEURS
RETOUR SUR PLUSIEURS VAGUES D’ENQUÊTE EUROPÉENNE SUR LES VALEURS

Jeudi 22 mai 2008

Pierre VANLERENBERGHE.- Nous accueillons Jean-François Tchernia qui est celui qui, en France, anime l’analyse de l’enquête européenne sur l’évolution des valeurs dont la première fut faite en 1981, une autre en1990 et 1999.
Un quatrième point est actuellement en cours d’exploitation.

L’intérêt de cette enquête est qu’elle est européenne, elle permet des comparaisons. Bien entendu, on se centrera principalement sur la France. Quand on s’intéresse aux conditions de la vie démocratique, comme les associations s’y intéressent, comme la Fonda veut s’y intéresser, il est nécessaire d’approfondir cette question.
Dans la communauté scientifique, il y a eu souvent des débats sur la question des valeurs, et depuis peu, la Revue Française de Sociologie a fait un magnifique travail sur cette question pour apporter sa contribution à la validation de ces enquêtes.
Je me souviens que lorsque j’étais au Commissariat au Plan, il y avait pas mal de débats sur la valeur des enquêtes.

Je rappelle que lorsque j’ai élaboré le rapport sur le rapport dit Boissonnat, nous avions utilisé des enquêtes qu’on appelait Hélène Riffault à l’époque et qui montraient, paradoxalement, que les Français, les Espagnols et les Italiens mettaient plus en avant la valeur du travail que la valeur des loisirs, contrairement aux Néerlandais et aux Allemands.

Ceci, dans notre imaginaire d’aujourd’hui, est tout à fait étonnant. Vous allez peut-être nous apporter des éléments de réponse à cette question.
L’essentiel, pour nous, au-delà de cette question de l’impératif de la vie démocratique, de la qualité de la vie démocratique, c’est, pour nous, associations, la question de l’action collective.

Face au processus d’individuation, d’individualisation de la vie, comment s’élabore du collectif, comment l’action collective peut se développer ? En tant que responsables d’associations, c’est une question quasi permanente.

Pour introduire le débat, deux discutants :
Guillaume Houzel qui est Président de l’Observatoire de la Vie Etudiante et qui a mené différentes enquêtes rendues publiques.
Maxime Parodi, Sociologue à l’OFCE, qui a travaillé sur ces questions ; je lui rappelais tout à l’heure qu’il avait fait un travail en 1999 sur les associations ; il me disait modestement que c’était un premier travail d’un jeune chercheur ; peut-être ira-t-il puiser certaines informations pour répondre à vos questions.

M. Jean-François TCHERNIA.- Je ne suis pas le principal animateur de ce groupe d’études sur les valeurs, je n’en suis qu’un des rouages, nous sommes en effet assez nombreux à travailler. Il y a une équipe française avec une quinzaine de chercheurs permanents et des équipes de même nature dans pratiquement tous les pays européens. C’est un projet d’une très grande ampleur.

Je vais vous présenter mon exposé sur l’évolution des valeurs :

Pourquoi s’intéresse-t-on aux valeurs ?

Ce sont des questions que chacun se pose dans sa vie personnelle, qu’il s’agisse d’orienter l’éducation de ses enfants ou de prendre soin de ses proches.
Ce sont également des questions qui se posent dans la vie sociale, on doit se déterminer par exemple lors des consultations électorales ou si l’on participe à la vie d’une association.

L’individu n’est pas seulement préoccupé de valeurs par rapport à des choix qui concernent sa vie personne, mais aussi par rapport à son implication dans la vie sociale.
Enfin, ce sont des questions qui se posent aux organisations collectives ; il y a une dimension éminemment collective des valeurs, par exemple, quand il s’agit de définir les buts d’une organisation ou bien de mobiliser dans une entreprise ou les membres d’une association.

Je vais présenter rapidement les études EVS sur les valeurs des Européens, rapidement parce que dans le domaine des valeurs, la première valeur est qu’il faut définir l’objet qu’on étudie. Autrement dit, je ne prétends pas avoir une définition universelle des valeurs, mais, évidemment, pour pouvoir travailler là-dessus, nous avons dû définir notre objet. Le minimum que je puisse faire est de vous présenter de quel point de vue on part.

Déjà, en effet, il s’agit d’une enquête de grande ampleur ; c’est un projet qui est initié et organisé par les chercheurs eux-mêmes. Dans chaque pays européen, une équipe se saisit de la question pour organiser l’enquête dans son pays, et l’ensemble de ces équipes est coordonné au niveau international.

Ces enquêtes reposent sur une totale indépendance financière. Quand nous avons besoin de monter un nouveau projet, nous demandons des contributions pour pouvoir financer le projet, mais, en aucun cas, nous ne sommes assis sur une institution quelle qu’elle soit.

La Direction Scientifique est collégiale, nous discutons collectivement des questions par groupe de travail ou au sein de réunions plénière avec des gens de différents pays européens et de différentes disciplines ou de différentes approches de la sociologie ; il y a là des sociologues de la religion ou de la famille, des gens de sciences politiques.
C’est une pluralité d’approches qui contribue à définir cette enquête.

Par nature, c’est une approche multinationale et pluri disciplinaire.

Notre outil de travail est une enquête par sondage ; nous l’avons déjà réalisée trois fois, en 1981, en 1990 et en 1999. En ce moment, en France et dans beaucoup d’autres pays européens, cette enquête est sur le terrain. On est en train de faire les interviews, il m’est totalement impossible de donner un tout début de résultats étant donné que je ne les connais pas moi-même. On est en train de faire des interviews, des échantillons aléatoires avec des normes scientifiques rigoureuses, 1 500 personnes par pays ; on interroge la population résidente, autrement dit, on interroge aussi les non nationaux ; le questionnaire dure à peu près une heure.

Il faut définir de quel point de vue on parle.
Une définition très simple des valeurs pour avancer : le but n’est pas de prétendre à une grande université des valeurs, on définit cela comme des idéaux et des préférences qui prédisposent les individus à agir dans un sens donné, qui structurent leurs représentations et leurs actions.

Le thème important, le plus important, est prédisposer et structurer.
Prédisposer veut dire que cela peut entraîner les gens à agir dans un certain sens, mais qu’il n’y a pas d’automatisme, il ne s’agit pas d’un lien direct, univoque, qui fonctionnerait en permanence. Il est très important de comprendre que les valeurs que l’on observe ne se traduisent pas toujours en action, et c’est un des problèmes auquel nous sommes confrontés en tant que chercheurs mais auquel tous les décideurs sont confrontés, la différence entre les idéaux, les principes, les valeurs affichés par la population et qui sont tout à fait réels en ce sens qu’ils sont bien ancrés chez les personnes et leurs actes qui ne correspondent pas toujours à ces valeurs ou à ces idéaux.

L’autre idée importante est que cela structure les représentations et les actions, autrement dit, c’est le cadre de référence des personnes.
Je vais tout de suite rentrer dans la présentation des résultats de cette enquête.
Le principe de cette présentation est d’aller assez vite dans l’exposé initial pour permettre un jeu de questions-réponses.
Quelques mots sur ce que j’appelle la vie des Européens, pour situer ce qui compte pour deux.

Cela nous est indiqué par la question suivante : ce qui est très important dans leur vie. Pratiquement tous considèrent que la famille est quelque chose de très important. On voit souvent une allusion ou une référence à l’importance de la famille, c’est confirmé par les enquêtes.

A l’extrême, on trouve très peu d’Européens qui considèrent que la politique est quelque chose de très important dans leur vie (moins de 10 %).
D’un côté, 90 % considèrent la famille comme très importante et à l’autre extrémité de ce spectre, 10 % de la population qui considèrent la politique comme très important.
Entre les deux, les différents domaines qu’on étudie sont plus ou moins importants. Par exemple, en France, en Belgique, en Autriche, en Grèce, voilà des pays où le travail est considéré comme très important par une très forte majorité de la population, environ deux personnes sur trois.

Dans des pays comme la Suède, les Pays Bas, l’Irlande, le Danemark, ce sont plutôt les amis et les loisirs qui ont ainsi la faveur de la population. Egalement, dans quelques pays en Europe, la population considère la religion comme quelque chose de très important.

Dernière indication pour situer la vie des Européens, la question du moral. Dans l’ensemble, on a des Européens qui ont bon moral, presque neuf sur dix se déclarent heureux ou très heureux. En réalité, quand on analyse au plus près, on voit qu’il y a des variations considérables de ce moral en fonction notamment du pays et en fonction d’autres paramètres comme l’âge ou la situation sociale.
Malgré tout, dans l’ensemble, la population européenne montre un assez bon moral.
Dans ce cadre, la France se situe dans la moyenne, elle n’a rien de particulier, ni dans le malheur ni dans le bonheur.

Importance attachée à la famille : le graphique l’illustre. Pour l’Europe de l’Ouest, cela ne descend jamais en dessous 80 %. Ce sont toujours des proportions très élevées.
Le même type de graphique sur le travail : comparativement, on a des niveaux plus faibles, mais, dans un pays comme la France ou l’Autriche, ou à l’Est, dans des pays comme la Pologne ou la Lettonie, on attend des proportions très impotentes de la population qui attachent beaucoup d’importance au travail.
J’en viens aux valeurs éthiques et religieuses : c’est en effet une dimension très structurante des valeurs. Je vais présenter tout cela de façon extrêmement rapide, il faudrait évidemment passer du temps, rentrer dans le détail, introduire des nuances, etc. Ce que je vous présente, ce sont de très grandes tendances, mais qui ont été vérifiées par l’analyse.

Premier point le plus frappant : une vision relativiste du bien et du mal.
Ce qui domine aujourd’hui en Europe, c’est l’idée que le bien et le mal sont une question de circonstance. Pratiquement deux Européens sur trois ont cette vision du bien et du mal. Il faut se détacher de l’idée que nous aurions une vision absolue du bien et du mal. Ce n’est le cas que d’une faible minorité de la population. Cette vision relativiste est particulièrement dominante au Danemark et en Suède.
Premier point tout à fait important qui est en relation avec beaucoup d’autres tendances que je vais vous signaler.

Les croyances : la croyance en Dieu est assez répandue, environ trois Européens sur quatre déclarent croire en Dieu. En revanche, les autres systèmes de croyances dans les religions judéo chrétiennes comme la paradis, le péché, l’enfer, sont très variables d’un pays à l’autre.

L’appartenance et la pratique religieuse, ce n’est pas seulement une question de croyance ou de philosophie de la vie, c’est également, tout simplement, se sentir appartenir à une communauté et c’est aussi pratiquer une forme de religion. C’est très variable d’un pays à l’autre.

La France et les Pays Bas sont les deux pays les plus laïcs d’Europe. A peu près une personne sur deux s’y déclare sans religion.
Autrement dit, si on fait la comparaison de l’importance des différents systèmes de pensée, le plus fréquent en France et encore plus aux Pays Bas est la laïcité, c’est le fait d’estimer n’appartenir à aucune religion. C’est la référence première.
Bien sûr, il y a des pays beaucoup plus pratiquants et avec un plus fort niveau d’appartenance, ce sont notamment l’Irlande, l’Italie, le Portugal, l’Autriche, mais j’ai aussi signalé la Pologne et la Roumanie.
Place de la religion dans la société : depuis longtemps, dans cette enquête sur les valeurs, on suit cette question. Pour la plupart des Européens, le rôle de l’église est de répondre en priorité aux besoins spirituels des individus, c’est l’autonomisation de la spiritualité par rapport au reste des problèmes qui peuvent se poser à nos contemporains.
Ce rôle de l’église est avant tout spirituel.

En revanche, l’église apparaît peu crédible lorsqu’il s’agit de répondre aux questions familiales et sociales. Bien sûr, un certain nombre d’Européens continuent à penser dans ces termes-là, à se tourner vers l’église, mais ils sont relativement minoritaires.
Dans certains pays européens, notamment l’Italie et le Portugal, on lui reconnaît toutefois un rôle de guide moral. C’est le rôle de l’église dans la vie contemporaine.
En ce qui concerne la vie politique, au moins jusqu’à l’enquête de 1999 et, comme je vous l’ai dit, cela m’est difficile de vous annoncer des résultats pour 2008, il apparaissait le désir que l’église n’intervienne pas dans la vie politique dans tous les pays étudiés en Europe. Les Européens ne souhaitent pas qu’elle exerce une quelconque influence sur des élections, pas de recommandation, etc. C’est ce qu’on dit, ce n’est pas forcément ce qu’on fait, mais il y a tout de même affichage de cette intention.
Ils ne souhaitent pas non plus qu’elle ait d’influence sur les gouvernements et, globalement, les Européens sont favorables à la laïcité du pouvoir politique.
J’en viens à la politique. C’est un domaine suffisamment complexe pour qu’on soit obligé de regarder différents indicateurs.

Le premier d’entre eux est ce que nous appelons la politisation qui est un peu l’idée qu’on s’implique plus ou moins dans la vie politique. Nos différents indicateurs montrent que les Européens s’impliquent peu dans la vie politique, seulement 10 % d’entre eux estimaient que c’était très important dans leur vie. Egalement, on observe qu’ils discutent assez rarement de la politique.

Bien sûr, cela subit des variations, au moment des élections, il y a une mobilisation des électeurs, mais en temps normal, en temps hors élections, il y a une assez faible fréquence des discussions politiques.

Toutefois, les Européens sont capables de plus en plus de se mobiliser occasionnellement sur des actions ( ? un mot inaudible). Par exemple, on observe qu’un Européen sur deux a déjà signé une pétition, un sur quatre a déjà participé à une manifestation, et cette propension à agir par les actions de protestation a tendance à augmenter avec le temps. Il y a des pays où cette propension à protester est particulièrement forte comme la Suède, la Royaume Uni, la France, les Pays Bas, le Danemark, mais, de toute façon, la propension à agir augmente partout.

C’est le rapport à la politique qui a changé. Il tend à être plus ponctuel, plus intermittent et, occasionnellement, également plus fort. Nous ne sommes plus dans la situation où le citoyen, finalement, déléguerait pendant une période quatre, cinq ou six ans toute sa voie politique à des représentants. Ce n’est plus tout à fait la situation d’aujourd’hui.
Donc il y a volonté, régulièrement et même peut-être indépendamment des votes précédents, de se manifester, d’apparaître comme un sujet politique.
Il y a une sorte de retour du politique régulier et, en même temps, ce retour du politique est occasionnellement fort et, quand il n’est pas dans une période de mobilisation, il est relativement faible. On est dans un système de montagnes russes par rapport à une situation plus plate.

On observe également une participation citoyenne qui est centrée sur des domaines d’actions plus précis aujourd’hui plutôt que sur des choix généraux.
Augmentation de la participation protestataire : une comparaison entre les résultats de 1981 et de 1999 dans les pays qui avaient été étudiés dans les deux enquêtes. On a là une statistique qui porte sur le fait d’avoir participé à au moins deux actions protestataires. Vous voyez que cela a augmenté dans tous les pays (la barre rouge est plus grande que la barre jaune). Dans certains pays, cette augmentation est tout à fait considérable, comme en Suède, au Danemark, aux Pays Bas, même en France ou en Belgique.

Après avoir vu les formes d’actions politiques, les conceptions politiques.
Les orientations politiques des Européens sont à peu près équilibrées. Evidemment, c’est une tendance très moyenne, dans tous les pays, il y a régulièrement des élections, nous sommes dans un système démocratique, il y a des mobilisations, des changements de majorité, etc.

Cela dit, quand on observe sur longue période les moyennes européennes, on retrouve toujours un regroupement à peu près en trois tiers, gauche, droite et centre, pour chacun de ces pôles.

Le clivage gauche/droite apparaît comme un résumé significatif de l’orientation politique dans la plus grande partie des pays européens.
Le problème s’est posé dans les pays d’Europe de l’Est après la chute du communisme : dans ces pays, le clivage gauche/droite avait-il une signification, alors qu’il n’y avait pas ou plus, depuis des dizaines d’années, des manifestations de ce clivage ?
Avec le temps qui passe, cela fait presque vingt ans que ces pays se sont détachés du communisme, on voit que même dans ces pays, le système gauche/droite est opérant.
En ce qui concerne l’écologie, c’est un thème que, jusqu’à présent, nous avons un peu survolé. Nous nous sommes contentés, jusqu’en 1999, d’étudier l’aspect participation financière.

En 2008, nous avons approfondi ce questionnement pour ce qui est à la base des attitudes au sujet de l’écologie. Ce que je vais vous dire est encore très partiel, il ne concerne que cet aspect de participation financière.
En 1999, mais c’est un domaine qui a pu évoluer car les problèmes se sont dramatiquement accentués, la majorité de la population soutenait l’idée de protection de l’environnement. C’est une idée consensuelle. En revanche, aller jusqu’au geste de mettre la main à la poche, c’était plus douteux, à l’époque en tout cas.
Les plus hostiles semblaient être les Français ; en revanche, certains pays comme la Suède, le Danemark, les Pays Bas et même la Grèce, probablement pour des raisons différentes, étaient beaucoup plus favorables à l’idée de contribuer à la protection de l’environnement.

Confiance dans les institutions : je vais aller un peu vite sur ce point, il mériterait beaucoup de développement. C’est très complexe parce que le jeu des institutions et le paysage des institutions est extrêmement varié en Europe. Donc, pour le coup, il est douteux de donner des tendances européennes.
Si on prend un objet comme la Sécurité Sociale, ce n’est pas du tout le même objet d’un pays à l’autre, ce n’est pas du tout la même institution d’un pays à l’autre. Donc, avoir l’idée qu’on va interroger les Européens là-dessus, pourquoi pas, ils ont tous un système de Sécurité Sociale ; en revanche, ces systèmes sont tellement différents dans un environnement social tellement différent qu’évidemment, leurs opinions ne sont pas vraiment comparables.

Je n’ai indiqué que quelques grandes tendances qui me paraissent justes, mais je signale aussi toutes les exceptions que l’on observe.
Une confiance dans les institutions de protection sociale, système de santé, Sécurité Sociale, dans tous les pays, sauf quelques exceptions.
Une confiance dans l’Union Européenne très variable. C’est typiquement un domaine où les positions bougent dans le temps et bougent d’un pays à l’autre. J’ai une certaine vue qui est donnée par l’enquête de 1999 ; bien sûr, il y a les enquêtes euro baromètres de la Commission Européenne qui actualisent tout cela, et je pense que c’est la meilleure référence aujourd’hui pour avoir une vue sur cette question.
Enfin, une confiance dans l’administration assez mauvaise et également assez faible dans le Parlement, aux exceptions près que je signale ici.
Le système politique : on a des Européens qui sont à peu près satisfaits de la façon dont la démocratie fonctionne dans leur pays, mais, malgré tout, on observait en 1999 une insatisfaction forte voire dominante en Belgique, en Grèce, en Italie, et également assez forte en France. Trois ans avant les élections de 2002 qui ont été, d’une certaine manière, un choc par rapport à ces références-là.

Certains Européens, même s’ils sont relativement satisfaits du fonctionnement de la démocratie, considèrent avec intérêt des régimes non démocratiques ; par exemple, un gouvernement qui serait régi par des experts. Cette hypothèse convient à une majorité de la population en Belgique, en Allemagne, en Autriche. Et même l’idée que le pays pourrait être dirigé par un homme fort qui ne se préoccuperait pas trop des élections et des partis politiques a été approuvée en France par une personne sur trois. C’est loin d’être négligeable, même si ce n’est pas la majorité.
Même chose en Belgique et au Luxembourg.

Un regard sur la démocratie qui est loin d’être uniforme et simple.
Les Européens sont inégalement fiers de leur pays. On a une fierté assez forte en Irlande, au Portugal, au Royaume Uni, en Autriche, mais, par contre, beaucoup plus faible en Belgique, en Allemagne et aux Pays Bas.
Je ne m’attarde pas là-dessus et je passe tout de suite sur le thème de l’identité nationale. Déjà, quand on interroge les Européens sur le niveau politique dont ils se sentent le plus proche, c’est avant tout le niveau local qu’ils citent, le niveau national apparaît en second.
Bien sûr, un Européen sur deux a un fort sentiment d’appartenance avec son pays, mais, si on interroge sur la ville ou sur la région, c’est encore plus fort.
En revanche, le sentiment d’appartenance à l’Europe ou au monde entier, cette vision universaliste de soi comme citoyen est assez peu répandue.
Retenons cette idée que c’est avant tout la ville ou la région.
En ce qui concerne les migrations, on a une attitude un peu accueillante, mais, finalement, pas tellement tolérante.

Qu’est-ce qui caractérise ces grands traits ?

Une personne sur deux est favorable à l’idée de laisser entrer les immigrés ; ce n’est pas la position extrême qui consisterait à fermer les frontières, mais c’est conditionné par le fait qu’il y ait des emplois pour les immigrés. Autrement dit, c’est un accueil tout à fait relatif relié à la question de l’emploi.
En revanche, quand je vous disais peu tolérante, c’est peu tolérante vis-à-vis de leur mode de vie et de leur façon d’envisager le mode de vie.
Pour les Européens, les immigrés doivent s’intégrer, ils ne doivent pas conserver leurs traditions ; c’est quelque chose qui est redouté en Europe. C’est particulièrement fort dans des pays comme la France, l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark.
On voit bien qu’en arrière plan, il y a un certain nombre d’explications du résultat du premier tour de la présidentielle en 2002.

Vision balancée de l’économie qui se caractérise par le fait que maintenant, la majorité des Européens, dans tous les pays, exprime une sorte de préférence pour une gestion libérale de l’économie. C’est un petit peu le modèle.
Il y a bien sûr des minorités assez fortes qui défendent un modèle plus social, mais le modèle libéral s’impose tout de même.
En revanche, cette orientation reste modérée et il y a notamment des attentes fortes de redistribution et de protection sociale. C’est ce fameux modèle européen dont on a beaucoup parlé, qui a au moins une existence dans les perceptions et les représentations de la population.

Il est vrai que si l’on faisait par exemple l’enquête aux Etats-Unis, si l’on comparait ces questions avec les Etats-Unis, on ne trouverait pas la même chose. On ne trouverait probablement pas une telle attente de redistribution.
Le travail : c’est un domaine d’investissements personnels et d’enjeux sociaux ; finalement, se concentrer uniquement sur l’aspect personnel ou sur l’aspect social, c’est ne voir qu’un aspect de la question.

Sur le plan personnel, les Européens montrent un grand attachement dans le travail, et en particulier les Français. L’enquête a été faite en 1999, à l’époque où on était en pleine discussion sur la réduction du temps de travail, sur la loi des 35 heures. A l’époque, on avait tendance à dire que les Français sont les seuls en Europe, ils n’aiment plus le travail, le travail est une valeur en voie de disparition, etc. Ce n’est pas vrai. Les gens restent attachés à leur travail, simplement, ils se signalaient par le fait qu’ils voulaient renégocier le partage entre vie personnelle et vie professionnelle.
Ce désir de rééquilibrer est plus particulièrement le fait des générations les plus jeunes, en gros, les gens de moins de 45 ans. Il y a notamment en France un clivage assez important en termes d’âge. Les générations les plus âgées ont tendance à dire que le travail doit passer avant tout, même au détriment de la vie privée, alors que chez les plus jeunes, on n’est pas d’accord avec cette idée.
Un clivage générationnel qui, à l’époque, était fort. On va voir si en 2008, on maintient ce clivage.

En termes d’attente, quatre grandes dimensions :

. Ce qui concerne les avantages matériels : j’insiste sur ce point car, pendant plusieurs années, dans les milieux qui s’occupent de comprendre la gestion des ressources humaines, on a eu tendance à dire que c’était moins important. C’est faux, cela reste une attente forte, les salaires, les bonnes conditions d’emploi en général, les bons horaires de travail, les possibilités de promotion, tout cela reste des choses importantes.

. Une dimension développement personnel, c’est-à-dire le fait que la personne trouve à s’exprimer dans son travail, l’intérêt du travail, le sentiment de réussir quelque chose.

. Egalement, ce qui concerne une image sociale valorisante, un travail utile, bien considéré. C’est important pour une partie de la population.

. Enfin, les bonnes conditions de travail, le fait qu’il y ait peu de stress ; ce sont des choses qui comptent pour les Européens.

En ce qui concerne les relations professionnelles, les relations à l’intérieur de l’entreprise, la majorité des Européens aspire à ce qu’elles soient moins directives ; c’est le fameux passage d’un modèle taylorien à un modèle plus participatif. Des relations moins directives, plus négociées.

Par exemple, quand on interroge les gens sur le fait de savoir s’il faut suivre les instructions, la majorité des Européens nous dit : on suit les instructions si on est convaincu qu’elles sont bonnes. Autrement dit, cela passe d’abord par de l’argumentation, par le fait que la personne soit convaincue que l’instruction qu’on lui a donnée était valable.

Il y a, beaucoup moins que par le passé, une obéissance aux instructions qu’elles quelles soient.
Voici un graphique qui illustre le partage entre le travail et le temps libre.
La question que l’on pose est la suivante : le travail devrait toujours passer en premier, même si cela signifie moins de temps libre. En rouge, les gens qui sont d’accord et en jaune ceux qui ne sont pas d’accord.

Si on regarde la partie gauche du tableau, c’est-à-dire les pays d’Europe de l’Ouest, ce n’est pas du tout uniforme, les Européens ont tendance à avoir des points de vue assez divergents sur la question. Dans des pays comme les Pays Bas, la Grande Bretagne, la France, la Belgique, l’Irlande, cette opinion est rejetée en majorité, alors que dans les pays comme le Danemark, l’Italie, le Portugal, ils ont tendance à être d’accord.
Dans les pays d’Europe de l’Est, la morale traditionnelle du travail reste très forte. C’est encore vu comme le moyen de s’en sortir, le moyen d’échapper à une condition difficile.

Cette présentation est ordonnée depuis les thèmes les plus généraux, la religion, la politique, jusqu’aux thèmes qui sont plus proches de la vie quotidienne, le travail et la vie familiale. En fin de présentation, je reviendrai sur des thèmes plus moraux, notamment ce qui concerne l’individualisme.

Les valeurs familiales : des Européens qui attachent de l’importance au mariage ou, plus généralement que le mariage qui est une forme juridique, à l’idée d’union. Ils refusent l’idée que le mariage soit une institution dépassée, ils estiment qu’une relation stable est indispensable pour être heureux. Un vrai credo en faveur de l’union des personnes.
Dans certains pays, toutefois, on relative un petit peu plus ce credo, c’est le cas au Danemark, aux Pays Bas, en Irlande, au Royaume Uni.
Le sujet sur lequel les Européens sont divisés est celui des enfants, notamment cette question : est-ce épanouissant, est-ce une condition d’épanouissement d’avoir des enfants ?

On a deux Europe : une Europe qui dit que c’est épanouissant et une Europe qui dit non. Une vraie grande différence.

On peut s’interroger sur le sens de cette distinction : est-ce réellement un désinvestissement dans certains pays d’Europe vis-à-vis de l’éducation des enfants, on se désintéresse de la question ? Ou est-ce une autre manière de considérer les responsabilités familiales ? Une sorte de sincérité qui, par moment, serait peut-être plus grande du côté de ceux qui disent que ce n’est pas rose tous les jours. Cela demande certainement à être creusé.

Nous analysons en tout cas qu’il y a deux visions de la famille :

Une vision traditionnelle, axée sur l’autorité parentale, une vision verticale, l’autorité des parents sur les enfants, et même en regardant de plus près, autorité du mari sur la femme.

Une vision plus libérale, plus horizontale, plus égalitaire : les enfants ont leur autonomie dans ce cadre.

Ces deux visions sont diffusées en Europe, à l’intérieur de chaque pays.
Dans cette deuxième vision plus libérale, on peut dire que la famille est vue comme un lieu de sécurité psychologique, c’est pour cela qu’elle est autant valorisée, mais, en même temps, c’est un lieu de liberté.
Sociabilité et relations sociales, c’est un sujet qui intéresse particulièrement des responsables d’associations.

Un Européen sur deux est membre d’une association, mais cette proportion est très variable d’un pays à l’autre. Il y a des pays où la proportion dépasse les 80 %. En revanche, dans d’autres, elle est plus faible. En France, on est à peu près dans la moyenne européenne. Disons que la participation associative est plus forte dans les pays du quart nord ouest de l’Europe et plus faible dans les pays du sud. On reviendra sur ce point quand on essaiera de comprendre ce qui structure les pays européens.
Ce qui domine aussi sur l’Europe, c’est le fait que les relations sociales sont peu empruntes de confiance. Je parle de la confiance que l’on peut avoir spontanément, par exemple vis-à-vis de gens qu’on ne connaît pas et qu’on rencontre. Evidemment, on a confiance dans sa famille, dans ses amis, cette confiance existe à peu près partout. En revanche, l’idée de faire confiance spontanément à autrui que l’on rencontre, ce n’est pas du tout répandu. Deux Européens sur trois estiment qu’il faut être prudent dans ses relations avec les autres. Et la proportion de ceux qui estiment qu’on peut faire confiance a priori aux gens que l’on ne connaît pas est très faible. En France, seulement deux personnes sur dix estiment qu’on peut faire confiance a priori à la plupart des gens.
Les Européens sont ( ? un mot inaudible) dans leurs relations et, d’eux-mêmes, se montrent assez peu tolérants et tentent de rejeter le voisinage de certaines catégories de population. Pratiquement tout le monde trouve au moins une catégorie qui ne lui convient pas.

Je vous cite les plus rejetés : les drogués, les alcooliques, les extrémistes de droite.
Les seuls pays où on a tendance à faire confiance à autrui sont le Danemark, la Suède, les Pays Bas qui sont pourtant des pays tout à fait individualistes.
Confiance spontanée : sur ce graphique, au Danemark, en Suède, aux Pays Bas, en Finlande, plus de 50 % de la population déclarent faire confiance à la plupart des gens.
En revanche, dans des pays comme la France, la Grèce, le Portugal, les proportions sont beaucoup plus faibles. C’est également le cas dans les pays d’Europe de l’Est.
Solidarité : pour près de trois Européens sur quatre, la notion de justice sociale, c’est avant tout garantir les besoins de base pour tous. Ce ne sont pas seulement les besoins de base pour survivre, cela comprend aussi tout ce qui est associé à une certaine qualité de vie, notamment l’éducation, la qualité de la santé, etc.
On est dans un système assez exigeant de satisfaire les besoins de base pour tous. C’est ce qui est attendu de nos sociétés européennes en 1999.
C’est évidemment variable d’un pays à l’autre, cette attente de justice sociale est particulièrement forte en Grèce, au Portugal, en France, en Irlande, et plus faible au Danemark, en Allemagne, en Autriche.

On en vient maintenant à la solidarité non plus globale, telle qu’elle peut être garantie par des systèmes sociaux de Sécurité Sociale, mais à la solidarité individuelle, qui peut s’exprimer aussi bien dans des gestes de la vie quotidienne qu’à travers des campagnes faites pour des associations ou autres. Cette solidarité individuelle apparaît comme sélective. Le sentiment de solidarité n’est pas universel, il s’applique avant tout aux catégories dont on se sent proche, bien sûr sa famille, mais également, par exemple, les personnes âgées, les personnes malades.
Si on leur parle de solidarité pour les immigrés ou pour des catégories dont ils ne se sentent pas proches, on a quelque chose de beaucoup moins fort, voire de carrément faible.

Les motivations ressortent de manière très générale : il faut bien les aider, cela pourrait nous arriver un jour. Ce n’est pas du tout en termes affectifs. C’est un point important car on a souvent tendance à se dire qu’on va jouer sur l’affectivité dans les campagnes, ce n’est pas forcément comme cela que c’est vécu par les personnes. Ou alors il faut faire de grands efforts pour réintroduire de l’affectif là où il n’est pas tellement.
Individualisme et permissivité : si je termine par ce thème, c’est parce que c’est probablement le plus saillant dans des systèmes de valeurs tels qu’ils s’expriment dans notre enquête.

Dans notre société d’aujourd’hui, la personne, avec sa vie et ses choix, est la référence centrale. Nous ne sommes plus dans des systèmes où les individus se réfèrent globalement à une idéologie ou à une religion.
Ce qui donne sens à leur vie, c’est la construction de leur destin personnel, c’est centré sur l’individu.
Bien sûr, cela ne signifie pas l’abandon de toute morale collective, ne serait-ce que parce que pour se sentir bien dans sa vie, on a bien souvent besoin d’avoir un horizon collectif.

On a tout de même le sentiment qu’il y a une sorte d’affaiblissement du lien social.
La permissivité est assez faible. C’est l’idée qui est souvent mise en avant dans des discussions, dans les journaux, comme quoi maintenant tout serait toléré. Ce n’est pas vrai. Il y a beaucoup de choses qui sont condamnées, qui n’apparaissent pas justifiables.
Il faut faire une distinction entre deux grands domaines :
Tout ce qui concerne les mœurs privées, la disposition de la personne, le corps et la sexualité fait l’objet d’une tolérance grandissante ; c’est particulièrement perceptible en ce qui concerne la tolérance sur des thèmes tels que le divorce, l’homosexualité, l’euthanasie qui, il y a encore vingt ou trente ans, étaient des questions sur lesquelles une majorité de la population condamnait ces comportements, les rejetait, considérait que ce n’était pas bien.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il reste des minorités substantielles de la population qui ne sont pas d’accord avec ces comportements, mais, malgré tout, la tendance de la population est tolérante sur ces questions.
Ce n’est pas du tout le cas en ce qui concerne la morale publique et les incivilités, la permissivité est faible, voire très faible. Des comportements comme conduire après avoir bu, c’est condamné. Tricher dans sa déclaration d’impôt, c’est condamné. Mentir dans son intérêt personnel, c’est condamné.
Je sais bien que ce n’est pas forcément ce que font les gens, mais il est important de savoir où se situent les principes car, quelque part, ils préparent aussi aux actions de demain.

Les principes sont du côté d’une très grande non tolérance, non permissivité vis-à-vis de ce type de comportement.
Condamnation du libéralisme des mœurs : selon les sujets abordés, c’est plus ou moins net.

J’explique le graphique : la barre jaune, c’est 1981, la barre blanche, c’est 1990 et la barre rouge, c’est 1999.
Sur l’homosexualité, le pourcentage de gens qui estiment que c’était injustifiable est passé de deux personnes sur trois en 1981 à une personne sur trois en 1999. Je pense qu’en 2008, ce sera encore plus faible.
Si je regarde l’euthanasie, on a un déclin très réel de la condamnation de l’euthanasie ou du divorce.

Sur d’autres thèmes comme, par exemple, la consommation de marijuana, le suicide, l’avortement, les positions ont un petit peu bougé dans le temps, mais pas tant que cela. Il faut bien sûr nuancer.

Globalement, que ressort-il de tout cela ?

Il ressort au moins une grande tendance sur l’individualisation. L’individu décide par lui-même de ce qui est bon pour lui.
On pourrait montrer que cette tendance à l’individualisation est le fruit, non pas des dernières années, mais d’une civilisation de deux mille ans. L’individualisation, le fait que l’individu soit au centre, c’est déjà présent dans la religion chrétienne.
On pourrait montrer que finalement, il y a eu des étapes de ce développement d’une morale centrée sur l’individu, par exemple, l’humanisme et la philosophie des droits de l’homme. Cela se caractérise notamment par un affaiblissement de la dépendance institutionnelle.

Dans le domaine des conduites privées, la plupart des Européens revendique une libre disposition de mœurs. C’est ce qu’on voyait par exemple au sujet du divorce ou de l’homosexualité.

Il semble qu’il y ait des effets sociaux de cette individualisation des mœurs. On peut penser notamment que les Européens n’adhèrent pas à une société où la seule règle serait la liberté individuelle. Le fait qu’on valorise autant la personne et l’individu ne signifie pas qu’on aille vers une société sans règle ou avec, pour seule règle, la liberté de l’individu.

Il y a des attentes de solidarité, mais, également, on peut s’attendre à ce qu’il y ait peut-être un affaiblissement du sentiment d’appartenance à une société.

Le post matérialisme, c’est également une des clés pour comprendre ce qui se passe.
La théorie que je vais vous exposer est contestée, je le sais, malgré tout elle rend compte d’un certain nombre de tendances et, de ce point de vue, elle est digne d’intérêt.
Un sociologue américain a observé au cours des années 1970 le développement des mouvements de contestation de tous genres et a essayé de comprendre ce qui se passait. Il en est venu à bâtir des hypothèses sur la dynamique des valeurs, hypothèses qui sont, en gros, de deux ordres :

Premièrement, l’idée que les individus valorisent, ce qui est relativement rare.
Deuxièmement, les valeurs fondamentales qui seront valorisées dans une société, qui vont prendre de l’importance dans notre société, reflètent les conditions dans lesquelles on a été élevé.

Par exemple, quand on est élevé dans une société qui connaît l’insécurité, la guerre, la crise, l’insécurité économique, on va beaucoup valoriser la recherche de sécurité.
Inversement, si l’individu est élevé dans une société relativement pacifiée, avec un bon niveau de croissance économique, une sécurité économique, il va se tourner vers d’autres aspirations.

L’idée est que depuis trente ans, il y aurait un changement de valeurs générationnelles, on passerait de valeurs centrées sur la sécurité économique vers l’aspiration à des besoins non matériels parce que, justement, et malgré une croissance plus faible ces derniers temps, on est dans une situation bien meilleure que celle qui a prévalu dans les années 30 ou 40.

L’idée du post matérialisme consiste à dire : les situations économiques connues un certain moment par nos sociétés ont un impact sur ce qui était le plus valorisé ; c’est ce qui se reproduit aujourd’hui au niveau générationnel.
Dernier point, les convergences et divergences entre pays.
J’ai abondamment montré les différences qu’on observait entre pays en essayant de les comprendre.

On a quelques pistes :

La première est qu’on aurait deux matrices culturelles : une matrice catholique, une matrice protestante. Je parle bien sûr principalement de l’Europe de l’Ouest, il faudrait réintroduire une matrice orthodoxe qui est différente des matrices catholique et protestante, et pourquoi pas, intégrer la matrice musulmane.
Pour la plupart des pays d’Europe Centrale et de l’Ouest, ces matrices catholique et protestante sont valables.

Dans la matrice catholique, il y a une valorisation de la hiérarchie sociale, des attentes fortes vis-à-vis de l’Etat, une faiblesse des corps intermédiaires et peu de confiance spontanée. Ce sont des points que l’on retrouve dans tous les pays catholiques ou d’origine catholiques qui pourraient probablement être reliés à certains caractères de la religion.

Du côté de la matrice protestante, une importance extrême attachée à l’éducation des individus, une valorisation de l’égalité de l’expression de tous dans le groupe, une organisation plus horizontale des communautés, un sentiment collectif et des liens sociaux plus développés.
Ces différences structurelles sont visibles à travers différents caractères comme, par exemple, l’adhésion associative. C’est, finalement, un reflet de ces anciennes matrices culturelles.

Ces matrices s’imposent dans un pays au-delà de l’influence apparente de la religion.
Dans un pays comme la France, on est avant tout laïc, c’est la caractéristique majeure, dominante, de la société française, mais nos racines catholiques continuent à avoir un impact sur un certain nombre de choses.
Sinon, en dehors de ces grandes matrices culturelles qui sont, pour nous, l’arrière plan premier qui fait comprendre les différences entre pays, on note des différences qui sont liées probablement au développement économique, notamment lorsqu’on compare l’Ouest et l’Est.

Des attentes matérialistes plus fortes à l’Est de l’Europe, dans des pays justement où le développement économique est moins fort et où la sécurité est moins forte aussi.
Une morale traditionnelle du travail qui est plus prégnante et un soutien au libéralisme économique qui est également plus faible.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- Merci.

M. Guillaume HOUZEL.- On vient d’entendre toutes sortes de dimensions qui ont montré l’utilité de cette enquête. J’en ai relevé trois où, à l’épreuve des faits, les résultats dont on vient de nous faire part ont éclairé par avance ce qui est en train de se passer dans la société :

D’abord, Jean-Pierre Tchernia a beaucoup insisté sur cette individuation. C’est à travers cette enquête que cette articulation, cette combinaison entre liberté, privé, personnel et autorité publique a été révélée, en tout cas, c’est par là que je l’ai découverte avant que cela ne devienne un sujet du débat public avec effets électoraux.
Ensuite, le clivage en matière d’âge sur le travail est extrêmement révélateur ; on a tous en souvenir que Nicolas Sarkozy doit son élection au votre des retraités.

Troisièmement, le lieu de résidence qui est déterminant ; avec cette individuation, le schéma classique d’une lecture selon les catégories socio professionnelles ne fonctionne plus, on a des évolutions sociales assez importantes et il faut se référer à d’autres déterminants tels que le niveau de revenu qui parle davantage, le niveau d’instruction, mais aussi le lieu de résidence, la forme de résidence ; certains ont même évoqué la substitution de la lutte des classes remplacée par la lutte des places. La formule est, là encore, juste une illustration schématique, mais il y a beaucoup à creuser quand on voit comment, à professions égales, quand on vit en pavillon, dans un immeuble collectif, on a des comportements sociaux largement différents.

Deux points pour interroger et tâcher d’aller plus loin :
D’abord, sur le rapport individu collectif et des formes d’engagements, on a une société où les groupes sociaux, l’organisation en groupe fonctionne moins et où on a une certaine fluidification de la société avec des individus qui ont des marges de devenir plus ouvertes que précédemment.

Cela a un impact sur les engagements. Auparavant, l’engagement était relativement fléché, quand on avait tels et tels déterminants sociaux, on pouvait évidemment plus ou moins s’engager, mais on savait où on allait s’engager. Aujourd’hui, il y a un jeu plus ouvert dans les possibilités d’engagements.

Une autre transformation majeure : on est passé de l’affiliation, le fait de rejoindre une famille, un groupe portant une vision collective du monde et portant évidemment un discours à une contractualisation, à une personnalisation où c’est ce que l’individu fait avec le collectif qui prend le dessus.

Ce mouvement se traduit de deux manières différentes :
D’une part, l’aspect protestataire que vous avez évoqué ;
D’autre part, le goût pour l’épanouissement personnel à travers les engagements.
On sait que c’est à travers des associations culturelles ou locales que la croissance du monde associatif s’est organisée, davantage que dans la défense de causes collectives.
Comment cela s’organise entre épanouissement et protestation dans le rapport au collectif ?

La Fonda travaille actuellement sur les questions d’identité, l’identité nationale, les identités particulières, les diversités sociales, culturelles, d’origine, de confession.
Vous avez évoqué la combinaison entre l’accueil et la volonté d’assimilation. Je crois avoir en tête le fait, néanmoins, que si on regarde encore plus loin, depuis les années 50, les générations successives se déclarent de moins en moins explicitement racistes, même si, en prenant de l’âge, les personnes se ferment à l’autre et on a là un clivage générationnel assez fort entre des jeunes qui sont très ouverts à la diversité des cultures et des générations et d’autres plus âgés qui le sont sensiblement moins. Mais, au-delà de cette tendance séculaire, on a des moments de crispation plus brutale ; par exemple, lorsqu’il y a une flambée de violences urbaines, tout de suite, il y a un décrochage assez sensible du degré d’ouverture d’une société.

Finalement, j’aimerais que vous nous décriviez un peu ce que pourrait être, selon vous, notre avenir entre l’impact d’une mondialisation considérée de plus en plus comme un fait au sein duquel la France s’inscrit, cette évolution des générations successivement et cette persistance de l’assimilationnisme enrichi, conforté, par des moments de crispation qui sont quelquefois très brutaux.

M. Maxime PARODI.- Je vais revenir sur la thèse du post matérialisme et sur l’individualisme, ce qu’on en tire en général.

Sur la thèse du post matérialisme, à l’origine, les enquêtes sur les valeurs ont été proposées par un sociologue américain. Il avait une thèse qui est inspirée des événements de 68. Ce qui l’intéresse, c’est la jeunesse éduquée, et il pense que c’est le signe d’une jeunesse un peu gâtée qui finit par avoir des valeurs dématérialisées.
La grande force de ce sociologue est qu’il a mis en place un dispositif d’enquêtes internationales dans lequel les Européens sont inscrits. Beaucoup de pays dans le monde participent à des enquêtes et un petit volet de questions européennes qui permet d’aller un peu plus loin, mais c’est beaucoup plus large que l’Europe.
De mon point de vue et du point de vue d’autres sociologues qui ont regardé la question du post matérialisme, il n’y a pas de post matérialisme, ce n’est pas la synthèse la plus intéressante sur les valeurs.

La synthèse qui est standard, c’est de l’exprimer en termes d’individualisme, sachant que pour le sociologue, l’individualisme, c’est vraiment le fait de valoriser que chacun fasse ses propres choix dans la vie et d’avoir une vie faite sur mesure, à la carte, qui reflète la singularité de chacun.

On peut dire que c’est la grande valeur qui se retrouve un peu partout quand on veut résumer l’évolution au sein de la famille, en termes de religion. Les individus cherchent une religion un peu à la carte.

C’est le fait de valoriser les propres choix de chacun ; on ne doit pas confondre cela avec l’égoïsme. Quand on valorise les propres choix de chacun, c’est seulement les siens, mais aussi ceux des autres.

Depuis l’arrive du terme individualisme qui date du début du 19ème siècle, la question s’est toujours posée de savoir si le fait d’avoir une vie à la carte dans ses propres choix va conduire à un renfermement et un vif d’intérêt pour la vie collective. Cette interrogation traverse les siècles. Dans l’enquête, on n’observe pas de réponse définitive à cette question. On voit bien que l’intérêt pour le collectif continue.
La permissivité est augmentée dans certains domaines, on estime que cela relève du propre choix de chacun donc on ne va pas les condamner (l’homosexualité, le fait de divorcer pour refaire une union avec quelqu’un d’autre).
En revanche, tout ce qui relève des règles collectives, l’interdiction de frauder, la corruption ou des pratiques qui sont clairement des pratiques égoïstes, est toujours massivement condamné.

Si on revient aux sources philosophiques, on peut parler d’un libéralisme moral et politique qui est justement qu’on n’impose pas à autrui sa propre idée du bonheur. Le fait de dire que chacun a sa propre idée du bonheur ne dit pas par avance s’il faut s’intéresser à la question de faire coexister les différentes idées du bonheur.
Si je remonte aux sources, on s’intéresse toujours à l’identité européenne, de savoir quelles sont les sources des valeurs, etc. Si je devais donner un moment important qui est caractéristique des évolutions actuelles sur l’individualisme, c’est la guerre de religion ; c’était chacun ses valeurs, et on était, entre catholiques et protestants, dans une difficulté fondamentale qui était qu’on ne pouvait pas vivre séparés, comme cela avait été le cas avant avec les musulmans et comme cela a été le cas ensuite avec les orthodoxes. Il y avait cette nécessité de vivre ensemble avec des valeurs fondamentales.
L’idée a été de dire : cette question relève du domaine privé et cela ne nous empêche pas de répondre à la question : comment faire pour coexister ?

Ce sont les sources du libéralisme politique et moral. On peut dire que l’Europe continue à vivre sur cette tendance car, aujourd’hui, la grande division continue à être des valeurs religieuses.
Si l’on regarde ce qui divise le plus, on prend les questions sans savoir ce que cela veut dire, on regarde ensuite si cela divise les Européens, les grandes questions qui ressortent comme massivement conflictuelles sont les questions de religion, mais cela n’empêche pas de chercher à coexister en disant que ces questions relèvent des propres choix de chacun et n’empêchent pas une interrogation qui aille au-delà.

M. Pierre VANRELENBERGHE.- Merci. Tout de suite, quelques réponses de Jean-François Tchernia.

M. Jean-François TCHERNIA. – Plusieurs points :

Je n’ai aucune envie de polémiquer sur le post matérialisme, je me contente de la connaître un peu et de voir si elle a un intérêt ou pas par rapport aux objets que j’étudie.

Cela dit, il y a un point sur lequel je voudrais reprendre Maxime Parodi, sur la genèse des enquêtes valeurs. Les enquêtes sur les valeurs des Européens ont été initiées à la fin des années 70 par un groupe de chercheurs dont faisaient partie Hélène Riffault et Jean Stoetzel pour la France, des Néerlandais, des Allemands, etc.
Engelhart a participé à ce groupe de travail, mais sans en être le leader.
Au bout de quelques années, Engelhart a estimé que cela valait la peine de généraliser l’enquête en la posant dans d’autres parties du monde. Il a créé une autre structure qui s’appelle « World Value Survey » qui est des points avec la nôtre par commodité scientifique. Cela nous intéresse en effet de voir notre questionnaire posé au Japon ou en Amérique du Sud ou d’autres pays, d’avoir cette base de comparaison, donc on s’arrange pour qu’il y ait des questions communes, mais ce sont tout de même deux enquêtes distinctes.

Je reviens sur les points qui ont été abordés :

Tout d’abord, sur la participation et l’épanouissement individuel, personnel.
Je pense que la grande notion qui est au centre de tout cela, c’est l’idée de participation, c’est ce qui fait un peu l’unité du problème que vous posez. Nous sommes dans une époque où l’idée de participer a pris beaucoup d’importance, c’est une idée qui est en elle-même fortement liée à l’individualisation. Participer, c’est, en tant qu’individu, décider qu’on se relie à une action collective.
En effet, quand on pose par exemple la question sur les motivations, pourquoi vous appartenez à une association, pourquoi vous y faites du travail bénévole, on trouve très souvent des motivations « égoïstes », telles que : je peux m’y exprimer, etc.
Autrement dit, les deux choses coexistent, à la fois l’idée qu’on va aller vers un mouvement collectif et l’idée que cela va nous apporter quelque chose à nous personnellement.

Cette idée de participation est devenue centrale politiquement et socialement. C’est évidemment au centre de ces fameux débats sur la démocratie participative qui est l’idée, quelque part, de laisser une place dans nos institutions démocratiques à cette aspiration à la participation.

C’est un point important. Bien sûr, on ne sait pas ce que cela va devenir. Par exemple, on ne sait pas si nos institutions vont être capables de donner de la place à l’idée de participation, si, oui ou non, on va aller vers des formes de démocratie participative qui ne soient pas simplement des leurres, qui ne soient pas simplement quelque chose à la basse cour pour la satisfaire, mais qui aient vraiment des conséquences.
Faire une vraie démocratie participative signifie quelque part que le citoyen, non seulement, est consulté, mais ce qui ressort de cette consultation est une forme de décision.

Pour l’instant, ce n’est pas le cas, et même les cas où c’est pris en compte à l’étranger sont assez peu nombreux.

Problème avec cette question de participation.
Pour moi, la question plus difficile est celle de l’attitude vis-à-vis de l’immigration ; on a, depuis longtemps, des attitudes relativement peu tolérantes vis-à-vis de l’immigration. Vous dites que cela a tendance à progresser, une plus grande tolérance au fil du temps, ce n’est pas tout à fait ce qu’on observe dans nos enquêtes, on trouve toujours à peu près les mêmes proportions de gens qui ont un point de vue relativement peu tolérant, un point de vue xénophobe.
J’avoue que j’ai du mal à me situer dans une perspective soit optimiste, soit pessimiste, je suis dans l’expectative par rapport à ce point.

M. Pierre VANRELENBERGHE.- Nous avons un quart d’heures de questions.

Un intervenant.- Vous avez parlé des motivations dans l’enquête. Autrement dit, parallèlement à l’enquête, y a-t-il une étude sur les causalités de ce qui est déclaré ? Pourquoi les gens répondent ou déclarent un certain nombre d’affirmation ?

Deuxième question : si cela a été fait, où se trouve le fossé le plus fort entre le déclaratif et ce qui ( ? inaudible). C’est un gros travail, je ne sais pas si vous l’avez fait.
Je prends deux exemples : par exemple, il y a toujours une énorme proportion de gens qui veulent des émissions culturelles à la maison, mais personne ne les regarde ou sur des achats de produits éthiques, écologiques, très forte proportion, mais, dans les faits, très peu d’achats.
Je voulais savoir si ce ratio entre le déclaratif et les actions concrètes avaient été réalisées.

Une intervenante.- J’aurai deux questions que j’ai choisies parmi toutes celles que j’aurais envie de vous poser.

La première question porte sur le terme de famille. C’est un terme devenu générique, mais qui recouvre des réalités très différentes.

Vous avez donné une première approche avec deux groupes, celui qui a une vision traditionaliste avec une autorité et l’autre plutôt égalitaire.
Je reste un peu sur ma faim car il y a une telle hétérogénéité des structures familiales, surtout si on la considère dans les 27 pays, et plus peut-être en dehors de l’Union Européenne, que le résultat global ne m’apporte pas grand-chose.
J’aurais envie de vous demander s’il existe une distribution de cette réponse sur un certain nombre de critères, quels qu’ils soient, ou d’étude qualitative qui donne un peu plus de chair à cette réponse et qui nous fasse comprendre ce que les gens entendent par famille ; une famille recomposée, une famille mono parentale recoupe non seulement des représentations, mais des pratiques et des comportements totalement différents.
Quand on dit que la famille est une valeur tout à fait incontournable, que met-on dans ce terme de famille ?

Deuxième question : quand vous parlez de l’affaiblissement du lien social, ne faut-il pas voir là non pas un affaiblissement, mais une transformation du lien social au sens où le lien social jusqu’à maintenant était un lien quasiment imposé ou statutaire.
On se devait, dans des rituels familiaux, d’inviter tel ou tel parent parce que c’était l’ordre social. Maintenant, le lien social est un lien que nous devons, à titre individuel, réinventer ou inventer à tout instant. Nous avons le choix et rien ne nous est imposé.
Le terme d’affaiblissement du lien social me gêne car reposerait derrière la possibilité de faire société au fur et à mesure que l’individualisme monte. On le voit trop souvent en négatif, alors que c’est une valeur profonde.
Quelle est votre réaction au point de vue que je propose ?

M. Jean-Pierre TCHERNIA.- Plusieurs questions relativement complexes.

Je vais commencer par les schémas explicatifs. C’est quelque chose de très difficile d’expliquer et c’est très progressif. Nous nous efforçons d’accumuler des enquêtes dans de bonnes conditions, avec un questionnement adéquat, avec des échantillons qui aient de la valeur. On se dit qu’en accumulant les données et en perfectionnant nos catégories d’analyse, on va progressivement aller vers des explications de plus en plus serrées et qui rendront compte de plus en plus de la complexité.
C’est une démarche en devenir.

Les grands systèmes explicatifs auxquels on se réfère pour l’instant, j’y ai déjà fait de courtes allusions, trop rapides bien sûr ; il y a notamment cette question de l’individualisation. Pour nous, plus que l’individualisme, c’est l’individualisation, le fait que progressivement, nos sociétés européennes se centrent toujours plus sur l’individu. On pourrait discuter longuement sur les différences entre individualisme et individualisation.
On essaie aussi de comprendre les évolutions dans le temps. Une grande partie de l’explication, c’est justement de comprendre ce qui se passe en dynamique et pas seulement instantanément. Là aussi, on a besoin de répéter les enquêtes dans le temps. Je m’empresse de dire qu’il n’y a pas que notre enquête, il existe d’autre systèmes d’enquête ; je pense notamment aux enquêtes European Social Survey qui sont faites à un rythme de tous les deux ans, mais qui ne sont pas spécifiquement faites pour étudier les valeurs. Il y a en effet un certain nombre d’approches des valeurs dans les enquêtes ESS, cela nous apporte de l’information, il y a d’autres systèmes d’enquêtes qui peuvent être mobilisés pour d’approcher des explications.
Je ne peux que vous dire que pour l’instant, c’est essentiellement sur cette piste de l’individualisation que nous travaillons en regardant ces manifestations et en essayant de comprendre les enchaînements.

Au début, lors de la première enquête sur les valeurs, on s’est dit qu’on allait enfin découvrir comment tout cela marche, comment sont reliées les valeurs dans le travail, les valeurs en politique, les valeurs en religion, et là, on a été extrêmement déçu car nos visions théoriques, notre façon de définir la problématique étaient totalement insuffisantes.

On progresse et je m’empresse de dire qu’il y a d’une part beaucoup de publications, y compris en français, il y a également un site internet consacré aux enquêtes sur les valeurs sur lequel on peut trouver beaucoup d’informations, y compris les données des enquêtes qui ont été faites à ce jour.
Maintenant, sur le fossé entre attitude et comportement, entre valeur et comportement, c’est une chose sur laquelle je vous ai alerté dès la première diapositive, on l’observe dans de multiples occasions.

Par exemple, l’écologie, je vous ai dit : la défense de l’environnement, voilà un sujet sur lequel tout le monde est d’accord et voilà un sujet sur lequel bien peu font quelque chose. Voilà un fossé typique.

Autre sujet : les rôles au sein de la famille ; pratiquement tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’il faut aller vers l’égalité entre hommes et femmes, mais qui la pratique du côté des hommes ? Bien peu.

Un autre exemple : savoir où sont les fossés les plus importants, je ne suis pas en mesure de vous le dire, d’autant que cela bouge dans le temps, et cela bouge selon les catégories d’individus.

J’ai fait une présentation où j’ai signalé les différences entre pays ; vous y avez fait allusion tout à l’heure, il faudrait regarder le détail de ce qui se passe par catégorie sociale, par génération, par genre, etc. En effet, on verrait que sur le problème que vous soulevez, il y a des fossés très différents.

Si je reviens sur la question de l’égalité entre hommes et femmes, j’ai un fossé générationnel important entre les hommes, j’ai surtout un fossé générationnel très important entre les femmes. Autrement dit, les jeunes femmes sont beaucoup plus revendicatrices de l’égalité que les femmes plus âgées. Donc on a là quelque chose qui est porteur d’interrogations. On a probablement un mouvement du côté des jeunes femmes qui était tout à fait significatif et intéressant.

Tout cela pour dire que les écarts entre valeurs et comportements sont variables, mais ils existent et il faut bien sûr s’attacher à les comprendre.
Sur la famille, j’ai conscience de notre insuffisance ; j’aurais dû dire quand même que nous ne faisons pas une enquête démographique.

A la fin du questionnaire, il y a un dispositif de plus en plus fouillé pour comprendre la diversité des situations familiales. Et dans l’enquête de 2008, on a encore précisé ce dispositif de manière à aller toujours vers des définitions plus précises des configurations familiales. Bien sûr, je n’ai pas présenté ces résultats parce que je me suis contenté de parler des questions d’opinions. Et quand je me demande aux gens : est-ce que pour vous, la famille, c’est quelque chose de très important ? Je ne définis pas à leur place le mot famille, je pars de l’idée qu’ils vont réagir en face de ce mot, je ne sais pas très bien ce qu’ils mettent derrière. Je peux le devenir par des analyses appropriées, analyses que je n’ai pas eu le loisir de présenter ici.
Vous avez raison, la situation est infiniment plus complexe que les quelques présentations que j’ai faites. Je crois néanmoins que quand on appelle sur l’idée de famille, on a vraiment le sentiment que c’est une valeur refuge pour beaucoup d’européens, mais, évidemment, avec des réalités très différentes selon les individus et selon les situations.

Dernière question sur l’affaiblissement du lien social ; je l’ai plus présenté comme une interrogation que comme une affirmation. C’est une question qu’on se pose, on est sensible aux théories d’un sociologue américain qui s’appelle Pautman, qui a suffisamment ébranlé la sociologie dans ce domaine-là pour qu’on se pose au moins la question de voir si cela vérifie ou pas en Europe. C’est cette position qu’on prend, on est tout de même très frappé par le faible niveau de confiance spontanée, c’est un des indicateurs forts pour nous dans cette enquête et qui pose question car il est probablement à la source d’un certain nombre d’explications.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- Je tiens à signaler sur cette question que le prochain petit déjeuner aura lieu le 10 juin autour de François de Singly, un spécialiste de ces questions de l’individu et de la famille.
Deux questions pour terminer.

Une intervenante.- A vous entendre, vous avez plus parlé de ce que je nommerai émancipation qu’individualisme. Je pense que cela permet d’aborder les questions et les questionnements sous un autre angle, qui peut balayer ou nous débarrasser de certaines scories.
Vous avez fait référence à d’autres enquêtes qui existaient. Sur un certain nombre d’items que vous avez traités, certaines enquêtes de l’Eurobaromètre les traitent régulièrement. Je voulais savoir si vous faisiez des croisements, si vous repériez des divergences ou des convergences dans les réponses, sur les évolutions et quelle moralité vous commencez à en tirer.

Une intervenante.- Je voulais vous demander si le questionnaire était basé sur un modèle pré déterminé de la structure des valeurs ou pas et si, notamment, dans le questionnaire, il y avait la possibilité de recueillir de nouvelles valeurs émergentes.
Egalement, puisque ces enquêtes sont conduites en Europe et ailleurs dans le monde, je voulais savoir si on observe une spécificité européenne, si cela a du sens de parler de valeur européenne.

Enfin, vous avez parlé d’un site internet très intéressant ; pouvez-vous nous en donner l’adresse ?

M. Pierre VANLERENBERGHE.- Je vais demander à Maxime Parodi d’entrer à nouveau dans le débat et on terminera avec les réponses de Jean-François Tchernia.

M. Maxime PARODI.- Je ne note pas d’affaiblissement du lien social.

Ce qui se produit et qui est aussi une causalité pour l’évolution des valeurs, c’est bien qu’on passe d’un système où les liens sociaux étaient prescrits à un système où ils sont choisis. Si la famille est valorisée, ce n’est pas du tout la même famille que celle que condamnait Gide, elle a fortement changé et c’est parce qu’elle a su se renouveler qu’elle continue à être jugée importante par la très grande majorité des gens.
Au sein de la famille, on choisira maintenant quel cousin on préfère, avec qui on préfère aller, et on ne s’occupera pas des autres cousins.

Du coup, le fait de choisir, on peut dire que les individus vont participer à des petites associations qui sont autant de communautés d’influence qui vont influencer et qui, en retour, vont les influencer. Avant, on était au sein de son village, et tout cela était encastré comme des poupées russes, aujourd’hui, on est dans un système où on a des cercles sociaux différents, qui ne se recoupent pas et qui font notre individualité. On peut être à la fois membre d’une association pour le vélo en ville, être ancien élève de telle école, et finalement, la personne qui participe à toutes ces associations est totalement singulière et totalement différente.
On s’individualise en pratique et, en même temps, on apprend avec les autres.

M. Jean-Pierre TCHERNIA.- Je vais répondre rapidement à vos questions :

Premier point : est-ce qu’on se confronte aux autres enquêtes ? Bien sûr, c’est tout à fait important pour nous. Je suis, avec d’autres chercheurs, sur l’équipe qui s’occupe de l’ESS. On est souvent impliqué dans plusieurs des dossiers, on compare et très souvent, cela converge.
Les Eurobaromètres sont d’une nature un peu particulière puisque, d’une part, c’est organisé par une institution qui est la commission européenne, d’autre part, les données sont rendues publiques avec un certain décalage ; et par ailleurs, nous n’avons pas du tout, en tant que chercheurs, à nous prononcer sur le questionnaire, à influencer le questionnaire. On peut donner notre avis à travers des publications ou autres, mais les décisions incombent aux équipes Eurobaromètre de la commission.
C’est un instrument un peu différent, mais, malgré tout, c’est une base de données tout à fait importante et intéressante. Encore une fois, chaque fois qu’on prend des points de comparaison, on a tendance à trouver des convergences.

En ce qui concerne maintenant l’aspect comparaison avec le reste du monde, pour moi, les choses sont un petit peu plus compliquées que ne donne à le croire la tentative d’Engelhart de faire une enquête mondiale. En gros, l’idée d’Engelhart est de dire : on va connaître les valeurs dans le monde en répliquant le questionnaire ailleurs. C’est vrai si on considère que nous faisons en gros une évaluation des valeurs européennes dans le reste du monde. Après tout, ce n’est pas inintéressant, je peux très bien faire un questionnaire où j’aborde la façon dont les Européens se représentent le monde et voir si ce modèle reçoit de l’adhésion ou pas en Amérique Latine, en Asie, en Afrique, etc., mais cela reste avec cette limite qui est tout à fait importante.

Par exemple, je ne prétends pas qu’avec cette enquête, je puisse comprendre quoi que ce soit au bouddhisme ou d’autres systèmes de valeurs à travers le monde. Il faut bien avoir conscience du fait que lorsqu’on réplique l’enquête ailleurs dans le monde, on ne fait jamais que confronter le modèle sur lequel est bâti ce questionnaire au reste du monde, ce qui n’est pas inintéressant en soi, mais ce qui est limité.
Autrement dit, cela m’est difficile de vous répondre complètement.

Bien sûr, on a l’impression qu’il y a un système global, c’est en tout cas la théorie que défend Engelhart, au-delà du post matérialisme, puisqu’il établit une sorte de cartographie des valeurs dans le monde et il montre qu’il y a un système dans lequel se retrouvent beaucoup de pays européens et qu’en gros, ce système est également celui qu’on trouve dans des pays comme l’Australie, les Etats-Unis, le Canada, et que par ailleurs, on est très différent du système de valeurs tel qu’on peut l’observer en Asie ou en Afrique. Mais cela a toutes les limites que je vous disais.
Pour l’instant, si je m’attache déjà à bien comprendre l’Europe et sa diversité, c’est déjà une tâche très ample.

D’un point de vue pratico-pratique, mon intention est de transmettre à M. Vanlerenberghe non seulement la présentation, mais aussi les liens pour aller sur le site.

Une intervenante.- Quand disposerons-nous des résultats de 2008 ?

M. Jean-Pierre TCHERNIA.- L’enquête est en cours, elle est financée sous forme de souscriptions, les premiers servis seront les souscripteurs, ce sont les premiers qui seront informés des résultats.

La première étape sera une publication. Il n’y aura pas avant cela de diffusion des résultats, nous cherchons à faire une publication rapide pour le printemps 2009. Etant donné que les résultats seront disponibles à partir d’octobre, cela veut dire qu’on va travailler vite, mais c’est important pour permettre une première diffusion des résultats.

M. Pierre VANLERENBERGHE.- En 2008, nous reprendrons contact sous des formes différentes. Nous préparons un prochain cycle pour l’année 2008-2009, peut-être dans ce cadre ou dans un autre cadre.
Je fais allusion à une autre enquête, l’enquête « aspirations des Français » du Crédoc, qui a plus de vingt ans d’âge et qui donne de la profondeur. Ces enquêtes sont intéressantes par la profondeur historique qu’elles donnent.
Je vous remercie tous les trois.
Rendez-vous au 10 juin pour ceux qui veulent continuer ce débat sur l’individualisme, l’individuation, l’individualisation

Partager cet article

Un message, un commentaire ?
Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?