L’environnement du monde associatif
Publié par L’équipe Fonda le 22 août 2014

L’environnement du monde associatif

par Pierre Vanlerenberghe, président de la Fonda

paru dans La tribune fonda n° 211, ocotbore 2011

(Article à télécharger en fin de page)

Un contexte sociétal inédit marqué par des bouleversements fondamentaux, multiples et profonds

Malgré la difficulté de l’exercice, cette contribution vise à examiner quelques grandes évolutions qui alimentent le débat quotidien des Français et vont impacter les comportements individuels et collectifs à la source même de l’engagement. Nous avons tenté dans un premier temps de clarifier ce qui, dans les tendances de fond de l’évolution du monde, apparaît structurant pour le débat public et les choix collectifs, pour se centrer dans un second temps sur les lignes de fractures ou de vulnérabilités individuelles et collectives qui sont le plus souvent prises en charge par les associations constituées ou qui génèrent de nouvelles associations ou formes associatives. Enfin, parce que le mouvement associatif a largement suscité et accompagné le développement de l’État-providence, il était nécessaire de faire le point sur ce qu’on appelle les risques, risques anciens mais aussi risques nouveaux qui appellent des réponses collectives.

L’horizon de notre exercice de prospective est à dix ans, contrairement à bien d’autres qui se situent généralement à vingt ans, ce qui facilite alors la réflexion sur les ruptures possibles. À dix ans, beaucoup de choses sont inscrites dans les tendances longues décrites. Il n’y a donc pas beaucoup d’espace pour imaginer des ruptures globales significatives. Nous vivons déjà des ruptures significatives qu’il faut affronter le mieux possible, de la nécessité de préserver la planète tout en acceptant les échanges mondiaux, jusqu’à l’immédiateté de l’information bousculant le rapport au temps et à l’espace.

Depuis le milieu des années 1970, les temps ont été durs ; ils seront plus durs encore dans les dix ans qui viennent ; les tensions et les questions à traiter sont telles qu’un énorme effort de redistribution multiforme est nécessaire, un surcroît de solidarité indispensable. L’enjeu pour les associations est non seulement d’accompagner ce moment mais aussi de poser les termes des débats à mener et des décisions à prendre.

Les évolutions mondiales structurantes

Le monde et l’Europe : vers des réponses coopératives à la mondialisation ?

La mondialisation en question ?
Il est banal aujourd’hui de parler du village qu’est devenu le monde : tout se sait ou presque ; la rapidité des transports comme l’infinie vitesse de canaux de communication ont bousculé la planète, décuplé les échanges alors que, depuis 1989, régressaient les totalitarismes. Le « printemps arabe » n’est que la nouvelle étape de cette accélération de l’histoire vers l’échange et la démocratie.

Peut-il y avoir un retour en arrière de ce mouvement de globalisation ? Probablement pas. Par contre, cette dynamique peut connaître des ratés, générer des tensions, car il en va de la production de richesses et de leur répartition à l’échelon mondial. L’apparition de géants économiques, aujourd’hui regroupés dans ce qu’on appelle les brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), marque l’effort de coordination qui se cherche face au G8. Le G20 préfigure certainement la recherche de nouveaux modes de gouvernance mondiale. Mais à dix ans, notre horizon, que se passera-t-il ?

Les experts pensent que la régulation mondiale pourrait prendre deux directions principales alternatives, avec, dans tous les cas, le développement d’efforts de coordination mondiale pour réguler les marchés financiers, résistants, générateurs de complexité :
– première direction, en suivant la ligne de la plus grande pente, selon une domination globale par le marché, polarisant alors les activités autour de vastes métropoles mondiales ;
– seconde, avec la recherche de l’affirmation de grandes régions du monde (Asie, Amériques, Afrique...), sur le plan économique, voire géopolitique, sans pourtant que ne se construisent encore des lieux nouveaux de production du droit intégrant les droits des générations à venir comme l’a fait et le fera encore l’Europe.

Dans ce monde multipolaire, on devrait assister à cet horizon :
– à une vive concurrence sur l’accès aux sources d’énergie, aux matières premières et aux produits alimentaires de base, génératrice d’inflation pour les États et les particuliers. Singulièrement, la croissance de l’Asie engendrera des besoins énergétiques immenses (+ 50 % d’ici 2035) tels que l’accès aux ressources pourrait provoquer de fortes tensions si de profonds bouleversements technologiques ne sont pas entrepris et s’il n’y a pas de partage équitable (M. Wolf) ;
– au maintien des inégalités de développement si rien n’est entrepris notamment en Afrique ;
– à la continuation du profond mouvement d’urbanisation dans tous les pays bien que celui-ci soit souvent prématuré et engendrant par là-même de la misère (A. Tibaijuka) ;
– à la continuation de la séparation entre les lieux de création et ceux de production dans nos sociétés occidentales de moins en moins productrices directes, industrielles (perte de 10 % des emplois dans l’industrie entre fin 2003 et fin 2007), mais plus créatives (par exemple, recherche, services aux entreprises : +27 % d’emplois pendant la même période) ;
– au maintien de dynamiques démographiques internationales puissantes, notamment des flux migratoires avec l’apparition d’une forme d’émigration de la France vers l’extérieur (deux millions de français travaillent aujourd’hui à l’étranger).

Les tensions resteront très fortes sur nos compatriotes en termes de pouvoir d’achat, de restructuration des emplois engendrant des mobilités professionnelles multiformes, ascendantes et descendantes, géographiques consécutives au mouvement « schumpétérien » de « destruction créatrice » des activités. Les flux migratoires resteront à dix ans assez importants et continueront à alimenter les réactions de peur et les difficultés d’intégration des populations migrantes.

L’Europe, à la croisée des chemins
La construction européenne a été une réponse au développement des nationalismes et des deux grandes guerres mondiales qui l’ont suivie. L’Union européenne a été construite pour créer un espace de paix et de prospérité économique, et, en créant un espace de droit commun, elle exerce progressivement des responsabilités internationales notamment sur la question des libertés. Deviendra-t-elle une Europe-puissance, construisant une cohésion économique et sociale équitable, lui permettant de dialoguer à armes égales avec les États-Unis et les puissances émergentes ? Pour ce faire, une coordination plus rigoureuse des politiques économiques et budgétaires nationales, mieux une solidarité budgétaire, devra dépasser les divergences croissantes des modèles économiques entre sa moitié nord et sa moitié sud, sous peine d’éclatement de l’Union économique et monétaire (L. Cohen-Tanugi).

Une fois écartée l’hypothèse de la cassure de l’Union européenne (les grands pays n’ont pas intérêt à un retour en arrière, source d’adaptations régressives lourdes, économiques et géopolitiques), d’après le groupe Vivre ensemble du Conseil d’analyse stratégique (présidé par Jean-Paul Fitoussi), l’avenir du modèle français restera fortement conditionné par l’avenir de l’Europe. Trois scénarios européens sont possibles d’après ce rapport :

« Le premier scénario, L’Europe, Empire du vide, s’inspire d’une continuation tendancielle de l’Europe actuelle, avec ses limites. Il renvoie donc à une Europe de la règle, qui se caractérise essentiellement par des normes économiques et budgétaires, et une continuation de la tendance à la désinflation sociale qui transforme l’Union économique et monétaire (Uem) en un jeu à somme nulle. Dans ce contexte de concurrence appauvrissant, les citoyens européens subissent la baisse des salaires dans la valeur ajoutée, la montée des inégalités de revenus et la course vers le bas des États-providence.

Le deuxième scénario est celui de l’Europe des villes-États. Le développement d’une Europe qui fonctionne comme une petite globalisation s’accompagne d’effets d’agglomération et de concentration territoriale. Tendanciellement, les inégalités se creusent entre les pays mais aussi au sein des pays, avec des différences interrégionales croissantes et la montée en puissance de grandes métropoles. À terme, la déconnexion croissante entre les métropoles et le reste des territoires menace l’unité de certains États-nations (exemple actuel de la Belgique ou de l’Italie).

Le troisième scénario est celui de l’Europe Renaissance. Il s’articule avec un renouveau du projet politique européen, et la constitution progressive d’un gouvernement économique de la zone euro. Ce projet s’appuie sur une croissance « grise et verte » fondée sur une économie de la connaissance et de la recherche. La création d’une Communauté européenne de l’environnement, de l’énergie et de la recherche (c3er), sur le modèle de la Ceca, vise, avec un budget et une fiscalité ad hoc, à relancer l’économie et ouvre l’opportunité d’un approfondissement pragmatique de l’Europe politique. La compétitivité-productivité rouvre des marges de manœuvre et facilite l’adhésion des États membres à un paradigme d’investissements de cohésion, pour favoriser la montée en gamme des qualifications et l’accès à des emplois de qualité. »

L’Europe reste l’avenir de notre pays, mais les Français, quelle que soit leur branche d’activité, leur niveau de responsabilité, souhaitent une Europe qui copie le modèle français ! Or, « l’Europe du droit » qui continue à se construire est un être hybride qui emprunte sur le terrain juridique aux expériences des différents pays, ceux relevant de la common law comme ceux issus du droit latin. Dans tous les cas, des pressions continueront à s’exercer sur les associations françaises très dépendantes du financement public. À ne pas voir ce qui se construit réellement – ce qui n’empêche pas de militer pour essayer de faire passer son point de vue, par exemple sur les Ssig –, on s’interdit de rechercher ce qui dans d’autres modèles peut nous aider à converger vers ce que le mouvement associatif recherche, l’autonomie associative.

Une société « limitée » : la nécessité du développement durable
Même si subsistent des débats sur cette question, notre milieu de vie est en train de se transformer, de se détruire, diront certains. La question écologique va profondément marquer notre horizon : il nous faut, dès maintenant, raisonner non plus dans le cadre d’un monde infini où le progrès est continu mais dans celui d’un univers clos sans savoir si « nous pouvons réussir à redresser la barre » (Daniel Cohen). Il va falloir donc transformer nos modes de vie et de production dans un monde incertain. L’incertitude devient consubstantielle à notre développement.

Dans l’immédiat, la raréfaction des ressources ou plutôt la vive concurrence pour l’accès aux ressources entre grandes nations, anciennes et émergentes, modifiera les termes de l’échange et suscitera certainement de nouvelles inégalités de développement. À tout le moins, cela aura une influence sur les prix et l’inflation.

Certes, globalement la hausse du coût des transports pourrait conduire à une relocalisation des activités mais rien n’est moins sûr, étant donné l’importance des marchés émergents ; il faudra surtout repenser la mobilité à cause de son coût notamment écologique (logement, transports…) et porter une attention soutenue à la gestion démocratique des biens collectifs (eau, air, produits alimentaires de base).

Paradoxalement, l’objectif devrait être de transformer les normes de consommation occidentales tout en les rendant compatibles avec leur généralisation à l’ensemble du monde (destin d’une civilisation unique), ce qui devrait conduire à un possible frein à l’économie productiviste.
La condition première pour le permettre passe par l’intelligence partagée des enjeux, l’intériorisation par chaque membre de la société des conditions de notre survie collective. Car nous nous cramponnons à des modes de pensée et d’action, et avons du mal à nous interroger sur les raisons du changement qui devrait conduire vers du développement durable. Pour cela, il nous faudra (B. Perret) :
– « mettre à jour les conditions sociales (structures sociales) de la transition vers un nouveau modèle de développement autre que celui de la raison collective actuelle entièrement occupée par l’économie sous l’empire des marchés financiers ;
– repenser la cohérence de nos raisons d’agir (sans éviter le questionnement éthique), s’imprégner du souci du long terme, parler au nom de l’avenir en se fondant sur un sens élevé de la dignité et de la vocation humaine ;
– déplacer nos manières de lire le monde pour que l’homo economicus qui est en nous se métamorphose en homo viabilis, l’homme viable ou mieux “ celui qui trace un nouveau chemin ” (une nouvelle Voie, dit E. Morin6) : “ non de rendre la société meilleure, mais de la rendre viable. ” Le moment est venu de faire le pari de la lucidité en mettant les gens face à la réalité et à leurs responsabilités. »
Le mode de régulation en gestation (il demandera plusieurs dizaines d’années pour s’établir) pourrait être alors fondé :
– soit sur la base du concept de développement durable intégré (indicateurs de développement humain, d’empreinte écologique, « société de l’Être », avec croissance maîtrisée selon les besoins) ;
– soit sur le fondement d’une croissance redéployée (indicateur du Pib, société de l’avoir, avec croissance forte).

Ce nouveau rapport à la mondialisation et au développement est déjà porté par divers mouvements, alter mondialistes, par exemple, ou internationaux. Le Pacte civique a défini des objectifs et une méthode qui articulent la décision politique, nationale et internationale, l’action collective des corps intermédiaires, la modification des comportements individuels. Le mouvement associatif peut-il dans son ensemble porter cette ambition éminemment politique du développement durable et solidaire qui est susceptible de générer des clivages idéologiques en son sein ?

Nouvelle économie, société de la connaissance et nouveaux réseaux

Internet, un nouveau modèle économique ?
Comme le dit Daniel Cohen, la nouvelle économie est le terme d’un processus qui a fait passer nos économies de l’âge des rendements décroissants (l’âge de la production agricole) à l’âge des rendements constants (le moment de la production industrielle), puis aujourd’hui à l’âge des rendements croissants (la production immatérielle). Il complète ainsi les analyses portées par E. Morin il y a vingt ans autour du concept de « neguentropie9 » ou d’A. Touraine sur la société post-industrielle.

La circulation de l’information quasi-instantanée, permise par la révolution technologique actuelle, apporte beaucoup plus au développement et à la croissance que n’en rendent compte les critères classiques de mesure de la richesse (output/input). Y. Moulier-Boutang utilise la métaphore de la pollinisation pour la caractériser : il met en valeur non seulement la distribution par hasard de l’information qui devient productive, mais surtout les modes nouveaux de relations et d’organisation (learning economy), qui font société (la valeur du lien social pour les sociologues, les externalités positives pour les économistes) même s’ils peuvent être plus ou moins performants. Ainsi il explique que la financiarisation de l’économie (exprimant sans s’en apercevoir les transformations de l’économie-monde) a permis aux États de s’affranchir de la tyrannie de l’épargne préalable qui bloquait la croissance, ce qui a été positif et a contribué à développer la richesse. Mais le prix à payer pour nos économies aujourd’hui est lourd en raison des erreurs faites : nous allons devoir agir pour réorienter le pouvoir multiplicateur de la finance vers une économie de la pollinisation, c’est-à-dire facilitant l’innovation, la création, la contextualisation, le talent, le savoir implicite, le care, toutes choses difficilement mesurables.
Une des raisons des tensions actuelles est que « […] la révolution informationnelle, qui fait que l’information devient directement productive, est par contre peu compatible avec les monopoles de pouvoir et de propriété. Ce qui rend certaines formes d’organisation obsolètes et pousse à l’élévation de toutes les qualifications. L’enjeu reste alors bien la pleine utilisation des capacités humaines qui passe par le droit à l’intégration dans l’emploi qu’exprime l’idée de sécurité sociale professionnelle. »

Un autre rapport à la connaissance
On ne saurait cependant réduire l’économie actuelle à la seule circulation de l’information ; en soi elle permet de décupler la connaissance même si celle-ci se présente sous la forme de savoirs fragmentés où l’on peine à voir se dessiner une connaissance générale. La société de la connaissance est bien réelle qui a fait passer de la protection des individus (l’État-providence), à la production de l’individu, éventuellement accaparée par le secteur privé (éducation, santé).

En permettant la déterritorialisation, l’échange libre d’informations, les nouvelles technologies de l’information permettent d’atteindre un nouveau degré de la connaissance « où nous savons ensemble aussi ce que les autres savent » (J. de Rosnay), ce qui peut permettre l’empowerment des individus très proche de l’idéal associatif et contraire à la logique d’appropriation classique.

Mais cette nouvelle intelligence « connective », au-delà des problèmes qu’elle soulève (la traçabilité de l’information / la dictature de l’instant) ne permet que d’accéder à une connaissance lacunaire. « C’est pourquoi, cette connaissance lacunaire a besoin d’être partagée pour monter en qualité. C’est bien pour cette raison que l’on voit se développer […] une multitude de formes de recommandations de la part des expérimentateurs (tags, étoiles sur Amazon, etc.). C’est ce que l’on appelle la « société de la recommandation ». Cette situation nouvelle rend possible un travail collectif, coopératif, ouvrant […] vers des processus de validation de la pertinence des connaissances, voire des procédures d’évaluation qui peuvent aider au discernement des acteurs. »

Ce changement qui « a nourri une montée des amateurs qui contestent l’hégémonie des experts-spécialistes » (P. Flichy) peut submerger les pratiques associatives : les valeurs coopératives des associations conduisent le plus souvent à de la délégation ; la réticularité et l’instantanéité peuvent conduire en partant de la construction de dissensus à construire du consensus18 comme l’a montré le Forum social mondial fondé historiquement sur des valeurs d’horizontalité / verticalité, et de respect de la diversité.

Les mouvements associatifs ne savent pas encore bien utiliser la puissance des réseaux. Leurs pratiques restent très traditionnelles. Leurs sites sont pauvres. Le mouvement associatif est en retard. Alors même que son utilisation se révèle nécessaire pour permettre la construction progressive d’une pensée collective, si ce n’est d’une meilleure connaissance de la société. Les associations contribueront-elles à orienter la société informationnelle ? Comment pourront-elles faire des réseaux des interlocuteurs sans en gommer le caractère, sans les absorber ?

En conclusion
Avec la mondialisation, un autre rapport au monde et à l’espace est en train de se construire. Avec la question écologique, un autre rapport à la nature se dessine, le progrès ne va plus de pair avec le développement économique. Avec le web, de nouveaux réseaux se constituent fondés sur l’instantanéité des échanges, créant une société réticulaire où partenariats et coopérations semblent être temporaires. « Un monde en mouvement (mobilités), une nouvelle carte des temps (temporalités), un nouvel âge des territoires (territorialités) », telle est notre condition aujourd’hui. Mais cette société de plus en plus « liquide » développe une vision d’avenir très courte alors que l’exigence de transformation de notre modèle de développement suppose la durée. Elle semble accélérer la décomposition des valeurs, du sens, du lien social, et pourtant elle facilite des processus d’individuation, de construction différenciée de la personne, au risque de perturber les démarches collectives. La construction d’un vivre ensemble nouveau relève aujourd’hui de la volonté : il nous faut construire des lieux de débats, ouverts mais exigeants, respectueux de la diversité des parcours mais conduisant à des actions communes, « faire ensemble » voilà le maître-mot.

Lignes de fractures et vulnérabilités individuelles et collectives

Travail et emploi : précarité et exclusion persistantes

Un mouvement profond
De 1975 à 2008, la France a gagné 3,5 millions d’emplois (25,8 millions en 2008), mais la population active a augmenté de 5 millions (27,9 en 2008). Entre 1949 et 2008, l’emploi a augmenté de 33 %, la population active de 42 %, la population en âge de travailler de 51 %. Et la productivité horaire est passée de 5,7 à 2 % par an, entre les Trente Glorieuses et les années 2000, le Pib lui passant de 5,4 à 2,2 par an (Jean-Louis Dayan). La progression de l’emploi n’a donc pas répondu à celle de la population en âge de travailler. C’est l’expansion des secteurs tertiaires, et notamment le secteur des services, qui a le plus compensé le recul de l’emploi industriel. Traduisant pour une part l’externalisation des fonctions connexes à la production de biens, cela s’est accompagné d’une montée en qualification de la population sur fond de réduction du nombre d’ouvriers, d’un accroissement des cadres, et du développement des petits établissements de moins de dix salariés.

Ces mouvements profonds se sont traduits par :
– une montée du chômage dont le taux varie de plus ou moins un point depuis 1985 autour de 9 % de la population active ; la permanence d’un haut taux de chômage mine le moral des Français ;
– une transformation des statuts et des formes d’emploi : réduction de l’emploi indépendant ; développement des contrats flexibles qui ont beaucoup contribué à l’intensification de la mobilité (entrées et sorties de l’emploi) ; développement du temps partiel (en 2007, 17 % des actifs sont à temps partiel, mais 30 % d’entre eux auraient souhaités être dans un emploi à temps plein) ;
– une quasi-parité homme-femme dans la population en emploi qui est plus féminine et une concentration sur les âges de pleine activité (25 à 54 ans). Les jeunes rentrent plus tard sur le marché du travail à la suite du développement de l’école de masse, mais ils le font le plus souvent sous statut précaire, les plus anciens sont soit au chômage, soit en préretraite ou à la retraite.
Contrairement à d’autres, notre pays a développé une politique de flexibilité externe dont la contrepartie a été la montée du dualisme du marché du travail (M. Lemoine - E. Wasmer) même si un salarié en Cdd a trois fois plus de chance qu’un chômeur d’accéder à un Cdi plutôt qu’au chômage, et un intérimaire deux fois. Cette situation engendre des effets pervers : du stress et une faible visibilité en termes de carrière, une précarisation par rapport au logement, des difficultés à obtenir des crédits, un sous-investissement en capital humain pour notre pays. Un économiste a pu dire, abandonnant par là même toute référence au paradigme du cdi : « Le Cdd n’est plus une période probatoire – le Cdi a le préavis pour cela ! – mais une variable d’ajustement. » (D. Fougère)

Comme le dit R. Castel : « On observe aujourd’hui une perte d’hégémonie de l’emploi classique, avec deux transformations, l’installation dans le chômage de masse et la précarisation des relations du travail. […] De même qu’on parle de la “ condition salariale ” (caractérisée par le statut d’emploi de la société salariale), il faudrait parler de la “ condition précaire ”, entendue comme un registre propre d’existence du salariat. Une précarité permanente qui n’aurait plus rien d’exceptionnel ou de provisoire. On pourrait appeler “ précariat ” cette condition… » Après la « désaffiliation » dont il a parlé en analysant les processus d’exclusion, Robert Castel résume assez bien notre situation caractérisée plus largement par la peur du déclassement. Celle-ci qui est générale (y compris chez les fonctionnaires), serait à la base même des réactions populistes de l’opinion publique. Mais R. Castel lui-même serait certainement d’accord avec l’interrogation de J-C. Le Duigou : « La nouvelle question sociale ne se résume pas à la seule désaffiliation ni au mal vivre, c’est “ le travail qui est malade ” et qui n’est pas suffisamment pensé pour intégrer au mieux les victimes des deux premiers processus. Il faut traiter ensemble travail et emploi dans une optique de sécurisation et de progression ; mais faut-il alors parler du statut du travail salarié ou du statut du travail ? »

Que peut-t-il se passer dans les dix ans qui viennent ?
L’incertitude sur les perspectives de croissance et l’emploi est la règle. Après de nombreux rapports élaborés à la suite de la crise de 200825, le Conseil d’analyse économique et la Direction générale du Trésor ont esquissé cinq scénarios de croissance à l’horizon 2030. C’est dans ce cadre général que le Cas vient de rendre public en juillet 2011 un important rapport sur Le travail et l’emploi dans vingt ans.

« D’ici 2030, le contexte macroéconomique est placé sous le signe de l’incertitude quant au nouveau modèle de croissance de l’après-crise, avec par conséquent des perspectives contrastées de créations d’emploi et de taux de chômage. De nouveaux modèles de croissance devraient émerger avec des dimensions “ servicielles ” et environnementales plus affirmées, même si les rythmes et les formes de ces transformations du modèle productif sont encore difficiles à dessiner. Toutefois, en 2030, dans tous les cas de figures, le chômage structurel serait positionné à des niveaux inférieurs à ceux connus depuis vingt ans (soit très inférieurs, soit légèrement inférieurs mais depuis déjà plusieurs années) […] en 2030, la France sera plus peuplée, plus âgée et sa population active plus nombreuse. »

Cet optimisme relatif est largement lié non au retour d’une croissance à des niveaux élevés mais surtout à l’importance des données démographiques, les générations du « baby-boom » étant plus importantes à quitter le marché du travail que les jeunes générations à y entrer (le différentiel étant de l’ordre de 200 000 par an).

Et le rapport d’ajouter : « Dans tous les cas, la fragmentation du travail et de l’emploi ainsi que l’éclatement “ des mondes du travail ” devraient se développer, avec la poursuite et la remise en cause des unités de lieu, de temps et d’action, ce qui peut être traduit par la continuation de la diversification des statuts, des temps de travail, des niveaux de rémunérations, et le renforcement des mobilités professionnelles et géographiques […] une hétérogénéité croissante des situations si les politiques publiques comme celles des partenaires sociaux dès l’entreprise n’y remédient, en tenant compte de la profondeur de ces transformations. »

Ce rapport se situe à l’horizon de 2030 et fait porter sur les années 2010-2020 les ajustements nécessaires, notamment sur le plan des finances publiques, pour que notre pays puisse envisager cet horizon optimiste impliquant une baisse significative du taux de chômage. Un examen attentif du rapport incite à penser que dans les dix années qui viennent les perspectives d’amélioration seront très lentes à apparaître même dans le cas de scénarios très favorables.
Ceci veut dire que d’ici 2020 le taux de chômage restera important, que la mobilité professionnelle sera plus développée, donc que les risques de fragilité des parcours continueront à être importants si rien n’est fait pour les « sécuriser » alors même qu’une « poche » importante d’exclusion subsistera. Le combat pour l’emploi, la réduction de l’exclusion, la lutte contre la précarité, la maîtrise de l’évolution de l’organisation du temps dans une optique d’égalité professionnelle et de conciliation de la vie familiale et professionnelle, seront à mener de concert. L’accompagnement des parcours individuels sur lequel cet article met l’accent à plusieurs reprises sera déterminant pour les plus fragiles d’entre nous.

Les rapports entre les générations et entre les genres

Évolutions des relations intergénérationnelles
Les mutations importantes observées dans les relations intergénérationnelles ne découlent pas seulement du vieillissement démographique, elles sont aussi liées aux mutations de la famille et au développement de la protection sociale. Y a-t-il des germes de tension, des conflits possibles entre générations, comme certains le disent (L. Chauvel), quand on sait que la « jeunesse » se prolonge jusqu’à trente ans, l’âge moyen d’entrée dans le statut d’adulte (emploi stable, premier enfant et mariage) s’étant décalé dans le temps, la précarité des relations d’emploi et autres l’emportant avant cet âge.

Du fait de l’évolution démographique, nous sommes, depuis plusieurs années, en présence de familles multi-générationnelles, d’un « empilement » des générations : plus de trois ou quatre générations coexistent dans une même lignée. Grâce au progrès économique et social et à la protection sociale, la cohabitation au sein d’un même logement, avec les parents âgés, a diminuée. Les grands-parents peuvent à présent suivre l’évolution des petits-enfants jusqu’à leur maturité ; la nature des relations en est transformée, elles deviennent plus profondes et plus continues. La figure des grands-parents est donc devenue plus centrale qu’elle ne l’était autrefois.

Statut des femmes et éducation
Le changement de statut des femmes, qui est une des transformations majeures de ces dernières décennies, s’est manifesté par une tendance à l’égalité des sexes face à l’éducation et à l’emploi qui reste cependant à parfaire ; la réorganisation progressive des tâches entre les hommes et les femmes au sein du couple, est encore par exemple loin d’être achevée : le temps domestique, le temps de l’aide aux autres, sont toujours plus importants chez les femmes que chez les hommes. Et les inégalités sur le marché du travail sont patentes : salaires, temps partiel, faible progrès de la mixité professionnelle.
Liés à ces deux transformations, les modèles d’éducation sont devenus plus souples, surtout après 1968 : moins de rapports hiérarchiques et plus de coopération, de complicité entre générations que n’a pas entravé la multiplication des modèles familiaux (modèle du contrat, cohabitation, concubinage – 50 % des enfants naissent hors mariage –, familles recomposées, familles monoparentales – deux millions en France). L’individu et son épanouissement ont été rendus possible et placés au centre de la famille. Chaque génération se désire autonome et semble pouvoir l’être.
Mais il ne faut pas trop forcer l’analyse : de nouvelles dépendances se créent, comme pour les très âgés, les jeunes sont dépendants de leur famille plus longtemps. Pour ceux-ci, avec une famille plus protectrice que contraignante, l’autonomie ne s’acquiert qu’au terme d’un parcours complexe, le jeune est le plus souvent un donnant droit, pas un ayant-droit, ce qui doit conduire à un autre regard sur l’individualisme, « l’autonomie est moins conçue comme une revendication individuelle sans concession, une rupture, que comme une possibilité relative » (M-O. Padis).

Le rôle de la protection sociale
Ce profond changement a été permis par le rôle majeur qu’a joué le développement de la protection sociale. La transformation du statut des jeunes avec l’explosion scolaire permis par l’enseignement gratuit ou l’aide aux études, les allocations familiales, comme aussi la montée en puissance des retraites ont permis une certaine autonomisation des générations. Le mouvement des transferts financiers intergénérationnels (autrefois les enfants étaient mis très tôt au travail et, lorsqu’ils touchaient un salaire, celui-ci était intégralement reversé à la famille) s’est inversé, d’ascendant il est devenu descendant : l’enfant est devenu un projet sur lequel on investit ; les personnes âgées, n’ayant plus besoin d’être prises en charge, aident les enfants et petits-enfants. La protection sociale en inversant le sens des solidarités a favorisé le maintien de la cohésion sociale malgré les transformations de la famille.

Les solidarités intergénérationnelles au sein de la famille restent donc fortes (cependant moins dans la fratrie et la famille élargie) sous forme de multiples échanges, matériels, financiers, affectifs. En plus des transferts financiers, des échanges de services se font dans les deux sens, la génération pivot – sur laquelle portent beaucoup de charges, surtout lorsqu’elle est en situation précaire – aidant aussi bien ses parents que ses enfants.

Ceci n’empêche pas certaines tensions et conflits entre générations. Plus il y a de solidarité et de proximité, plus les risques de conflits sont importants. La triple obligation de donner, de recevoir et de rendre (A. Caillé29) qui caractérise les relations entre les êtres humains, n’est pas exempte de sources de conflits. On peut ressentir des sentiments d’iniquité, d’injustice au sein des fratries, les conflits entre beaux-parents et beaux-enfants sont récurrents surtout à la naissance des petits-enfants où apparaissent des rivalités entre la lignée maternelle et paternelle.

Mais l’enjeu des transferts sociaux et des réformes socio-fiscales à venir peut conduire à des tensions inter-générations. Contrairement aux effets financiers liés à l’allongement de la durée de la vie (avec ses transferts publics vers les retraités, 19 % du Pib), l’allongement du temps des études et les difficultés actuelles d’entrée dans la vie active des jeunes ont conduit à une inversion de la dette intergénérationnelle des « actifs vers les âgés » à « des âgés vers les jeunes » mais cela ne concerne que 5 % du Pib. On voit le fossé, source de tensions possibles. Les ménages d’actifs sont en première ligne, ils supportent le processus d’ajustement vers les jeunes et vers les plus âgés, ce qui est générateur d’inégalités nouvelles entre ménages et entre générations.

Les dynamiques territoriales
Depuis les lois de décentralisation, de plus en plus de politiques publiques sont territorialisées. Le président de l’Arf déclarait récemment que l’acte iii de la décentralisation devrait encore aller plus loin permettant aux collectivités locales d’adapter certaines politiques à leur contexte dans des cadres généraux prédéfinis par la loi nationale. On sait que J.-P. Raffarin avait déjà, lorsqu’il était Premier ministre, essayé de donner ce type d’orientation sans réussir à l’imposer vraiment. La décentralisation devrait, dans les dix ans qui viennent, s’approfondir, ce qui ne manquera pas d’impacter le tissu associatif qui dépendra de plus en plus des politiques que les communes, les conseils généraux et les régions suivront.

Il est cependant nécessaire de regarder ce que les tendances économiques et sociologiques actuelles peuvent induire sur le territoire. Le Conseil d’analyse stratégique en 2009 a esquissé trois hypothèses qu’il est intéressant de retenir ici.

Le risque de ghetto à la française
« La partition sociale des territoires est plus redoutée aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ans. L’idée de villes à trois vitesses se développe avec :
– la gentrification ou l’occupation des centres urbains par une population cultivée et aisée qui chasse les catégories plus populaires. La ville devient non plus un bien public, c’est-à-dire un lieu de coprésence favorable à la mobilité sociale, mais un bien positionnel ;
– la périurbanisation et l’éloignement des centres des classes moyennes (contrainte des transports, isolement culturel et social). Aujourd’hui, 12 millions de Français occupent ce type d’espace. Le périurbain se présente comme un réservoir de crises sociales à l’horizon 2025. La menace des crises, énergétique et environnementale, met en question le développement de ce modèle pavillonnaire. Les personnes qui ont choisi d’investir la différence du coût du foncier ou des loyers entre centres-villes et banlieues dans le budget automobile se trouvent aujourd’hui prises en étau entre l’augmentation du prix de l’énergie et leur crédit immobilier ;
– la relégation des territoires périphériques (grandes banlieues) qui accueillent les populations défavorisées, notamment celles issues de l’immigration avec un risque « d’entre-soi » subi. En 2008, la population classée en zus32 représente 8 % de la population totale, soit environ 5 millions d’habitants. Les émeutes de 2005 ont mis en exergue la problématique du clivage résidentiel et de la ghettoïsation. Si la ségrégation socio-spatiale perdure, les inégalités territoriales et les risques d’insécurité devraient s’aggraver, entraînant une fuite massive des quartiers sensibles de tous ceux qui peuvent partir. »

La France de la compétitivité locale
« Une France duale se dessine : d’un côté, les grands pôles urbains, très insérés dans l’économie internationale, de l’autre des territoires qui vivent essentiellement de la redistribution. Cette situation explique la bonne tenue moyenne du territoire, surtout des régions du Sud et de l’Ouest, qui sont à la fois les plus attractives et les moins touchées par la crise industrielle. Cependant, les risques pour la cohésion se renforcent. Le dynamisme des régions européennes dotées d’une forte identité culturelle (Catalogne, Pays basque, Lombardie, Vénétie, Bavière, Écosse, etc.) trouve un écho dans certaines régions françaises. Cette remontée du régionalisme a des aspects positifs mais, derrière cette Europe des régions, pourrait aussi se profiler l’idée de ne pas “ alourdir la barque ” des régions les plus riches par des transferts vers les régions les plus pauvres. S’orienter vers des régions économiquement et socialement auto-subsistantes permettrait, certes de répondre à un étatisme fatigué, mais détruirait l’organisation actuelle de l’espace français, très solidaire et très intégré. À l’horizon 2025, avec la poursuite du transfert de compétences à l’Europe et aux régions, la croissance pourrait se faire autour de pôles d’excellence et de compétitivité, avec des régions quasi autonomes. La cohésion sociale fonctionnerait à l’échelle régionale, c’est-à-dire là où la croissance et le développement résidentiel se font. Ailleurs, dans les régions moins attractives, on assisterait à une paupérisation suite à l’abandon du principe de cohésion territoriale. »

La nouvelle cohérence territoriale
« À l’horizon 2025, la relance de la croissance fondée sur une économie de l’environnement et de l’énergie pourrait s’articuler avec les ambitions de cohésion sociale et territoriale. Dans ce scénario, la croissance et la révolution éco-industrielle permettent à l’État de refonder le modèle d’aménagement du territoire. Les moyens sont donnés de mettre en œuvre le fruit des réflexions actuelles et innovantes sur l’urbanisme, le logement et l’aménagement du territoire : l’État s’attelle à une synthèse territoriale entre lieux de production, de résidence et de consommation. L’action publique en matière d’urbanisme, de logement et d’aménagement du territoire se renouvelle en profondeur. Les nouvelles priorités sont de rapprocher les lieux de travail et les lieux de vie et de favoriser la mixité fonctionnelle comme la création de valeurs sur les territoires les moins attractifs. Une action politique active se développe, dont les instruments seraient la facilitation de la mobilité résidentielle ; l’élévation de la capacité de pouvoir des habitants des territoires sensibles ; l’édification de nouvelles centralités et d’offres de proximité ; le développement des transports en commun, des “ circulations douces ” et des circuits courts ; une structure de gestion territoriale qui tienne compte de l’échelle métropolitaine nouvelle et des interdépendances entre les territoires (exemple du Grand Paris). »
La dynamique décentralisatrice initiée en 1982 va se renforcer devant les difficultés de l’État à équilibrer son budget et surtout à impulser des politiques par trop uniformisatrices. Quelles qu’en soient les modalités, il faudra combattre les inégalités de développement économique patentes à moins d’accepter un renforcement de la métropolisation et donc un profond mouvement de mobilité géographique. Les associations auront de plus en plus comme interlocuteurs les collectivités locales qui, parce qu’elles sont plus proches et en restructuration de leurs fonctions et budgets, seront plus exigeantes.

En conclusion

Dans le rapport de J.-P. Fitoussi pour le cas, celui-ci fait le pronostic pessimiste suivant : « Le passage à une économie postindustrielle pourrait s’accompagner d’une polarisation de l’emploi et d’une dualisation des évolutions salariales ; les nouveaux risques sociaux devraient toucher les publics les plus fragiles (jeunes, femmes, seniors, migrants) et les nouvelles formes de pauvreté afférentes se développeront sans doute. Parallèlement, la France sera de façon croissante confrontée aux inégalités intergénérationnelles et aux risques d’hérédité sociale, ce qui découle d’une part d’un effet générationnel (Trente Glorieuses versus Trente Piteuses) mais aussi d’une difficulté du modèle français, de par ses caractéristiques conservatrices corporatistes, à favoriser la mobilité sociale intergénérationnelle. »

Ce rapport décrit alors trois scénarios qu’on peut résumer comme suit :
– le premier scénario est celui de « L’aléa de la naissance comme destin », avec une société fixiste, dans laquelle les inégalités intra et intergénérationnelles se creusent, avec des risques associés de violence, de mal-être et d’exit (génération sacrifiée, « bons » et « mauvais » actifs, fuite de la matière grise) ;
– le deuxième scénario est celui de la guerre des générations ou « Guerre des âges », avec un modèle familialiste en crise et une perte de confiance envers le politique et le système de solidarité ;
– le troisième scénario dit de « La coresponsabilité », est celui d une coopération sous la forme de nouvelles solidarités intra et intergénérationnelles, d’une responsabilisation des différents acteurs et d’une priorité aux jeunes, aux femmes et aux migrants, pour contrebalancer les inégalités premières.

Risques anciens, nouveaux risques, quelles protections ?

Notre système de protection sociale
Dans leur rapport au Cas en 2009, Raoul Briet et François Ewald posent le décor des dix années à venir et proposent des scénarios d’évolution.
« Le système français de protection, jusque-là caractérisé par son haut niveau, sera amené à évoluer à l’horizon 2025 pour faire face et répondre à de nouveaux besoins de protection. À cet horizon, les risques auxquels se trouveront soumis les individus auront une configuration sensiblement différente. Plusieurs facteurs contribueront à les transformer : les évolutions démographiques, la mondialisation et les mutations du système productif, les évolutions environnementales et climatiques, les progrès de la connaissance et notamment les progrès scientifiques et technologiques, les évolutions sociétales, les changements de perception à l’égard des risques et enfin une forte demande de participation des citoyens à la gouvernance des risques.

Trois éléments auront très probablement un impact décisif en ce sens : l’accès plus large à l’information sur les risques, la plus forte intégration de l’économie dans un environnement concurrentiel (européen et mondial) et enfin les préoccupations liées à l’environnement. La cartographie des risques à l’horizon 2025 s’en trouvera redessinée. Elle se caractérisera par une plus grande hétérogénéité : d’une part, les risques sociaux dits « historiques » (santé, retraite, famille, emploi, pauvreté) se modifieront (le risque de faible qualité de l’emploi, par exemple, deviendrait prégnant aux dépens de celui de chômage de longue durée).

D’autre part, de nouveaux risques apparaîtront et/ou prendront une importance telle (risques environnementaux, sanitaires, risques liés au vieillissement, etc.) qu’ils seront susceptibles de conduire à la fixation de nouvelles priorités en matière de protection. Simultanément et en lien, la demande sociale de protection sera modifiée : plus forte, elle sera également personnalisée, diversifiée et portera davantage sur des besoins d’anticipation et de précaution à l’égard de certains risques et sur des besoins d’adaptation des sociétés et des individus aux enjeux du XXIe siècle (mondialisation, transformations du capitalisme et du marché du travail, contraintes environnementales).

Ces évolutions mettront le système de protection à l’épreuve et inviteront les pouvoirs publics et la société à débattre des fondamentaux de la protection. Du fait de l’individualisation des droits à la protection et de l’affaiblissement des structures de solidarités intermédiaires, la responsabilité de l’État se trouvera renforcée. Il pourrait devenir davantage « risk-manager » et « actif » afin d’organiser une gestion efficiente des risques au travers d’une gouvernance renouvelée. Devant le poids des dépenses de protection qui, en 2025, pourrait représenter entre 50 % et 60 % du Pib (en considérant l’évolution des dépenses sociales et environnementales, toutes choses égales par ailleurs), les pouvoirs publics se trouveront face à des nécessités d’arbitrage entre les risques à couvrir mais également entre les solutions pour les couvrir. »

Les scénarios possibles
Plusieurs scénarios ont été dégagés par cette commission :

► « L’État-providence en déclin »
Il décrit une situation au fil de l’eau à l’horizon 2025, caractérisée notamment par l’absence de réformes institutionnelles majeures de l’État-providence et plus globalement de la gouvernance des risques. L’immobilisme envisagé a pour effet de « détruire » à terme le système en vigueur, en raison en partie de son « insoutenabilité financière ».

► « L’État-providence en sursis »
Il se distingue du premier par le choix politique de socialiser les métiers des services à la personne (développement d’une économie de proximité) : la demande est solvabilisée et l’offre, organisée et intégrée dans le secteur des services non-marchands.

► Une « protection duale »
Ce scénario décrit quant à lui un retrait progressif de l’État-providence et une transformation de ses fonctions. Sous l’effet notamment de la levée du voile d’ignorance, les perceptions des risques deviennent plus hétérogènes, ce qui conduit à une demande fortement individualisée de protection à laquelle un système mutualiste et solidaire ne peut répondre qu’en partie. Par ailleurs, dans ce scénario plus inégalitaire que les autres, la redistribution verticale s’estompe, les plus fragiles socialement font l’objet d’une protection minimale prenant la forme de prestations et services ciblés sous conditions de ressources. Plus généralement, les politiques publiques évoluent vers la prévention, les incitations financières et la responsabilité des citoyens.

► Enfin, le scénario d’une « protection durable » décrit une société égalitaire, favorisée par un État-providence fortement correcteur des inégalités de chances et de résultats. L’État-manager investit dans la prévention des risques et, le cas échéant, cible leur réparation selon une logique de compensation et non plus selon une logique assurantielle.

Démocratie et transparence. La démocratie augmente la nécessité de l’assurance dans la mesure où elle pousse à la connaissance, la transparence, notamment des risques. Mais cela tient également à ce qu’on peut appeler la société de la vulnérabilité liée à la mondialisation : alors qu’on croyait que la croissance ferait disparaître l’aversion au risque, c’est le contraire qui se produit, d’où le développement de l’assurance, donc de la mutualisation et de son corollaire, la collectivisation publique ou privée. La réponse idéale consisterait à ne plus se contenter d’un État-providence centrée sur la réparation mais sur l’action a priori : prévenir les risques en sachant que cela se révèle coûteux donc pose des questions de modalités de prise en charge et de financement, individualisé ou collectivisé.

Solidarité et individualisation. La prise en charge de la santé, des soins, de la retraite, de la formation, sera de plus en plus individualisée. Cependant, le citoyen aspirera à la solidarité : dans les liens de proximité, dans l’appartenance à des groupes, dans la cellule familiale recomposée, dans les rapports à l’économie. Les questions liées à l’application du principe d’équité (accès au droit) et de solidarité seront plus que jamais d’actualité.

Un exemple : la santé, les fins de vie
La santé est un sujet brûlant. Conçue au départ comme une caisse d’indemnisation des salaires des actifs confrontés à un problème de santé, la branche maladie de la Sécurité sociale est devenue principalement un organisme de remboursement des frais de santé. Dans les dix ans à venir, sous l’effet de l’évolution des technologies et du vieillissement de la population, le système devrait passer très rapidement d’une médecine essentiellement curative à une médecine essentiellement préventive.

Or, le système de santé français aborde toutes ces évolutions avec des handicaps : les mécanismes de décision politique n’accordent pas assez de place aux acteurs et à la remontée des expériences de terrain ; les logiques à l’œuvre sont pour la plupart fondées sur le recours à des décisions sectorielles, menées avec une faible concertation, sous l’impulsion de spécialistes, « les sachants », et ne paraissent pas adaptées à la réalité ; la Mutualité française a des atouts irremplaçables, en particulier des outils techniques et des acteurs, mais, d’une manière générale, peine à se faire entendre et à faire partager des analyses qui devraient faire consensus.

L’hôpital en est un exemple. C’est la question la plus importante à régler dans les vingt ans qui viennent pour à la fois améliorer le système de santé et réduire le déficit de la Sécurité sociale, car c’est uniquement là que des économies sont possibles.

D’après É. Caniard : « Si on tirait les conséquences des progrès techniques en matière d’organisation hospitalière, on garderait 10 % de nos capacités hospitalières actuelles. 85 % des actes pourraient être réalisés en ambulatoire à l’extérieur de l’hôpital. » Ce qui pose la question de l’organisation du système de soins à l’extérieur de l’hôpital où les réponses ne peuvent être trouvées qu’avec les associations.

« Il faut que tout ce qui touche à la mission sociale de l’hôpital soit incarné ailleurs par d’autres acteurs. Si on continue à répondre au problème d’accueil, de difficulté sociale avec l’outil hospitalier, le système court à la faillite. »

« L’enjeu considérable, c’est de modifier le système d’organisation des soins, de mettre l’expertise à disposition, de tirer les conséquences de l’extrême spécialisation de la médecine pour réintroduire un fonctionnement collectif qui fait aujourd’hui défaut. » Le défi est donc de faire revenir le débat sur la prise en charge de la santé, des seules questions de financement aux questions d’organisation de la réponse. Les solutions doivent se trouver avec tous les acteurs de santé, notamment les acteurs locaux et particulièrement les acteurs directs de chaque situation singulière, d’où le rôle particulier qui devra être accordé aux aidants et aux associations d’usagers. Comment réorienter des débats mal posés en l’absence de concertation avec les acteurs, de pédagogie publique, de prise en compte des savoirs de l’ensemble des acteurs, et même de lieux de débat ?

Singulièrement, vis-à-vis de questions nouvelles, épineuses, le débat et l’accompagnement du débat s’avèrent nécessaires. Ainsi des questions touchant aux début et fin de vie. Les interrogations éthiques notamment « sur l’avenir de la vie aux deux bouts de la chaîne » vont se développer. Le Comité de bioéthique, la loi Leonetti, ont apporté aux soignants et aux familles des réponses. Il n’en reste pas moins que pour les générations qui ont connu l’apparition de la grande dépendance chez leurs parents, la réflexion va devoir se développer afin d’éviter que les questions ne soient abordées qu’entre-soi ou dans des soliloques personnels. Mais se poseront également de plus en plus de questions sur l’avenir de la reproduction humaine quand on sait les capacités qu’ouvrent aujourd’hui les recherches sur l’embryon (J. Attali). Là aussi, il ne manquera pas dans les dix années qui viennent de débats que le monde associatif va devoir explorer. Comme le dit le cas dans le rapport Briet-Ewald, « la diffusion des technologies posera nécessairement des questions d’éthique auxquelles devra répondre une réflexion normative continue. L’ensemble de la vie est concerné : la personne humaine d’abord […] ; la nature : la place de l’homme technologique dans l’univers physique (par exemple : jusqu’où peut-on artificialiser l’humain ?) ; la société : la technologie comme médiateur de plus en plus présent dans les relations sociales (par exemple : l’addiction aux univers virtuels) ; le citoyen : les libertés face à des États et des entreprises disposant de moyens massifs de traitement des informations (le viol de l’intimité, les frontières de la personnalité).

On peut penser que ces questions doivent sans attendre être prises en charge par des groupes de réflexion et d’action. Les associations constituées comme les mutuelles doivent s’en saisir. Là encore, seule l’organisation de débats publics permettra une juste conciliation entre le principe de précaution ou le respect de règles morales et le nécessaire progrès scientifique. La fonction tribunitienne des associations doit également les conduire à participer au débat sur les grands choix auxquels est confronté notre système de protection sociale et particulièrement le système de santé. Enfin, et l’exemple de l’hôpital est déterminant, les associations seront appelées à jouer un rôle de plus en plus important dans le domaine de la santé. L’accompagnement des malades, des personnes dépendantes, l’hospitalisation de jour, etc., tout pousse à ce que se structurent des réponses associatives. L’accompagnement est un thème structurant de demain. « C’est une invitation à la coordination des acteurs de l’économie sociale et solidaire ». (Étienne Caniard)

En guise de conclusion générale

Notre société change. Elle change plus profondément et rapidement que par le passé. En beaucoup de domaines, sans qu’on n’en saisisse précisément les interdépendances. S’établissent « de nouvelles relations à la nature et au monde (question écologique), de nouvelles relations aux savoirs et à la connaissance (question scientifique), de nouvelles relations à soi, aux autres et à la société (question humaine, sociale et politique). Il nous faut en conséquence penser le mouvement, le multiple, développer une intelligence de la complexité, favoriser les apprentissages. Plus que d’adaptation, nous nous trouvons face à un devoir d’invention.

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