L’abandon des quartiers populaires
Publié par L’équipe Fonda le 21 août 2014

L’abandon des quartiers populaires

Témoignage de Pascal Aubert, président de l’Adels lors de la rencontre avec Didier Lapeyronnie le 13 janvier 2011

paru dans La tribune fonda n° 208, avril 2011

(Article à télécharger en fin de page)

J’ai 50 ans et je suis un rescapé de l’ascenseur social. J’ai eu la chance de monter dans les derniers, étant né à Villiers-le-Bel d’un père ouvrier et d’une mère ouvrière agricole puis femme de ménage, j’ai vécu dans des cités, j’ai pu passer mon bac, aller à la fac.

J’ai connu des gens qui arrivaient dans les cités en étant dans une spirale ascendante de leur parcours de vie : c’est le cas de mes parents qui avant 68 vivaient dans une maison insalubre, puis nous sommes arrivés dans notre cité et nous étions heureux, les gens étaient heureux là-bas. La dégradation de ces mêmes lieux pose question sur la politique de la ville.

Professionnellement, je suis fonctionnaire territorial. J’ai travaillé pendant dix ans comme coordinateur de quartier à Épinay, à Saint-Denis, et j’ai vu cette dégradation et ces spirales qui aboutissent à la ségrégation.

Un premier déterminant essentiel a bien été décrit par Éric Maurin à partir de la construction des ghettos de riches1 qui fabriquent le séparatisme social : les centres villes deviennent inabordables pour les classes moyennes qui fuient les cités et partent vers le périurbain. Certains se sont surendettés pour acheter des pavillons dans des lotissements à 60 km des zones urbaines. Or, il y a un renversement de doctrine dans la réflexion métropolitaine, pour ceux qui décident c’est à présent une évidence : il faut redensifier les cœurs de métropoles et y concentrer les moyens, les services, les infrastructures, les transports, etc. Que vont devenir ces lotissements et leurs habitants ? Cela amène au sentiment d’abandon et à la rupture avec les institutions.

Un deuxième point d’explication concerne l’abandon des quartiers populaires. Quand on regarde l’évolution de la politique de la ville dans ces quartiers, on voit qu’on les a laissés tomber. De manière très hypocrite tout le monde a dit à partir de 2003 que la rénovation urbaine c’était génial, qu’on tenait là enfin un grand programme qui produirait des effets massifs. En fait, on s’est occupé des murs (réparation, destruction et reconstruction) et pas des gens. J’ai vécu dans ces murs que l’on a voulu réparer et ça se passait très bien, les murs ont été améliorés et tout va mal ! C’est un peu simpliste, mais c’est un fait troublant. Ce qui a changé c’est la condition et les trajectoires socio-économiques des gens et ce sur quoi on investit massivement c’est sur la forme urbaine…

Si les habitants, y compris ceux impliqués dans la vie du quartier, ont décidé de partir c’était pour sauver les gosses, par rapport à l’école, à la chance de réussite scolaire. On peut parler d’abandon en ce qui concerne le système éducatif, n’y voyez pas une charge contre l’éducation nationale ou de ceux qui travaillent dans ces quartiers. Mais les enfants qui sont là ont bien peu de chance de bien démarrer leur vie.

Cela a produit également la rupture avec les institutions et le politique. On le voit par l’abstention électorale massive dans ces zones. Prenons l’exemple de Saint-Denis : 100 000 habitants, 38 000 inscrits sur les listes électorales, 55 % d’abstention aux élections municipales, cela signifie que le maire, qui a été très bien réélu en pourcentage, est en fait élu par moins de 10 % de la population. Il y a une rupture entre ces populations et le fonctionnement démocratique.

Il y a aussi une logique économique de ségrégation spatiale par l’inégalité. Depuis vingt-cinq ans les territoires les plus riches s’enrichissent encore et les territoires pauvres s’appauvrissent. Il faut arrêter de penser que ce sont les gens que l’on doit réparer, sans interroger les déterminants qui ont provoqué cette situation. Il faut raisonner sur deux niveaux :

– les déterminants fondamentaux : l’inégalité territoriale, la question foncière et la construction de logements sont déterminantes. Il y a la question de l’école et de l’égalité, car l’abandon, la trahison, c’est une réalité pour eux. Lorsque l’on regarde la devise de la République au fronton de tous nos édifices publics, l’égalité est bafouée de manière radicale dans un des piliers de la République, l’école. Très rapidement tous les gamins qui n’ont pas eu la chance de naître au bon endroit s’en aperçoivent ;

– la situation en résultant avec des ghettos, à la fois cage et cocon, et des communautés sur une base ethnique et raciale forte. Une fois qu’elle est là, il faut penser la communauté comme étant aussi une ressource (cf. l’appel du collectif Pouvoir d’agir, p. 35-36) si tant est que l’on soit capable de l’intégrer dans une politique territoriale d’ensemble.

Pour l’instant nous sommes dans l’hypocrisie, droits dans nos bottes sur le principe d’égalité républicaine, au mépris de la réalité qui est en contradiction avec ce principe-là. Il faut utiliser cette réalité et repartir du local sachant que le local ne peut pas tout mais qu’une forte politique de développement social local constituerait un des éléments d’inversion de tendance.

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